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Archive for May, 1990

Massacre d’étudiants à Lubumbashi

 

Dans la nuit du 11 mai, une cinquantaine d’étudiants ont été sauvagement assassinés par des hommes de l’unité d’élite du maréchal Mobutu.

 

23 mai 1990

 

Un massacre a eu lieu sur le campus de l’université de Lubumbashi. Selon des témoignages concordants, une cinquantaine d’étudiants ont été sauvagement massacrés, à l’arme blanche, par un détachement de la Brigade spéciale présidentielle (BSP), l’unité «d’élite» du maréchal Mobutu, dépêchée sur place depuis la capitale Kinshasa. Les faits remontent à la nuit du 11 au 12 mai dernier.

Selon la version officielle, le campus de Lubumbashi n’a jamais été que le théâtre d’affrontements «entre étudiants de factions rivales». Il y aurait eu « 14 blessés, dont trois grièvement atteints». Dans un.premier temps, rien n’est dit sur une intervention des forces de l’ordre. Puis les premières informations sur le massacre parviennent à Kinshasa et, enfin, en Europe. Les autorités précisent alors que « les forces de l’ordre ont été contraintes de s’interposer ». Selon les témoignages rapportés hier matin par le quotidien belge le Soir, il s’agirait plutôt d’une effroyable tuerie mêlant vengeance tribale et répression politique.

En annonçant, le 24 avril dernier, la fin du parti unique, la séparation des pouvoirs, la «dépolitisation» de l’armée et de l’administration ainsi que l’introduction du « tripartisme », le maréchal Mobutu a voulu ouvrir les portes démocratiques avant qu’elles ne soient enfoncées. Aussitôt, à Kinshasa, à Kisangani et à Bukavu, des manifestants ont voulu —selon un tract— «hâter la démocratisation du régime», trop longtemps attendue. Il y a un quart de siècle, en 1965, te jeune colonel Mobutu avait pris le pouvoir «pour une période transitoire de cinq ans»…

A Lubumbashi, lointaine capitale de la province du Shaba, la contestation prend une tournure violente. Pour empêcher une marche de protestation, la Sûreté zaïroise infiltre le campus de ses indicateurs. Repérés par les étudiants, les informateurs sont copieusement passés à tabac et plusieurs d’entre eux grièvement blessés.Pour ramener le calme à Lubumbashi, les gros bras de la BSP sont dépêchés sur place.

Le vendredi 11 mai, rien n’est laissé au hasard. D’abord, les étudiants originaires de la province de l’Equateur —Ngbandi, comme le maréchal Mobutu— sont regroupés et mis à l’écart. Ils seront épargnés. Ceux du Shaba, eux, seront ménagés pour ne pas provoquer l’embrasement au plan local. Ceux des provinces du Bandundu, des deux Kasaï et du Maniéma, repérés dans la journée grâce aux « indics » malmenés, feront les frais d’une vengeance démentielle.

La nuit tombée, l’électricité et l’eau sont coupées à la cité universitaire. Sur un campus plongé dans l’obscurité, les soldats font irruption pour égorger dans leur sommeil une cinquantaine d’étudiants. Certains résisteront dans des combats désespérés. Ils auront le crâne fracassé ou seront passés par la fenêtre, affirment des témoins. Le lendemain, le campus reste fermé pour «nettoyage». Mais la nouvelle du massacre se répand comme une traînée de poudre. Dès la semaine dernière, les étudiants de la Zambie voisine otit manifesté leur colère devant l’ambassade du Zaïre a Lusaka.

 

Samedi dernier, le ministre belge des Affaires étrangères, Mark Eyskens, a mis en cause les «autorités locales». La répression «pourrait saper la confiance suscitée par les réformes annoncées», a-t-il fait savoir. A ce stade, la mise en garde de l’ancienne métropole coloniale restait encore floue. Surtout, elle épargnait la personne du chef de l’Etat. Mais au cours du week-end, des informations de plus en plus accablantes parvenaient en Europe. A tel point que, lundi, l’ambassadeur de Belgique au Zaïre, André Adam, s’est rendu à Lubumbashi alors qu’il était sommé d’écouter, à Kinshasa, les explications des autorités. Celles-ci se sont déclarées « indignées de la manière dont les récents troubles estudiantins ont été rapportés à Bruxelles ».

Sur les antennes de Radio France Internationale, un professeur belge a témoigné de l’horreur du massacre. Ecœuré, il vient de quitter définitivement le pays. L’ambassadeur du Zaïre à Paris n’a pas osé apporter un démenti formel. Il s’est contenté de rappeler la version officielle. Les forces de l’ordre ne seraient intervenues que pour mettre fin à « une prise de bec entre étudiants de deux factions rivales».

 

Stephen SMITH

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Categories: Zaïre