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Archive for October, 1991

Mobutu se retourne contre Bruxelles et Paris

October 30, 1991 1 comment

Tandis que la composition du cabinet Diaka devait être annoncée hier soir, Mobutu, toujours très contesté, a demandé à la Belgique de retirer ses troupes. L’ambassadeur français a de son côté été comparé à un proconsul.

 
30 octobre 1991

 
Kinshasa, envoyé spécial

 
Signe d’une forte tension persistante, une simple rumeur a suffi hier soir pour faire descendre dans la rue des milliers de Kinois. Dans une explosion de joie spontanée, ils se sont mis à chanter et danser dans les quartiers pour fêter le « retour au pouvoir » d’Etienne Tshisekedi. Le principalopposant au maréchal Mobutu avait déjà été nommé, une première fois, à la tête d’un «gouvernement de crise», mais seulement pour être démis par le Président trois jours plus tard. Hier soir, après une nouvelle série de rencontres entre le pouvoir et l’opposition, la capitale zaïroise tout entière a cru au « retour de Tshisekedi » comme à la parousie du Christ. Plus dur sera le réveil: hier, tard dans la soirée, devait être annoncé le nouveau gouvernement formé par le Premier ministre… Bernardin Mungul Diaka, l’opposant fantoche du président Mobutu. Y a-t-il tout de même entente, de part et d’autre, pour que le gouvernement Mungul Diaka gère les affaires courantes en attendant que soit convoquée la «conférence nationale» qui, elle, nommerait un Premier ministre indépendant de la présidence? Hier soir, l’alambiqué jeu politique zaïrois n’avait pas encore livré tous ses secrets procéduriers. Néanmoins, à nouveau, la «cohabitation» entre le président Mobutu et Etienne Tshisekedi, son plus farouche opposant depuis dix ans, s’est révélée impossible. Pour ne pas perdre la face, le chef de l’Etat ne voulait pas rappeler l’homme qui, il y a deux semaines”, l’avait publiquement apostrophé comme «menteur» et «monstre humain». De son côté, échaudée par l’expérience, l’Union sacrée, le regroupement des principaux partis d’opposition, n’a voulu accepter aucun compromis. Tshisekedi dit : «C’est moi ou le chaos.» Mobutu répond: «C’est moi et le chaos», a résumé un diplomate le dialogue de sourds qui, depuis le week-end dernier, a mobilisé la classe politique zaïroise. Avec un nouveau médiateur en coulisse : le nonce apostolique Alucio Rapisarda.

Travail ingrat. Ceux qui, dans le passé, avaient servi d’honnêtes courtiers entre le pouvoir et l’opposition au Zaïre sont aujourd’hui désignés à la vindicte populaire, plus ou moins manipulée par la présidence. C’est le cas de la Belgique, l’ancienne puissance coloniale, à qui le maréchal-Président vient de demander, avec un joli coup de menton public, de « retirer ses troupes dès la fin des opérations d’évacuation en cours ». Ce qui était de toute façon prévu… Il n’empêche que -le président Mobutu a ainsi réagi aux propos très explicites du chef de la diplomatie belge, Mark Eyskens, qui, la veille, l’avait pressé d’abandonner son «domaine réservé» et, notamment, sa mainmise sur l’armée. «Il faut trouver une date qui soit réaliste pour nous et acceptable pour Mobutu », a indiqué hier l’ambassade de la Belgique à Kinshasa, au sujet de l’ultimatum présidentiel. Ainsi, au lieu de dimanche, les dernières « évacuations protégées » à l’intérieur du Zaïre devraient-elles s’achever jeudi ou, au plus tard, vendredi. Ensuite, les 750parachutistes belges actuellement déployés devraient rentrer en Belgique, via le Gabon.

Autre victime de l’ire présidentielle : l’ambassadeur de France à Kinshasa, Henry Réthoré. Après s’être vanté la veille d’avoir fait enregistrer ses conversations avec le Quai d’Orsay, en violation flagrante de la convention de Vienne garantissant l’immunité diplomatique, le président Mobutu a livré le représentant de la France aux attaques de la presse. Salongo, le quotidien le plus fidèlement « mobutiste », a publié hier, sur la une, un éditorial intitulé : « Ambassadeur de France : un proconsul». On y lit notamment : « Le Zaïre ne sera jamais la France. Et Paris n ‘imposera jamais sans coup férir son jeu politique ni ses pions sur le damier national du Zaïre. Elle trouvera toujours sur son chemin des nationalistes de l’envergure et de la trempe de Mobutu Sese Seko pour lui tenir tête et répondre au tac au tac»… Chute du commentaire: «Monsieur l’ambassadeur proconsul, rentrez chez vous. » Seule réaction de l’ambassade de France, qualifiée au passage d’« officine de subversion » : « Nous restons à l’écoute, mais pas sur écoute»… L’ironie s’impose lorsque, en même temps que le maréchal-Président tente de faire vibrer la corde nationaliste, les « barons » de son régime font la queue devant les ambassades occidentales pour obtenir des visas d’entrée : chevalières en or incrustées de diamants et souliers à bride croco, beaucoup d’entre eux finissent par s’impatienter en lançant au planton un superbe: « Vous ne me connaissez pas?!» Par familles entières, l’entourage du maréchal Mobutu s’est ainsi clairsemé au cours des dernières semaines. Hier, un C-130 de l’armée de l’air sud-africaine a également sorti du pays des hommes d’affaires et membres du «bureau d’intérêts sud-africains » à Kinshasa. Avant tous les autres, l’ambassadeur de facto de l’Afrique du Sud, Hermann Hanekom, a quitté le Zaïre, premier pays d’Afrique noire à avoir, en son temps d’apartheid toujours bien en place, officiellement reçu le président Botha.   

Stephen SMITH

 

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Categories: Zaïre

MOBUTU-TSHISEKEDI:LA COHABITATION FORCEE

October 1, 1991 Leave a comment

Premier ministre désigné, l’opposant au maréchal-Président a retrouvé hier son ancien geôlier, lors des négociations visant à former un gouvernement Si cette nomination a été bien accueillie dans les ambassades occidentales, nul ne doute que le «guide» n’a pas abattu sa dernière carte.

 

1er octobre 1991

 

Kinshasa, envoyé spécial

 
Il lui est difficile de poser. « Monsieur Tshisekedi, ne peut-on pas faire une photo avec vous et le Président ?» Le plus farouche opposant du maréchal Mobutu se tient obstinément à un mètre de distance. « Une poignée de main, s’il vous plaît… », relancent, désespérés, les photographes. Mobutu, le regard également sollicitant, se tourne vers son futur Premier ministre qui, enfin, lui tend la main. Dans le bruit des flash, Etienne Tshisekedi, pour décharger sa tension nerveuse, lance aux journalistes : « Vous êtes vraiment des impérialistes ! » La poignée de main, hier au «palais de marbre» à Kinshasa, lors de la reprise des négociations entre le pouvoir et l’opposition, n’était pas « historique». Entre l’ex-ministre de l’Intérieur du président Mobutu, en 1965, qui a rompu avec lui et son parti unique en 1980, toute réconciliation paraît impossible. Dix ans durant, en prison ou assigné à résidence dans son village natal, Etienne Tshisekedi a tenu tête au Guide suprême du Zaïre. Il en a payé le prix. Au point où, après des graves sévices subis en 1988, certains affirmaient que l’opposant était devenu «fou». Comparaissant devant la Cour de sûreté de l’Etat, pour atteinte à l’ordre public, ne s’était-il pas exclamé : « Je serai président de la République dans un mois. Je n’ai de comptes à rendre à personne. »1 Trois ans plus tard, avec le consentement de son ancien tortionnaire, il est chargé de former un gouvernement indépendant de la présidence.

Au Zaïre, cette rupture est, pour le coup, historique. L’ancien « domaine personnel» du roi Léopold II, légué par testament à la Belgique en 1908, ressaisi après cinq ans de tribulations sanglantes par le colonel Mobutu, puis approprié comme une affaire personnelle pendant vingt-six ans, n’a jamais connu de gestion publique. « Un village ne peut avoir deux chefs. Pour nous, Africains, deux têtes ou trois sur un corps, c’est un monstre », avait l’habitude d’expliquer, à l’époque monopartite, le « père de la nation» Mobutu. Avec, en face de lui, un chef de gouvernement qui, dans le passé, n’a pas hésité à l’assimiler publiquement au « Satan », la cohabitation entre les deux hommes s’annoncent pour le moins conflictuelle. Même si, hier soir, au sortir de cinq heures de tractations décisives avec le Président, le Premier ministre désigné ; disait n’avoir «jamais combattu qu ‘un régime. Monsieur Mobutu n’est pas mon ennemi»…

Dans les ambassades occidentales de Kinshasa, la nomination de Tshisekedi a été accueillie favorablement. « Lui au moins, on ne pourra pas l’accuser de compromission récente avec le régime. Il est crédible. C’est un vrai opposant », a ainsi estimé l’ambassadeur de France, Henry Rethoré. D’autres diplomates se sont également montrés satisfaits par la « coupure nette » entre le futur gouvernement et la présidence. « Depuis son annonce du multipartisme en avril 1990, Mobutu a raté toutes les occasions d’organiser lui-même la transition démocratique au Zaïre, a jugé l’un d’eux. Maintenant, il est dépassé et doit prendre beaucoup de recul. » La formule cache à peine une mise à l’écart honorifique.

Le maréchal se laissera-t-il faire? « En tout cas, il faut lui permettre d’être candidat aux prochaines élections présidentielles», estime Henry Rethoré. Ce qui laisserait une chance, réelle, à l’actuel chef de l’Etat dans un pays plus de quatre fois grand comme la France: pendant un quart de siècle, son portrait officiel, omniprésent d’un bout à l’autre de ce vaste pays continent, a incarné l’unité nationale. Renoncera-t-il pour autant au contrôle de l’armée et des divers services de sécurité? Fin juillet, Etienne Tshisekedi avait répondu à cette question: « Vous comprendrez qu ‘un homme qui a la conscience de tout ce qu ‘il a commis comme actes criminels à l’égard du peuple sait ce qu’il risque en étant dessaisi de cette arme qui a fait sa for ce. Je ne le vois pas rester longtemps sur le territoire zaïrois… »

Ainsi parlait l’opposant. Aujourd’hui, prêt à former un gouvernement pour peu que la «conférence nationale» lui en donne le «mandat légitime», Etienne Tshisekedi sait qu’il lui faudra démolir le « mobutisme» sans abattre son «père fondateur». Déjà au bord du gouffre, le pays ne pourra courir le risque d’une guerre civile. En même temps, à Paris, Bruxelles et Washington, on attend du futur Premier ministre des «gages de sérieux » avant de reprendre toute aide au Zaïre. Finalement, les conditions posées il y a sept mois par le gouvernement belge, allant d’une «gestion rigoureuse» au «respect des droits de l’homme » en passant par des « efforts de’ redressement », sont aujourd’hui endossées par tous les bailleurs de fonds.

Le Zaïre, grande cuvette alluvionnaire de toutes les richesses minérales et voisin de neufs pays au cœur de l’Afrique, n’est pas le Libéria ou la Somalie. La France, première puissance sur le continent, hésitera à le passer par pertes et profits. « Si ça ne vaut pas le coup ici de faire quelque chose, où cela vaudrait-il encore le coup ‘” en Afrique ? », objecte l’ambassadeur à ceux qui, devant l’ampleur du désastre, veulent baisser les bras. En poste en Guinée, de 1984 à 1988, Henry Rethoré a vécu l’effondrement, du jour au lendemain, de la dictature de Sékou Touré. Même s’il reconnaît que la suite à Conakry ne constitue guère un précédent encourageant, il se démène à Kinshasa pour «faire quelque chose ».

Mais que reste-t-il à faire pour arrêter le glissement vers l’anarchie d’un pays en faillite ? Si le prochain gouvernement lui assure des chances de succès, la France, de concert avec les autres bailleurs de fonds, pourrait relancer sa coopération, y compris par l’envoi d’experts pour des «tâches précises et une durée limitée». Dans cette perspective, le départ des derniers Français, un peu moins de 1500 à présent, et le retrait des troupes françaises, dont « la présence rassure et dissuade», constitue un enjeu de taille. Aussi, en attendant la nouvelle équation du pouvoir à Kinshasa, les militaires et diplomates français se hâtent lentement…

Hier, jour de paye, l’urgence était pécuniaire. Par un miracle de trésorerie/les grandes entreprises dans la capitale zaïroise ont, pour la plupart d’entre elles, versé les salaires. En revanche, devant les PME et les innombrables échoppes saccagées, des files d’employés attendaient en vain l’arrivée du patron. Après l’ouragan de pillage qu’elle avait déclenché la semaine dernière, seule l’armée a touché Son dû à l’échéance. Dès dimanche, dans les garnisons du Nord et lundi dans la province stratégique du Shaba, au Sud, la solde a été distribuée. A Kolwezi, largement détruit à la suite de la mutinerie, le chef d’état-major adjoint de l’armée zaïroise, le général Esselé a débarqué avec 36 milliards de zaïres —environ 12 millions de francs— en billets tout neufs, fraîchement imprimés. Le dernier tour   de   manivelle   du   président Mobutu?         

 

Stephen SMITH

Categories: Zaïre