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Rwanda. La démocratisation à petits pas

March 30, 1991 Leave a comment

Sous le contrôle serré du président Habyarimana, le pays semble se démocratiser: consécration du multipartisme en juin et élections pluralistes… plus tard.

30 mars 1991

Après six mois de guerre civile, le gouvernement rwandais et les rebelles du Front patriotique (FPR) devaient signer hier soir un accord de cessez-le-feu en présence du médiateur zaïrois, le président Mobutu.


 

Kigali, correspondance particulière


Sortie de Kigali, premier barrage tenu par l’armée. Quelques soldats pistolet-mitrailleur en bandoulière, attendent que les passagers d’un bus descendent pour se soumettre à un contrôle d’identité. Un jeune militaire, absorbé par la lecture de l’un de ces nouveaux journaux désormais très en vogue dans la capitale, abandonné l’hebdomadaire visiblement à regret… Presse libre naissante et militarisation du pays, le Rwanda   offre   aujourd’hui   deux visages.

Timidement et sous le contrôle serré du président Habyarimana, le pays semble vouloir adopter le pas nouveau d’une partie du continent africain. Ici aussi, il est question de mettre en place des structures démocratiques: consécration du multipartisme en juin 1991, puis… plus tard, des élections pluralistes. Tour à tour, des groupes socio-professionnels sont consultés sur le projet d’une nouvelle charte politique. Que sera-t-il fait des avis émis? Au moins les langues se délient, même les paysans expriment haut et fort leur mécontentement des fonctionnaires et leur volonté de gérer eux-mêmes leurs coopératives.

Bien que la législation rwandaise n’autorise pas encore leur existence, un certain nombre de journaux indépendants, La Parole, Le Démocrate, Celui qui réveille —réputé pour ses accointances avec les notables du régime et ses appels à la haine ethnique—, ont vu le jour au fil des derniers mois. Dans les rues de la capitale, de petits vendeurs proposent quatre, cinq publications différentes à des

acheteurs, nombreux malgré les prix élevés. On y apprend que tel directeur d’un office d’Etat aurait détourné des fonds, que tel pasteur célèbre entretiendrait des maîtresses. Liberté nouvelle qui porte sur le papier ce qui était hier la rumeur publique et ce qui, aujourd’hui, fournit au Président le prétexte de limoger des collaborateurs encombrants-Derrière les journaux, peu de projets politiques. Seule l’équipe du Démocrate affiche l’ambition de rivaliser avec le MRND, le parti unique au pouvoir. Elle discute des modalités de la démocratisation et conteste au pouvoir sa décision de rédiger seul la nouvelle Constitution. Quant à un programme politique alternatif, Charles Ntaânda, le responsable du journal, sait jusqu’où ne pas aller trop loin. « Nous travaillons à son élaboration, mais nous ne le rendrons public que le jour où la loi autorisera la formation des partis», explique-t-il.

Une démocratie naissante? Dans le parc des Volcans, comme dans celui de l’Akagera, tous deux occupés par l’armée régulière, les tirs sporadiques témoignent au moins d’escarmouches. Depuis l’échec de leur grande offensive en octobre dernier, les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) semblent stationner à la frontière ougandaise, n’agissant plus que par opérations de commandos dans l’extrême-nord du pays. Mais le Rwanda tout entier continue de vivre à l’heure de la guerre: couvre-feu à partir de 18 ou 20 heures, multiplication des barrages et contrôles militaires sur toutes les routes. Aiguillonnée par les bailleurs de fonds, la démocratisation n’avance qu’à petits pas… sous la chape de l’union sacrée contre les rebelles. Le seul journal qui ait cherché, avant que n’éclatent les combats, à ouvrir ses colonnes aux opposants, y compris aux opposants exilés, s’est vu interdire

et son rédacteur en chef, Vincent Rwabuiwisi, a été emprisonné. Tous ceux soupçonnés de complicité avec les rebelles, les « cancrelats » dans le langage officiel, sont arrêtés, emprisonnés, torturés, souvent même assassinés, y compris au Zaïre voisin où ils tentent de se réfugier. Le FPR ayant essentiellement recruté au sein de la diaspora tutsie, c’est l’ensemble de cette minorité ethnique, environ 5 % de la population, qui est désigné comme ennemi. Aussi, les Tutsis qui se hasardent dans les rues de Kigali ou sur les routes de campagne sont-ils rares. Pour eux, il y a danger.

A l’extérieur du pays, ceux qui ont pu fuir témoignent d’horreurs : comme ce commerçant, arrêté, torturé, jeté dans un cachot de 6 m2 avec des dizaines d’autres simplement parce qu’il portait sur ses papiers d’identité la mention «Tutsi»; ou comme cet artiste Hutu, emprisonné â deux reprises pour le seul crime d’être marié à une femme tutsie. En même temps, sur les routes, les paysans hutus montent des barrages, des badauds acclament de leurs * vivas» le passage des troupes venues renforcer le «front» du Nord. Enthousiasme de commande… ou adhésion à la politique du président Habyarimana?

La propagande officielle accuse le FPR de vouloir rétablir l’ancienne monarchie tutsie, la grande propriété terrienne. Un langage qui réveille de vieilles haines, justifie la chasse à l’homme et les règlements de comptes personnels. Maisons incendiées, Tutsis retrouvés émasculés et pendus dans les collines. Les témoignages se recoupent. Est-ce dire que le président Habyarimana peut se prévaloir du soutien viscéral de la majorité hutue? Si tel était le cas, pourquoi une « ouverture» démocratique si timide et un quadrillage militaro-policier si pressant?

Claire AUGER et Régis SOLE

Categories: Rwanda