Archive

Archive for November, 1991

Mobutu Sese Seko au fil de l’eau

November 9, 1991 1 comment

 Le maréchal reçoit les journalistes à bord du «Kamanyola», son bateau-présidence, sous bonne garde. Pressé par l’Occident de trouver un terrain d’entente avec ses opposants, il espère précipiter, sous quatre mois, des présidentielles qu’il semble sûr de remporter.

 

Samedi 9 novembre 1991

 

Kamanyola, envoyé spécial

 

Maréchal, nous voilà! L’hélicoptère des forces armées zaïroises se pose sur la plate-forme spécialement aménagée du Kamanyola, le bateau-présidence du maréchal Mobutu. Sur le pont arrière, les mains jointes sur la tête, le «chef» du Zaïre salue en triomphateur quelques dizaines de pêcheurs qui l’acclament, debout dans leurs frêles pirogues au milieu du fleuve. Puis, il se tourne vers ses invités: trois journalistes occidentaux, une équipe de télévision zaïroise, son «conseiller» français, Michel Lambi-net, et, gentil organisateur du voyage, son « intendant général », René-Henri Buisine, également français. C’est après un quart d’heure de vol en rase-mottes sur les eaux boueuses du fleuve Zaïre —le deuxième du monde après l’Amazone, avec un débit moyen de 40000 m3 par seconde— que le Kamanyola est apparu : bateau « mixte » du temps colonial, mi-cargo, mi-paquebot fluvial, l’ancien Général Holtzen a été racheté par le président Mobutu en 1967. Depuis, en « homme du fleuve », il monte et descend régulièrement le cours du Zaïre entre Kinshasa et Kisangani, sur plus de 1700 kilomètres. Sur ce trajet, rien, aucun îlot, pas un bras mort ou le moindre comptoir n’est ignoré par le président. Celui-ci vit son pays à la courbe du fleuve.

Un luxe relatif

Depuis son «discours d’ouverture démocratique », le 24 avril de l’année dernière, le chef de l’Etat n’a passé de nuit ailleurs que sur son bateau. A quai à N’Sélé, le domaine présidentiel à une cinquantaine de kilomètres au nord de Kinshasa, le Kamanyola sert aussi de quartier général et de lieu d’audience. Dans le «salon», une pièce au deuxième pont remplie de canapés aux couleurs un peu criardes, des généraux zaïrois aux bottes lustrées se frottent aux diplomates occidentaux en attente d’être reçus par le «chef». Grâce à un téléphone satellitaire, le bateau-présidence est à tout moment relié au monde entier, alors qu’il est impossible de joindre, par le réseau normal, ne serait-ce que la capitale toute proche. En croisière sur le fleuve, un système de vidéo centrale diffuse les films préférés du couple présidentiel: les grands comiques français, de Louis de Funès à Pierre Richard, en passant par Fernandel et Bourvil.

Détendu et affable, aux côtés de son épouse Bobi, le président Mobutu a souhaité la bienvenue à bord à ses invités avant de les installer dans les quatre cabines de luxe au deuxième pont. Le luXe du Kamanyola est relatif. Rien n’y manque, ni saumon, ni cigares, ni Champagne rosé. Mais le confort reste sans excès ostentatoire. Il n’y a pas de robinets en or et, dans les douches, coule l’eau brunâtre du fleuve. En revanche, tout est fait pour assurer la sécurité et le bien-être du président. Une petite centaine de soldats — le chiffre exact est tenu pour un «secret militaire»— fourmillent sur le bateau. Des caisses de munitions, des RPG et missiles antiaériens encombrent les coursives du premier pont.

Végétarien depuis six mois, soumis à un régime minceur draconien, le président zaïrois prend ses repas en famille. Mais il ne ménage pas sa compagnie sur le petit pont à’ l’arrière d’où il salue, infatigable, les gens du fleuve qui l’ovationnent.1 De toute évidence, le rituel le comble de bonheur. Des deux rives, aussi bien zaïroise que congolaise, les pirogues partent à la rencontre du bateau présidentiel. Hissé à l’avant, le drapeau rouge frappé d’un léopard indique de loin que le « chef» est à bord. Aussi, après l’avoir acclamé, les pêcheurs s’agrippent à la coque du Kamanyola. Bon prince, le président, penché sur le bastingage, les mains jointes sur la tête en triomphateur, ordonne alors de couper les moteurs. Sa garde et l’équipage font le plein de poisson, de mangues, de bananes et de manioc. Puis, debout à compter leurs liasses, les piroguiers se détachent du bateau. Un dernier salut au«chef», les mains pleines agitées sur la tête et, déjà, ils ne sont plus que des petits points sur un fleuve où la politique et le commerce naviguent de concert.

Des pagnes à l’effigie du chef

En fin d’après-midi, le Kamanyola accoste au large d’un campement de pêcheurs. Prévenues par un Zodiac de l’imminente visite présidentielle, quelque deux cents personnes se sont alignées sur la plage. En pagnes à l’effigie du maréchal, elles entonnent des chants à la gloire du «chef». A l’écart, des malades attendent d’être appelés à bord et examinés par le médecin personnel du président. Sous un auvent couvert de tôle ondulée, un groupe électrogène flambant neuf, cadeau du président, attend d’être alimenté. Ce soir, il y aura de la lumière. Ce sera la fête au village. Puis, replongé dans l’obscurité, il faudra attendre la prochaine visite du «chef»…

La nuit tombée, le spectacle se répète à Lukolela. Les puissants projecteurs du bateau glissent sur la plage, sur une foule blottie autour du monument au RPR, le Rassemblement populaire pour la révolution, l’ex-parti unique récemment rebaptisé en Rassemblement populaire pour le renouveau…

Huit missionnaires et deux forestiers chinois sont invités à bord. Sur place depuis quatorze heures, un abbé yougoslave se déclare «maintenant slovène». Trois Filles de la charité, une Française, une Américaine et une Espagnole, rappellent au chef de l’Etat que la congrégation pourvoit ici soins,. santé et éducation pour 80000 habitants dispersés sur 7000 kilomètres carrés.

« Depuis que la Belgique a arrêté sa coopération, en mai 1990, plus aucun médicament ne nous parvient», dit l’Espagnole. Le maréchal écoute, invite les sœurs à dresser, sur le champ, une liste des médicaments qui font le plus cruellement défaut. «Mon hélicoptère vous les apportera dans les meilleurs délais », promet-il. Quant au ciment pour le dispensaire; il leur laisse l’argent tout de suite: 24millions de zaïres, l’équivalent de seize mois de solde dans l’armée ou de six nuits au grand hôtel de la capitale.

Après vingt-six ans de sainte alliance anticommuniste, l’Occident a-t-il coupé les ponts avec le maréchal Mobutu ? Le « chef» du Zaïre, irrité par la question, le nie. Mais il vitupère contre «l’ingérence des anciennes puissances coloniales», «plaint l’Afrique noire dont la souveraineté est à nouveau foulée des pieds ». Pourtant, au début de l’année à Paris, n’a-t-il pas été « très amicalement reçu pendant trois heures » par Pierre Mauroy, dans la résidence privée du premier secrétaire du Parti socialiste? Et le député-maire de Romorantin, Jeanny Lorgeoux, le «meilleur ami» de Jean-Christophe Mitterrand, conseiller de son père pour les affaires africaines, n’a-t-il pas plaidé la cause du Zaïre et de son maréchal qu’il tutoie? Le lobby était peut-être plus commercial que politique, admet aujourd’hui le président zaïrois. Il est sans nouvelles de «Jeanny» depuis que des émeutes ont secoué son régime il y a sept semaines.

Ainsi, après le brusque arrêt de toute coopération française, il y a dix jours, le président du Zaïre a-t-il fait appel à « quatre anciens militaires français, des officiers de haute valeur qui aideront le général Mahélé à restructurer notre armée». Des mercenaires ? «Comment pouvez-vous insulter des gens que nous recommande le général Lacaze ?», s’indigne le maréchal. Et de rappeler que le général Jeannou Lacaze, l’ancien chef d’état-major général des armées françaises, lui sert de conseiller militaire «depuis dix ans, alors qu’à l’époque il était encore en fonction chez vous, au service du président Mitterrand». Un partage et un cumul de fonctions qui, « à l’époque », n’avait gêné personne…

Branle-bas de combat à bord

Même au plus tard de la nuit, les acclamations n’ont pas cessé. Vers deux heures du matin, en insomniaque penché sur le bastingage, le président du Zaïre répond toujours aux clameurs d’un campement de pêcheurs sur la rive. Mais soudain, à midi, alors que le Kamanyola passe le «cap des Deux Palmiers», à 300kilomètres au nord de Kinshasa, c’est le branle-bas de combat à- bord. Au large, du côté congolais du fleuve, deux hélicoptères de l’armée française auraient été repérés. Aussitôt, la garde présidentielle épaule ses Sam-7 pour défendre le «chef». Ce dernier finit par mettre fin à l’alerte rouge. « Dans mon entourage, c’est la psychose, s’excuse-t-il. On redoute un coup de main contre moi… »

Les temps de la canonnière sont révolus. A présent, c’est sous la forme avenante de Melissa Wells, l’ex-sportive nommée ambassadrice des Etats-Unis à Kinshasa, que les mauvaises nouvelles parviennent au président du Zaïre. Après la France et la Belgique, Washington exige à son tour un «partage du pouvoir avec l’opposition». Déposée à bord du Kamanyolo par l’hélicoptère, Melissa Wells a été chargée d’expliquer au maréchal que c’est sa «dernière chance ». Il faut arriver, par la «conférence nationale» appelée à siéger la semaine prochaine, à trouver un terrain d’entente avec les contestataires. Le maréchal l’envisage en homme qui a toujours su diviser pour régner, qui fait venir d’une imprimerie de Munich des tonnes de billets neufs et qui, surtout, veut précipiter des élections présidentielles « dans quatre mois ». En pleine saison des pluies, dans un pays presque cinq fois grand comme la France, mais qui n’a en commun, d’un bout à l’autre, que l’omniprésent portrait officiel du «chef».

Joseph Désiré Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga —littéralement : l’homme qui « couvre toutes les poules»— veut, à tout prix, rester en place. « Entre Kinshasa et Kisanga- ; ni, aucun de mes opposants ne réussira à avoir plus de 100 voix contre moi », se vante-t-il. Le pari est insensé. Même les Filles de la charité, à Lukolela, avec ses 15000 habitants, en doutent. Mais le maréchal, après un quart de siècle de règne sans partage, ne veut se l’avouer. Pour l’homme dans la cabine présidentielle du Kamanyola qui, au départ de ses hôtes, joue aux cartes avec sa femme, le pouvoir reste ce qu’il a toujours été : un long fleuve tranquille.

Stephen Smith

Advertisements

Categories: Zaïre