Archive

Archive for October, 1990

Victimes de la soldatesque rwandaise

October 15, 1990 Leave a comment

15 octobre 1990

Ces femmes ougandaises, détenues dans la prison de Kigali (Rwanda), ont été violées et battues par les soldats rwandais qui ont opéré des rafles à Kigali. L’état-major rwandais a par ailleurs confirmé la reprise par les rebelles, samedi soir, de Gabiro, localité située sûr la route qui mène en Ouganda.

Advertisements
Categories: Rwanda

La bataille de Gabiro

October 12, 1990 Leave a comment

    Les troupes zaïroises sont engagées pour traquer les «rebelles» dans la région de Gabiro. Le campement, un moment occupé par les soldats rwandais, est retombé entre les mains des envahisseurs venus de l’Ouganda. La contre-offensive est déclenchée depuis trois jours.         

Kigali, envoyé spécial       

 

 

  « Réserve de chasse. » Le panneau jaune marque l’entrée du domaine du Mutara. à dix kilomètres de Gabiro. Les chasseurs sont là. Sous le commandement du général zaïrois Mayele, deux bataillons vont traquer les «rebelles» venus d’Ouganda et qui occupaient encore hier jeudi, quoi qu’en prétende le président de la République, le campement de Gabiro. Huit heures du matin. Les forces zaïroises sont pour l’instant tapies dans leurs convois immobiles, sous la protection de cinq canons autoportés Panhard de l’armée rwandaise. Ces pièces d’artillerie constituent en fait le principal concours guerrier des forces rwandaises, avec quelques officiers de liaisons détachés pour le principe au PC. et les troufions des services d’intendance. Le général Meyele a en effet obtenu le commandement en chef de toutes les opérations de combat depuis que ses hommes ont été pris par méprise sous le feu des hélicoptères rwandais, en début de semaine. Ce sont les Zaïrois qui se battent, abandonnant aux régiments rwandais le rôle des figurants, en réserve dans un deuxième convoi quelques kilomètres en retrait.   La manœuvre s’engage à 9 h 30, dans une parfaite orthodoxie. Section par section, les soldats sautent des camions, s’ordonnent en file indienne dans le fossé de ciment du bas-côté de la route, puis se fondent en patrouilles ‘ successives dans la végétation environnante. Les uniformes sont irréprochables. Chaque combattant dispose d’un fusil automatique ou d’un pistolet-mitrailleur Herstal. Certains ont la charge d’une mitrailleuse ou d’un lance-roquettes. Tous portent à la ceinture le poignard des commandos. Pas un mot n’est prononcé. Les hommes sont graves. Ils connaissent le job et dominent leur peur.   Le terrain est a priori favorable aux rebelles. Leurs camps arrière, sur la frontière ougandaise, près de Cagitumba, sont à moins d’une heure de camion. Le relief, légèrement vallonné, ne gêne pas les mouvements tout en favorisant le camouflage. On peut se cacher sans problème dans les parcelles de bananiers et de maïs ou, dans la réserve, à l’ombre des eucalyptus, des bambous et des acacias de la savane. Et si d’aventure les choses tournaient mal, il n’y aurait qu’à abandonner l’uniforme et se faire passer pour un paysan.   « Les maquisards sont coriaces », admet volontiers le général Meyele. « Leurs officiers ont l’expérience de la guerre, ils se sont battus quatre ans pour installer au pouvoir le président ougandais Museveni. Les soldats qui ont déserté l’armée ougandaise pour les suivre sont aguerris. Et les rebelles en civil se battent avec ardeur. Ils sont drogués à l’alcool. On a retrouvé des bouteilles vides sur des cadavres. Croyez-moi, ce n’est pas une partie de plaisir. Le premier jour où nous nous sommes affrontés, lundi dernier, le feu n’a pas cessé, de neuf du matin à cinq heures dé l’après-midi. Je n’avais jamais vu ça. »   Les Zaïrois l’ont finalement emporté ce jour-là, s’emparant provisoirement du camp de Gabiro et sauvant leurs alliés de la débâcle. Ce que ne dit pas le général Meyele, parce qu’il ne veut pas «embarrasser ses frères rwandais», c’est que ceux-ci n’ont pas su conserver la position investie. D’où la contre-offensive de ces trois derniers jours. Pire encore : il y a eu des affrontements mortels entre alliés. Affolement de certains éléments rwandais, confusion de la part des Zaïrois, d’autant moins surprenante que les uniformes des Rwandais et ceux des rebelles sont parfaitement identiques. Désormais, Zaïrois comme Rwandais portent tous un morceau d’étoffe rouge noué à l’épaulette droite pour s’identifier. Le général Meyele m’en prêtera un pour la durée de l’engagement. «Vous me le rendrez ce soir. Ça ne doit pas servir aux maquisards. »   Grâce aux confidences des habitants sur place, on découvre les drames dont ont été victimes cette fois les civiles. Ici, à GituzH, à l’orée du territoire de chasse, les Rwandais ont bombardé avec des mortiers au tout début des opérations, la première semaine d’octobre, parce qu’ils croyaient que les rebelles avaient investi cette bourgade. Il n’y a pourtant que quelques maisons basses en boue séchée, dont les toits de tôle ondulée trouent la verdure d’éclats de lumière métallique. Peu de dégâts, mais les habitants ont fui. Alors les hélicoptères Gazelle ont mitraillé ce pauvre exode. On avait dit aux pilotes que des maquisards s’étaient infiltrés parmi les fuyards: le seul moyen de les repérer, c’était de les faire riposter, donc de tirer sur eux. Cette courteli-nesque logique a fait des morts, dont on ne connaîtra jamais le nombre, à moins qu’on ne comptabilise leurs cadavres pour gonfler le bilan des victimes soi-disant ennemis. Ces morts-là compteront alors deux fois, car l’autre camp en alimente sa propagande, accusant les Rwandais d’avoir massacré un millier de réfugiés en fuite vers l’Angola.   Autre épisode tragi-comique, narré sans malice par un major rwandais : « Beaucoup de rebelles se déguisent en paysans. Alors quand on rencontre un suspect, on lui dit : “les mains en l’air”, et quand il fait un geste, on tire pour voir s’il n’a pas de pistolet sur lui. » Un lieutenant rwandais risque une explication : «J’étais en garnison à Gabiro quand les envahisseurs, habillés en civils, ont pris le camp. Ce fut terrible. Ils étaient très nombreux, complètement drogués. Plus on en tuait, plus il en arrivait, qui bondissait par-dessus les cadavres de leurs frères. Ça a complètement terrorisé nos troupes. Depuis, elles se méfient de tout le monde. »   16h30: le général nous fournit le bilan, non vérifié donc,, de la situation: «Nous avons pris les hauteurs qui surplombent la cuvette de Gabiro sans tirer un coup de feu. A l’heure où je vous parle, nous partons à l’assaut du camp où l’ennemi s’est retranché.       Vous pouvez entendre nos mortiers. Nous pensons y parvenir en fin de soirée. Mais nous ne commettrons pas l’erreur de la dernière fois : les Rwandais occuperont le camp et nous, nous chasserons sans relâche l’ennemi jusqu’à la frontière. Vous verrez, dimanche, tout sera fini. Mais rendez-vous demain à Gabiro. »   Quid alors des «combats acharnés » que l’état-major rwandais évoquait hier dans ses communiqués? 11 y a bien eu des coups de feu et des tirs de mortier, à quinze kilomètres à l’est de l’axe principal des opérations, mais les Rwandais, qui tiennent cette extrémité de la ligne de front, n’ont rencontré que des éléments isolés.   Ils pansaient hier soir leurs blessures d’amour propre en se réjouissant de la reprise de, Gatsibo et de Kabungo, mais ces deux bourgades avaient été évacuées par l’ennemi, qui ne livre là que des escarmouches d’arrière-garde. C’est la bataille de Gabiro, lancée hier soir, qui décidera ou non de l’échec de l’offensive rebelle.   La capitale Kigali, à soixante kilomètres à vol d’oiseau du théâtre des opérations, paraît désormais à l’abri de la guerre. Des ressortissants étrangers y vivent en tout cas en parfaite sécurité, ce qui rend inutile la présence des contingents français et belges chargés de les protéger. En sauvant la mise de son « frère » rwandais, le Zaïre apparaît comme le grand gagnant de toute cette affaire en renforçant son rôle de puissance régionale du continent africain.     

 

Christian LIONET       

 

 

L’OPPOSITION BELGE CRITIQUE L’ENVOI DES PARAS  Apres des informations sur la répression au Rwanda, la présence de soldats belges à côté des troupes gouvernementales a été contestée à Bruxelles. Le Premier ministre a annoncé qu’il n’enverrait pas un autre contingent.   

      Le Premier ministre belge, Wilfried Martens, a annoncé, hier à Bruxelles, qu’il n’était pas question d’envoyer des troupes belges supplémentaires au Rwanda ou, comme le gouvernement de Kigali en avait fait la demande, des armes et du matériel militaire. Interpellé par les sénateurs, Wilfried Martens a ainsi tenté de parer les critiques dont son gouvernement est la cible depuis que sont parvenues en Belgique les premières informations sur la répression sévissant au Rwanda.    Le Premier ministre a réaffirmé que la mission des 500 parachutistes belges, arrivés au Rwanda la semaine dernière, était bien « strictement d’ordre humanitaire» (protection et éventuellement évacuation du millier de ressortissants encore sur place), malgré le positionnement des troupes dans un endroit stratégique comme l’aéroport susceptible «d’aider l’armée du Rwanda dans ses tâches », Le discours de Wilfried Martens au Sénat concrétise en tout cas le malaise qui a gagné, en quelques jours, jusqu’à son propre gouvernement.     La semaine dernière encore, il y a avait, écologistes exceptés, unanimité sur l’envoi de paras au Rwanda. Lundi, après les premières rumeurs de répression au Rwanda, le trouble était devenu évident. Après un Conseil des ministres restreint, le ministre des Affaires étrangères, Mark Eyskens, décidait d’exprimer «sa préoccupation» au sujet du maintien de l’ordre au Rwanda et d’en faire part à l’ambassadeur de ce pays à Bruxelles.   Le même ministre-regrettait publiquement la livraison’ d’armes au Rwanda par Bruxelles au début des événements : « Nous étions mal informés… Il est exclu que nous recommencions. » Plusieurs organisations belges pour la paix, la coopération, ainsi que la Ligue belge des droits de l’homme, demandaient alors au gouvernement, de maintenir une position ferme sur les droits de l’homme et d’ouvrir un débat sur l’opportunité de la présence de soldats belges aux côtés des militaires rwandais. L’association Isangano, regroupant les réfugiés politiques rwandais, en Belgique parlait, elle, de « coopération armée des paras belges avec les militaires rwandais contre la population.»   Après le refus, hier matin, de Wilfried Martens d’envoyer troupes supplémentaires au Rwanda, la tension a monté d’un cran lors de l’édition du JT de 13 heures de RTL-tvi. Une Belge d’origine rwandaise y témoignait des mauvais traitements, tortures et sévices dont elle avait été victime tout comme les autres prisonniers de la prison centrale de Kigali. Peu après la diffusion de ce témoignage, le ministre des Affaires étrangères. Mark Eyskens, demandait à son ambassadeur à Kigali d’effectuer des démarches afin «de souligner le caractère inacceptable du traitement infligé à la population civile rwandaise et de demander que la Croix-Rouge puisse travailler en toute liberté » Sylvain EPHIMENCO    • Le Parlement européen «refuse toute ingérence belligérante étrangère dans les conflits rwandais» et souhaite qu’une solution puisse être trouvée « par les Africains eux-mêmes notamment dans le cadre de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)», affirme une résolution votée hier.   

 

Categories: Rwanda

Rwanda. L’« invasion » réveille la haine tribale

October 9, 1990 Leave a comment

A Kigali, où le calme est revenu, les arrestations massives de «terroristes» et de «suspects» continuent. La minorité tutsie est de nouveau dans le collimateur du pouvoir hutu.

9 octobre 1990

 
Kigali, envoyé spécial

 
La vie retrouve peu à peu un cours normal à Kigali, la capitale du Rwanda, paralysé depuis vendredi par le couvre-feu total décrété après l’incursion de rebelles au nord-est du pays et des fusillades nocturnes dans la capitale. Les magasins ont rouvert dans la journée d’hier, et la population est invitée à reprendre le travail. La circulation des taxis reste toutefois interdite en ville et province, et celle des véhicules privées soumise à autorisation. Le couvre-feu est maintenu entre 19 heures et 5 heures matin. Les autorités procèdent à Kigali à des arrestations massives de «terroristes ou de suspects». Le chiffre officiel est de 500 interpellations, mais des témoignages concordants font état au moins 1500 personnes regroupées sur les gradins d’un stade de la capitale. De sources croisées, des combats se poursuivent   dans   le   nord-est   du Rwanda, dans un losange formé par les frontières ougandaise et tanzanienne et qui aurait pour pointe Kagitumba au Nord et Gabiro au Sud, à une centaine de kilomètres de Kigali. Selon le ministre des Affaires étrangères, « l’ennemi semble perdre les pédales» et replierait vers l’Ouganda. Les forces  rebelles  seraient  fortes  de «10000 à 30000 hommes» et comprendraient «des réfugiés rwandais membres de l’armée ougandaise à qui se sont ralliés des éléments ougandais membres de cette même armée ». De sources militaires françaises et belges, la situation paraît des plus confuses, et même s’il faut «les prendre au sérieux », les « éléments hostiles », n’excéderaient pas 1500 à 5000 hommes.

Les autorités évitent soigneusement de poser en termes ethniques l’équation du soulèvement et de la répression : « Nos forces, répète le communiqué de la radio nationale, continuent de pourchasser les ennemis pour les bouter hors du pays. » Jamais il n’est dit, comme l’ont établi les témoignages des intéressés en Ouganda, que les «envahisseurs» sont pour la plupart des Tutsis chassés du Rwanda il y a plus de trente ans, après un épouvantable massacre qui élimina des milliers d’entrés eux. De nos jours, les Tutsis ne représentent plus que 10% de la population rwandaise, alors qu’ils étaient 16 % avant l’exil. Leur diaspora est forte désormais de deux millions de personnes citoyens ou réfugiés implantés en Tanzanie et au Zaïre, mais surtout en Ouganda et au Burundi.

Kigali dément aussi que si les arrestations frappent indistinctivement des membres des deux communautés, les Hutus sont regroupés dans un même lieu de détention tandis que des autobus emmènent de nuit les Tutsis vers une destination inconnue, comme l’affirme un témoin crédible. A ce stade de l’instruction, le partage est, il est vrai, des plus aisé : sur les trois documents que tout citoyen rwandais est tenu de détenir (carte d’identité, permis de séjour et permis de travail) figure obligatoirement l’appartenance ethnique.

Les Tutsis ont-ils des raisons de s’insurger contre le régime actuel? Le Front patriotique rwandais, le mouvement d’exilés à l’origine de la rébellion, n’avance pas la moindre revendication à caractère ethnique. Il se bat, dit-il, pour instaurer un régime démocratique, le pluralisme politique et les droits de l’homme.

Hypocrisie, réplique le ministre rwandais des Affaires étrangères, Casimir Bizimungu: «Cette organisation terroriste, a-t-il déclaré aux journalistes hier après-midi, n’a d’autre visée que l’instauration d’un régime minoritaire, incarnant un féodalisme à visage moderne » qui signifierait le retour «de la nation aux corvées et à l’asservissement féodal ». Les Tutsis, autrement dit, voudraient reconquérir un pouvoir que leur minorité a exercé des siècles durant, y compris à l’époque coloniale belge, jusqu’à la révolution de 1959 et aux massacres de 1962.

Il y a sans doute, au sein de « l’aristocratie » tutsie, un réflexe « d’émigré de Coblance» qui rêve de restauration. Mais la discrimination dont elle fut l’objet joue aussi. Le régime du premier président rwandais après la chute de la monarchie en 1962, Grégoire Kayibanda, fut le signal d’une répression culturelle, avec restauration de quotas pour réduire le nombre de fonctionnaires et d’enseignants tutsis.

Les choses se sont lentement améliorées sous la présidence Habyarimana. La minorité tutsie compte des ministres, ses hauts et ses petits fonctionnaires, de gros commerçants et quelques traîne-la-faim. «Les gens sont très proches les uns des autres», raconte Modeste Nzabukurina, un potier hutu de 28 ans formé chez les bons pères. « Les deux ethnies sont en faite mélangées. Il n’y a pas de zone tutsie ou de région hutue. Les gens se marie, font des gosses. On dira de vous que vous êtes tutsi ou hutu selon que dans votre famille il y a plus de tutsis que de hutus ou inversement. » Un fonctionnaire tutsi m’assure que «toutes ces histoires appartiennent au passé », et que c’est pour ça qu’il faut considérer les envahisseurs comme des étrangers.

Voire. Depuis des années, les exilés exigeaient le bénéfice de loi du retour. Veto formel du président Habyarimana. Dans un interview au Soir de Belgique, il déclarait, en mai dernier : « Alors que des milliers de nos concitoyens ont quitté le pays à cause de la famine, que le surpeuplement du Rwanda est évident, nous n’avons tout simplement pas de place pour les accueillir. Il faudrait leur enlever leur étiquette de réfugiés et leur permettre d’acquérir la nationalité ougandaise ou zaïroise. Je vous assure, s’ils veulent ainsi revenir au pays, ce n’est pas dans de bonnes intentions. Ils veulent déstabiliser le Rwanda parce que nous avons des problèmes en ce moment. » La phrase contient à la fois le diagnostic et l’aveu. Pour l’instant, « l’invasion » risque de rallumer les vieilles haines et il ne doit pas faire bon être un paysan tutsi isolé sur sa colline. L’affaire brouillera aussi pour longtemps le Rwanda et son voisin ougandais dont le président Museveni, lui-même d’origine tutsie, est accusé à mi-mots d’avoir au mieux laisser faire, au pire encourager des rebelles qui formaient le gros de son armée régulière.

Christian LIONET

 
• Quelque 250 ressortissants français et européens ont été évacués hier sur Kigali au départ de la région Huren-geri, au nord-ouest de la capitale.

 
 

Categories: Rwanda

RWANDA, UN NOUVEAU FRONT POUR LA FRANCE

October 6, 1990 Leave a comment

 

 

Après l’invasion du Rwanda par des réfugiés rebelles, et de violents combats dans la capitale, Paris a envoyé un nouveau  contingent de militaires pour protéger ses ressortissants. La Belgique, le Zaïre ont également acheminé des troupes, mais la situation paraît pour l’instant stabilisée.

 

Samedi 6 et dimanche 7 octobre 1990

 

Quelques heures seulement après avoir repoussé les rebelles venus d’Ouganda en début de semaine, l’armée rwandaise a dû répliquer vendredi à l’aube, dans les rues mêmes de la capitale Kigali, à des attaques nocturnes de groupes armés. Des soldats français, disposés près de l’ambassade de France, ont été mêlés à ces engagements et « obligés de riposter, à titre purement défensif», face à «des éléments armés», a-t-on précisé de source militaire à Paris. La situation paraissait hier revenue sous contrôle des autorités, «sous réserve de nouvelles attaques cette nuit», analyse un diplomate rwandais. Il estime que les rebelles ont changé de tactique après leur échec initial, et adopté les méthodes de la guérilla urbaine faute d’avoir réussi leur invasion. A Kigali, toute activité est paralysée, et les 400000 habitants sont consignés chez eux par un couvre-feu permanent. Le pouvoir interdit toute circulation automobile pour mieux repérer d’éventuels mouvements ennemis. Le général-président, Juvénal Habyarimana, demande à ses compatriotes « de coopérer avec les forces de sécurité », et assure que les étrangers résidant au Rwanda n’ont «aucune raison de s’inquiéter car leur sécurité est assurée par l’Etat ».

Paris n’en demande pas moins aux Français de quitter le pays, en raison des « risques qu’ils courent » s’ils restent sur place, a annoncé hier soir le ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas. La France imite ainsi l’Allemagne et la Corée du Sud. 670 Français vivent au Rwanda, pour les deux tiers dans la capitale. La Belgique, de son côté, n’entend pas évacuer dans l’immédiat ses 1630 ressortissants, qui constituent le groupe étranger le plus important de leur ancienne colonie.

Les combats de la nuit dernière avaient débuté à 2h20 locales (lh20 en France), aux alentours du palais présidentiel et de l’école militaire où le chef de l’Etat, le général-major Juvénal Habyarimana, s’était momentanément retranché. Les rebelles, armés de fusils ou de mitraillettes, ont ouvert le feu sur les militaires qui ont répliqué et conservé la maîtrise du terrain. Les affrontements se sont par la suite déplacés à une dizaine de kilomètres vers l’est de la capitale, à proximité de l’aéroport où est installé un camp militaire. Le calme est revenu vers 7h30.

L’aéroport était hier considéré comme «sûr» en raison notamment de la présence des 150 légionnaires du 2e REP et des 150 parachutistes du 3e régiment parachutiste de l’infanterie de marine, ordinairement basés à Bangui (Centrafrique). Le porte-parole du Quai d’Orsay, Daniel Bernard, a précisé que leur mission est «exclusivement d’assurer la sécurité des ressortissants français ainsi que la protection de l’ambassade de France». A 9h25 hier matin, quatre Hercules C-130 et un DC-10 s’étaient déjà posés sans encombre avec quelque 500 parachutistes belges. Le chef de l’Etat zaïrois, le maréchal Mobutu Sese Seko, a lui aussi répondu favorablement à la demande d’assistance militaire de Kigali, en envoyant jeudi 500 hommes au Rwanda et en mettant en état d’alerte un bataillon de parachutiste de Kinshasa. Le Front patriotique rwandais (FPR), groupe d’opposition au régime de Juvénal Habyarimana, a revendiqué, de Kampala où il est basé, l’initiative de la tentative d’invasion, qui aurait mobilisé 5000 hommes, selon des estimations ougandaises. Ceux-ci ont été recrutés en Ouganda, principalement parmi les 250000 ressortissants rwandais de l’ethnie tutsie. Ces réfugiés s’étaient installés en Ouganda en 1956, après les massacres intertribaux qui ont accompagné la prise de pouvoir au Rwanda par l’ethnie Hutu, démographiquement majoritaire. Le chef des rebelles, le commandant Fred Rwigyema, appartient effectivement à l’ethnie tutsie. Le FPR dément néanmoins répondre à des préoccupations d’ordre ethnique. Il assure bénéficier du soutien de nombreux Hutus, qui composeraient le tiers de ses effectifs. C’est le cas du colonel Alexis Kanyarengwe, l’un des chefs de la rébellion. Il avait aidé Juvénal Habyarimana à s’emparer du pouvoir en 1973, avant de s’enfuir du Rwanda après un coup d’Etat manqué en 1980. A Kigali, on s’interroge sur le rôle joué dans toute cette affaire par l’Ouganda. Fred Rwigyema fut en effet chef d’état-major adjoint de l’armée ougandaise, et ses hommes sont pour la plupart des «déserteurs» qui ont franchi la frontière sous uniforme ougandais, avec armes et véhicules de l’armée régulière. Auraient-ils pu (…) sans la bienveillante neutralité, (…) moins, de l’actuel président ougandais, Yoweri Museveni, également président en exercice de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)?

 

Christian LIONET (avec Reuters et AFP)

 

Armée française : la

logistique suit mal

Les envois simultanés des différents contingents français dans le Golfe, au Tchad et au Rwanda, commencent à poser de sérieux problèmes.

 

Une deuxième compagnie de combat appartenant au 3e régiment d’infanterie de marine de Carcassone a rejoint hier le Rwanda pour prêter main forte aux 150 légionnaires du 2e REP de Calvi protégeant, depuis la veille, l’aéroport de Kigali. Pour remplacer ces deux unités appartenant aux Eléments français d’assistance opérationnelle (EFAO) « prépositionnées» en permanence aux camps de Bangui et de Bouar (Centrafrique), l’état-major de la 11e division parachutiste a fait partir hier deux compagnies du 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine de Castres. Toutes ces unités, dépêchées sur ordre du gouvernement, «ont répondu en un temps record », n’excédant pas quelques heures, se félicite-t-on à l’état-major de l’armée de terre. Il n’empêche que cette nouvelle intervention militaire française, modeste en volume si on la compare aux deux autres, commence à poser de très sérieux problèmes de logistique à l’armée de l’air. Concrètement, elle est parvenue à l’extrême limite de ses capacités de transport et a dû interrompre toutes ses missions prévues à l’intérieur des frontières nationales, à l’exception de celles relevant de la formation de ses jeunes pilotes. Ce qu’un officier traduit par la formule: «On est full up. La saturation est arrivée ! » Le commandement du transaérien militaire doit en effet «soutenir» simultanément les troupes françaises déployées à Abou-Dhabi (..) avions de chasse arrivés en Arabie Saoudite, de même que les (…) mille militaires de l’armée de terre de l’opération Daguet. Elle doit (…) face également à la poursuite de l’opération Epervier au Tchad, alors que la tension monte sur la frontière soudanaise. Il y a quelques semaines, alors que commençaient les préparatifs de déploiement significatifs en Arabie Saoudite, un officier général de l’armée de l’air, spécialiste du transport, nous confiait ses craintes: «Avec le concours des compagnies civiles, nous pourrons assurer deux opérations simultanées en Arabie Saoudite et au Tchad. Mais je crains comme la peste un troisième engagement de la France. Dans cette éventualité, nous souffrirons ! »

Concrètement, le Cotam dispose d’environ soixante-dix C160 Transall, de dix C130 Hercules et de quatre DC8. Tous ces appareils sont actuellement mis à contribution au maximum de leur potentiel, hormis les Transall déployés outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Antilles, Polynésie) et les appareils subissant les entretiens périodiques. Le déclenchement inopiné de l’opération au Rwanda a nécessité, pour le transport des troupes, la mise en place d’un C-130 Hercules et d’un DC8 partis de France, et de deux C160 Transall prélevés sur le dispositif mis en place au Tchad. Tout ceci n’aurait pas posé de problème majeur si pratiquement l’ensemble de la flotte aérienne militaire de transport n’était actuellement engagée dans un véritable pont aérien à destination de la péninsule arabique. Il reste possible d’employer des Boeing747 cargos d’Air France, mais cela ne dispense pas de migraines les logisticiens du Cotam : les avions civils, contraints d’observer les règles de l’IATA (1), ne peuvent transporter ni munitions ni cargaisons dangereuses. Plus sérieux encore: les avions civils nécessitent des installations de déchargement dont les aéroports saoudiens ne sont pas tous dotés. Les militaires français seront donc toujours contraints de procéder à des ruptures de charges coûteuses en temps et en matériels pour décharger les cargaisons avant de les réinstaller à bord de Transall, seuls capables d’opérer sur des aéroports sommairement aménagés. La dernière difficulté vient de la fatigue des pilotes : une rotation (aller-retour) de la France vers le Golfe avec un Transall d’ancienne génération, c’est-à-dire non ravitaillable en vol, nécessite —y compris les escales— vingt-huit heures de vol ou de veille en moins de quatre jours. C’est beaucoup, surtout si l’on tient compte des contraintes de sécurité pesant sur les pilotes, « tous très motivés mais aussi très fatigués», admet l’un d’entre eux… Toujours est-il que la situation actuelle, sans précédent pour les armées françaises depuis la fin de sa dernière grande opération coloniale en Algérie en 1962, démontre que les limites de la « capacité de projection » sont rapidement atteintes. Avec des différences selon les armées : l’armée de terre, par exemple, est loin d’être au bout de ses possibilités humaines et matérielles, tandis que la rapidité de réaction et la disponibilité des troupes professionnalisées de la Force d’action rapide—qu’elles appartiennent à la 6e division légère blindée (Arabie Saoudite) ou à la 11e division parachutiste (Rwanda)— sont un gage de leur efficacité. Mais pour l’armée de l’air, c’est une autre paire de manche. L’acharnement et le fighting spirit des pilotes de transport militaire ne suffiront pas éternellement à compenser la faiblesse de leurs moyens. Les partisans d’un renforcement —même modeste— des capacités de transport à long rayon d’action de l’armée de l’air trouveront dans cet état de fait de nouveaux arguments.

Jean GUISNEL

(l) International Air Transport Association

Categories: Rwanda

Paris et Bruxelles envoient des troupes au Rwanda

October 5, 1990 Leave a comment

5 octobre 1990

  

A quelques minutes d’intervalle, la France et la Belgique ont décidé hier d’envoyer des troupes et des armes au Rwanda, qui subit depuis dimanche dernier une vaste offensive lancée par des rebelles depuis l’Ouganda. Paris et Bruxelles répondent donc aux requêtes expresses du gouvernement de Kigali. Selon le communiqué du Quai d’Orsay, « une compagnie de 150 hommes exclusivement chargée de la sécurité» des ressortissants français (200 personnes au total) et de la protection de l’ambassade, devait partir dès hier soir vers la capitale rwandaise. Il s’agit d’éléments d’assistance opérationnelle (EFAO) de la Légion étrangère, installés à Bangui, faisant partie du 2e régiment de Calvi, considéré comme le meilleur de l’armée française. Des sources autorisées à Paris évoquaient par ailleurs l’envoi d’armements légers et de munitions. Bruxelles, de son côté, annonçait le départ de troupes et de matériel militaire «dans le cadre d’une action humanitaire pour protéger les Belges et permettre éventuellement leur évacuation ».

Les deux parties ont en tout cas fait part de leur inquiétude face à la situation de ce petit pays d’Afrique centrale, ancienne colonie belge liée à la France par un accord de coopération technique militaire. Partis donc du nord-est du pays, les rebelles avaient en effet pris Jusque-là l’avantage sur les forces gouvernementales pour se retrouver à quelque 70 kilomètres de la capitale Kigali. Dirigés par un ancien officier supérieur de l’armée ougandaise, le commandant Fred Rwigyema, les rebelles font tous partie de l’ethnie Tutsi, minoritaire au Rwanda, et qui avait dû fuir le pays vers l’Ouganda durant les années soixante pour échapper aux massacres de la tribu Hutu, majoritaire. Dès dimanche, ils ont annoncé leur intention de mettre fin à la «clique dirigeante et corrompue» du président Juvenal Habyarimana, arrivé au pouvoir en 1973 après un sanglant coup d’Etat.

Hier, toutefois, les troupes gouvernementales (5000 hommes) semblaient être parvenues à opérer un retournement de situation et à contenir les combattants de Rwigyema (estimés à 10000 par Kigali, mais sûrement plus proches des 2000 ou 3000). Selon le ministère rwandais de la Défense, il n’y aurait même plus de ligne de front à l’approche de Kigali et deux cents rebelles seraient morts, contre «moins de cinq soldats réguliers», l’ensemble des « envahisseurs » ayant été repoussés à 120 km de Kigali. L’armée aurait notamment détruit le PC des hommes de Rwigyema et brûlé une trentaine de leurs camions.

Pour l’instant en tout cas, Paris et Bruxelles se refusent à envisager une participation de leurs troupes aux combats, qui impliquerait un nouvel envoi de soldats. A Kigali, où le président Habyarimana est rentré, après une visite écourtée aux Etats-Unis, et où « les attroupements de plus de deux personnes» sont interdits, la situation était apparemment calme. Mais les combats dans le nord-est du pays pourraient déjà avoir des conséquences économiques sur les pays voisins, et notamment le Burundi.

D’après AFP, Reuter

Categories: Rwanda

Le Rwanda déstabilisé par une guerre ethnique

October 4, 1990 3 comments

Les rebelles, d’origine Tutsi, seraient à soixante-dix kilomètres de Kigali, la capitale. La situation paraît tellement menaçante que le gouvernement, à majorité Hutu, a fait appel à la Belgique, l’ancienne puissance coloniale.


4 octobre 1990

Vingt-huit ans après avoir acquis  son  indépendance,   le Rwanda a fait appel hier à l’ancienne   puissance   coloniale  devant   le   risque   de chaos: selon des sources .diplomatiques à Nairobi, ce petit pays d’Afrique centrale a ainsi demandé une intervention militaire de la Belgique, « pour repousser les forces antigouvernementales qui ont pénétré le territoire national ». Il pourrait également rapidement déposer la même requête auprès des autorités françaises.

C’est mardi après-midi que le gouvernement rwandais avait reconnu le «lancement d’une vaste offensive de rebelles», —déclenchée en réalité depuis dimanche à partir de l’Ouganda—, et décrétait un couvre-feu sur tout le pays. Depuis, les informations contradictoires se sont succédé: en fait, si les rebelles ont été un moment contenus dans le nord-est du pays par les soldats gouvernementaux, il semble qu’ils aient repris hier leur progression vers la capitale, Kigali, et soient parvenus sur une ligne de front comprise entre les villes de Gatsibo et Gabiro, à un peu moins de 70 km de Kigali. C’est sans aucun doute d’ailleurs du fait de cette progression que le Président rwandais, le général major Juvenal Habyarimana, qui a écourté une visite aux Etats-Unis pour rentrer au pays, a finalement fait un détour par Bruxelles pour obtenir l’aide de la Belgique, qui compte encore quelque 1600 ressortissants sur place et a déclaré «examiner la demande». Agité par les guerres tribales à la fin des années 50 et au début des années 60, le Rwanda est aujourd’hui victime de la politique de « liquidation » qui a permis à l’ethnie majoritaire des Hutus de prendre le pouvoir, par l’intermédiaire du parti unique, le Mouve- ment révolutionnaire national pour le développement. Les rebelles appartiennent en effet pour la plupart à la tribu des Tutsis, qui constitue 9 % de la population rwandaise, et a fui le pays devant les exactions hutus. En trente ans, ils sont plusieurs dizaines de milliers à s’être installés en Ouganda, et” sont aujourd’hui estimés à 124000 dans ce pays, près de la moitié étant désormais des « réfugiés de seconde génération ». Hier après-midi, l’armée ougandaise avait d’ailleurs pris position près de la frontière rwandaise et des camps de réfugiés voisins, afin d’empêcher ces derniers d’aller gonfler les rangs rebelles. Ceux-ci sont pour l’instant estimés à mille ou deux mille hommes, dirigés par l’ancien commandant adjoint de l’armée ougandaise, Fred Rwigyema, d’origine tutsi, et qui avait été chassé de son poste, à la fin de l’année dernière, après des accusations de corruption. Le «commandant Fred» a cependant affirmé, hier, avoir «au moins 7000 hommes » sous ses ordres, et plusieurs milliers de combattants se-tiendraient en fait’en réserve, prêts à intervenir pour soutenir la première vague d’assaut des rebelles. Fred Rwigyema aurait, de plus, «subtilisé» 50 camions militaires ougandais pour le transport de ses troupes et les rebelles posséderaient des armes très sophistiquées, disposant notamment d’automitrailleuses blindées. Ils n’ont eu ainsi guère de mal à prendre le contrôle de Gabiro, située au bord du parc national de la Kagera, à l’est du pays, et à continuer leur marche vers Kigali, les quelque 5 200 soldats de l’armée rwandaise commençant à manquer de munitions. Dans la capitale, de nombreuses personnalités politiques et des officiers auraient déjà été arrêtés « à titre préventif». Les communications par télex et téléphone ont été coupées et Radio Rwanda a appelé les réservistes à rejoindre leurs unités, ce qui semble traduire les difficultés des autorités à maîtriser’ la situation. Plusieurs sources diplomatiques à Kigali, citées par l’agence Reuter, donnent en outre « un avantage évident » aux rebelles et au «commandant Fred», évoquant pour certains la fin du régime de treize ans du Président Habyarimana, arrivé au pouvoir par un sanglant coup d’état, si aucune «intervention extérieure» n’est décidée. D’autant que d’importants mouvements de camions auraient été remarqués dans le nord du Burundi, situé au sud du Rwanda, où les Tutsis, minoritaires, sont au pouvoir. Au tout début de l’offensive, certaines sources avaient en effet fait part d’une mobilisation des Tutsis dans plusieurs pays limitrophes du Rwanda : Ouganda bien sûr, mais aussi Burundi, Tanzanie et Zaïre.


Avec AFP, Reuter


 

Categories: Rwanda