Archive

Archive for September, 1987

Bujumbura toujours coupée du monde

September 5, 1987 Leave a comment

Le coup d’ Etat militaire qui a renversé hier le colonel Jean-Baptiste Bagaza, a été dirigé par un de ses proches, le major Pierre Buyoya, originaire comme lui de l’ethnie tutsi. Le 

Comité de salut public a fait bloquer l’aéroport. 

  

5 septembre 1987

  

Plus de 24 heures après le coup d’État qui a renversé le président Jean-Baptiste Bagaza, la capitale du Burundi restait toujours coupée du reste du monde. Plusieurs témoignages recueillis à Nairobi affirment que des camions ont été placés en fin de matinée sur les pistes de l’aéroport alors que des barrages refaisaient leur apparition dans les rues de la capitale burundaise. Tous les militaires on permission ont été rappelés. Ces mesures de sécurité ont été prises alors que la vie semblait avoir repris son cours normal à l’issue du couvre-feu imposé de 19h00 jeudi à 05h30 locales vendredi matin.

Selon certains diplomates, l’apparente nervosité du Comité militaire de salut public qui a annoncé, jeudi, s’être emparé du pouvoir, pourrait avoir été provoquée par l’annonce de l’arrivée à Nairobi de l’ex-Président Bagaza, qui a fait part de son intention de regagner Bujumbura. L’incertitude sur l’unanimité du soutien de l’armée au major Pierre Buyoya, le nouvel homme fort de Bujumbura, pourrait également expliquer la mise en place de ces mesures. Certaines unités n’auraient pas encore fait clairement part de leur soutien aux putschistes qui auraient ainsi préféré prendre toutes leurs précautions.

Le lieutenant-colonel Bagaza, qui s’était lui-même emparé du pouvoir il y a onze ans en renversant sans effusion de sang le président Michel Micombero, était toujours à l’aéroport de Nairobi, vendredi en fin d’après-midi, dans un salon d’honneur placé sous bonne garde, et il n’était pas possible d’entrer en contact avec lui. Les autorités kenyanes se refusaient à donner la moindre indication sur les prochains déplacements de l’ex-Président, déposé alors qu’il assistait à Québec au sommet de la francophonie.

Vendredi en fin d’après-midi, les liaisons téléphoniques et télex vers Bujumbura étaient coupés, les frontières terrestres et l’espace aérien restaient fermés jusqu’à nouvel ordre. La radio burundaise n’avait pas repris le cours normal de ses émissions, interrompues jeudi peu après 16h00 (heure française). Elle diffuse toujours de la musique, ponctuée de communiqués rappelant la déposition du Président Bagaza, la dissolution du gouvernement. du comité central du parti unique et de l’Assemblée nationale, ainsi que la suspension de la Constitution. Les militaires ont toutefois promis que les accords internationaux auxquels le Burundi a souscrit seraient respectés.

  

Les hommes de la nouvelle équipe appartiennent, comme ceux de la précédente, à la minorité Tutsi, qui contrôle étroitement le Burundi. Les nouveaux dirigeants du pays n’ont pas encore indiqué les raisons de ce putsch. Le coup d’État intervient toutefois en pleine campagne électorale: des élections législatives étaient prévues pour le 23 octobre prochain, un conflit de plus en plus dur opposait l’ancien président à l’Eglise catholique (voir ci-dessous). Dans une déclaration faite vendredi soir à Bruxelles, un Père blanc, l’une des principales confréries de missionnaires étrangers au Burundi, a affirmé que « la situation pour les croyants burundais et les missionnaires ne pouvait être plus mauvaise que sous Bagaza », le président déchu.

AFP, Reuter

  

L’EGLISE CLOUEE AU PILORI PAR LES MILITAIRES

  

La guerre larvée entre l’Etat et l’Eglise faisait des évoques les premiers opposants du régime de Bagaza. Après avoir expulsé plusieurs missionnaires, les autorités ont interdit les messes en semaine.

  

Le conflit entre l’Eglise et l’Etat, qui dure depuis plus de dix ans, a connu de nouveaux rebondissements. Nous publions un reportage effectué au début de l’été. 

Bujumbura, correspondance particulière 

  

Tandis que, dans l’après-midi finissant, les premiers buveurs de bière commencent à s’attabler à la terrasse du « Burundi palace », on entend s’élever l’appel du muezzin.

Bien plus nombreuses que les mosquées (dont celle, fameuse, offerte par la Libye), les églises, elles, restent vides et muettes. Les fidèles attendront samedi soir ou dimanche pour aller à la messe. Depuis le 5 juin, les messes en semaine sont interdites au Burundi. « Bon nombre de gens sacrifient une bonne partie de la journée de travail pour rejoindre les lieux de culte et rentrer tard la nuit », expliquera, sans rire, le quotidien le Renouveau invoquant la « baisse du rendement de la production » et les « désordres » que faisait subir à l’économie nationale le trop grand zèle des catholiques.

La décision d’interdire les messes en semaine fut prise par simple décret administratif. Même chose pour les catéchistes : depuis la mi-avril, les quelque 3000 chrétiens laïcs qui assuraient l’animation des paroisses se sont vus, du jour au lendemain, déchargés de leurs fonctions.

En juillet dernier, à l’occasion du 25e anniversaire de l’Indépendance, les évêques du Burundi s’apprêtaient à publier un «message au peuple de Dieu », un texte court mais très politique. Les autorités ont pris les devants et interdit sa diffusion. «La valeur de l’indépendance est aussi un impératif pour l’église », écrivaient les évêques, sortant de la réserve dans laquelle ils étaient tenus depuis des mois. Le « vibrant appel» qu’ils voulaient lancer à tous les Burundais, spécialement aux chrétiens, pour qu’ils rejettent «les extrémismes de tous bords», sonnait, il est vrai, comme un avertissement, donnant aux relations Eglise-Etat l’allure d’une guerre larvée.

Les premières mesures de «laïcisation» du Burundi remontent à une dizaine d’années. «La gestion de la société est du seul ressort de l’Etat, l’Église doit se cantonner dans son domaine », n’ont cessé de répéter les dirigeants du pays, rejetant avec force l’idée de « répression » dont on les accusait à l’étranger.

Si l’on s’en tenait au discours officiel, l’objectif était d’arriver, comme en Europe à la fin du XIXe siècle, à une séparation de l’Église et de l’Etat. C’est au nom de cet objectif, somme toute légitime, que le régime a expulsé les missionnaires comboniens et interdit les émissions religieuses à la radio dès 1977. Le refus de renouveler les permis de séjour des prêtres étrangers est devenu monnaie courante. Les pères blancs, qui étaient 240 dans le passé, ne sont plus que 18. Au train où vont les choses, il n’en restera plus d’ici six mois, murmurait-on ces derniers temps à Bujumbura.

  

Cette « saignée » a des relents de revanche évidents. Parlant de l’époque coloniale belge, Emile Mworoha, secrétaire du parti au pouvoir jusqu’au coup d’Etat, qualifie le Burundi d’alors de « colonie sous tutelle missionnaire »…

  

La question, pour les 65% de catholiques du Burundi, est de savoir jusqu’où ira cette « saignée ». « Nous estimons souhaitable que les autorités reviennent sur les mesures prises», confiait, pesant ses mots, un haut responsable religieux. «Il y a des choses qui ne reviendront pas, nous le savons. Mais, concernant la messe et les catéchistes, on peut dire que ce sont des mesures qui vont au-delà des exigences d’un Etat laïc. »

L’Église souhaitait donc négocier son retrait. Encore fallait-il qu’un semblant de dialogue s’instaure. Or, malgré leurs demandes d’audience répétées, le président Bagaza se refusait obstinément à recevoir les évêques. L’impasse semblait complète. Pendant ce temps, sur le terrain, les choses tournaient au vinaigre. Des églises ont été fermées et trois prêtres restent sous les verrous. L’un d’entre eux a été «remis» en prison après avoir, lors d’un sermon, évoqué sa détention devant les fidèles.

La question tribale — question tabou s’il en est — demeure une des clés du conflit Eglise-Etat. Le souvenir des massacres de 1972, dans lesquels plusieurs centaines de milliers de paysans hutus (groupe ethnique majoritaire) avaient été tués par l’armée gouvernementale (dirigée par les tutsis, groupe ethnique minoritaire mais qui tient les rênes du pouvoir depuis l’Indépendance) hante aujourd’hui encore la mémoire de tous les Burundais. Rurale par excellence, l’Église du Burundi est souvent accusée de « soutenir » la majorité paysanne hutu. Reste à savoir si l’Etat a les moyens de prendre la relève, dans l’enseignement, des centaines de missionnaires qu’il est en train de pousser dehors.

Le gouvernement Bagaza était réputé pour «ne jamais revenir en arrière». Après l’enseignement, le secteur de la santé devait connaître à son tour la «laïcisation». La «tutelle missionnaire » n’était pas au bout de son calvaire, estimait-on à Bujumbura. En sera-t-il de même après le coup d’Etat?

Catherine SIMON

  

Advertisements
Categories: Burundi