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Espoirs de paix pour les Rwandais

July 14, 1992 Leave a comment

Après 21 mois de guerre civile, gouvernement et rebellés ont conclu hier un accord sur le processus de réconciliation. Reste une inconnue majeure : la position du président Habyarimana, hostile à tout partage du pouvoir.

14 juillet 1992

 
Après quatre jours de négociations à Arusha, en Tanzanie, le gouvernement rwandais et l’opposition armée du Front populaire rwandais (FPR) devaient parapher hier soir un accord visant à mettre un terme à la guerre civile qui ravage le «pays des mille collines » depuis vingt et, un mois. Dès dimanche prochain, un cessez-le-feu devra entrer en vigueur et permettre, à partir du 20 août, l’ouverture de pourparlers de paix. Ceux-ci, selon l’accord, porteront sur l’entrée du FPR au sein d’un «gouvernement de réconciliation nationale» et l’intégration des forces rebelles dans l’armée nationale. Le processus négocié devrait s’achever au plus tard le 20 octobre prochain, soit deux ans après le début des hostilités. «Je suis optimiste: ce cessez-le-feu tiendra et permettra le retour de notre pays à une paix durable », a déclaré à Arusha le chef de la délégation gouvernementale, le ministre des Affaires étrangères, Boniface Ngulinzira. En dépit d’une trêve déjà conclue en mars 1991, et qui n’avait alors été respe’ctée que pendant quelques jours, le représentant du mouvement rebelle, le pasteur Bizimungu, a également exprimé l’espoir qu’à partir de dimanche prochain, « les armes se tairont pour de bon » au Rwanda. Pour y veiller, un groupe d’observateurs neutres —une cinquantaine de militaires en provenance de plusieurs pays africains— doit être constitué et déployé sur place. De même, sur le plan politique, une « commission consultative » comprenant aussi des représentants de la France, des Etat-Unis et de la Belgique, l’ex-puissance coloniale, doit être mise en place pour veiller au bon déroulement de la «pacification négociée ». Celle-ci, en dépit de l’accord intervenu à Arusha, s’annonce difficile. Depuis le début des combats, en octobre 1990, l’armée nationale rwandaise a quintuplé ses effectifs, passant de 7000 à 35000 hommes, recrutés presque exclusivement parmi les «nordistes», proches du président Juvenal Habyarimana. Or, il y a un mois, la simple rumeur d’une démobilisation imminente avait provoqué des mutineries au sein de cette armée pléthorique, d’autant plus «alimentaire» qu’elle a pratiquement perdu toute valeur combative. Les exactions et le pillage de nombreuses maisons s’étaient alors soldés par la mort d’une vingtaine de civils.

Autre obstacle à la réconciliation : le président Juvenal Habyarimana, au pouvoir à Kigali depuis dix-neuf ans. Prisonnier d’un entourage affairiste et pétri de préjugés contre les Tutsi, l’ethnie minoritaire qui fournit le gros des troupes du FPR, le Président rwandais s’est jusqu’alors montré viscéralement hostile à tout partage du pouvoir avec les rebelles qu’il soupçonne de vouloir rétablir «l’ancien ordre féodal ». Or, l’accord qui vient d’être paraphé prévoit le retour au Rwanda de centaines de milliers d’exilés tutsis, l’entrée au gouvernement de leurs représentants et l’intégration, dès le mois de janvier prochain, des combattants du FPR au sein de cette armée nationale déjà trop nombreuse pour un petit pays pauvre de 26000 kilomètres carrés et peuplé de 7 millions d’habitants.

Dans les négociations à Arusha, le FPR n’a plus posé comme préalable à tout accord négocié le départ du pouvoir du président Habyarimana. Ce qui, à l’instar de la situation actuelle dans plusieurs pays africains, implique pour l’avenir du Rwanda une délicate cohabitation entre l’ex-dicta-teur et les nouvelles « forces du changement». Dans la définition de ce rapport de forces, la France, qui maintient depuis deux ans un important dispositif militaire au Rwanda, jouera un rôle clé.

Le 5 juin dernier, après la prise éphémère par le FPR de la ville de Byumba, située à 70 kilomètres seulement au nord de la capitale rwandaise, Paris avait dépêché, sur les instances du président Habyarimana, 150 soldats français supplémentaires au Rwanda, portant ainsi à 300, au total, ses effectifs «prépositionnés» dans cette ancienne colonie belge (lire Libération du 11 juin). Officiellement, la présence militaire française n’a pour but que « la protection et la sécurité des étrangers». Cependant, le soutien constant de Paris, depuis le début de la guerre civile rwandaise, fait apparaître le régime de Juvenal Habyarimana comme un «protectorat» de l’Elysée, où ce minuscule pays d’Afrique de l’Est est spécialement «suivi» par le général Huchon.

Usant de son influence, la France a obtenu du Président rwandais, non sans difficultés, l’introduction du multipartisme et la participation au gouvernement de l’opposition intérieure. Depuis son arrivée aux affaires, cette dernière a cherché à nouer le dialogue avec les rebelles années du FPR, d’abord au mois de juin à Paris, puis le week-end dernier à Arusha. A présent, il reste à démontrer que la parole du « gouvernement d’ouverture » engage réellement le pouvoir à Kigala, resté largement sous le contrôle du chef de l’Etat. Hier, sans inflexion propagandiste par rapport au passé, la radio officielle rwandaise a accusé les rebelles du FPR d’avoir pilonné deux camps de réfugiés dans le district septentrional de Butaro, « tuant lâchement une femme et ses deux enfants ».

 

Stephen SMITH

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