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Rwanda. A Gisenyi, les morts en douce d’un sida sans nom

January 6, 1993 Leave a comment

VOYAGE AU RWANDA RAVAGE PAR LA MALADIE

A Gisenyi, quatrième ville du Rwanda, le sida prospère mais ne se dit pas. 40% des habitants seraient contaminés, mais d’eux, qui agonisent doucement et en silence, on avance pudiquement qu’ils «ont un clou dans le pied.» Parce qu’ici, où mourir sans enfant est infamant, le sexe est tabou. Même si les prostituées alimentent allègrement les amours de passage des camionneurs, militaires, et autres fonctionnaires appelés dans la région par la proximité du Zaïre.

 
Gisenyi, envoyé spécial

 
6 janvier 1993

 
•            L’épidémie au Rwanda.
Avec un taux de séropositivité estimé entre 30 et 35%, Kigali, la capitale, est une des villes d’Afrique les plus frappées par le sida. En 1989, 2 285 cas avaient déjà été déclarés à l’OMS soit 336 cas par million d’habitants. Au Centre hospitalier de Kigali (CHK), 60% des hospitalisations sont liées directement au virus, et le taux d’occupation des lits est de 200% . Une étude du service de pédiatrie du CHK a révélé que le taux de transmission mère/enfant était de 34%.

•          En Afrique.

Au 1er janvier 1992, 7 millions d’Africains au moins avaient été infectés. Depuis le début de l’épidémie, 1,8 million de sidéens sont morts, soit 75% du total mondial des décès dus au sida.

Selon des projection de l’institut sur le sida de l’université Harvard, pour l’an 2000, le virus HIV pourrait toucher entre 20 et 34 millions de personnes en afrique subsaharienne. Actuellement, les pays les plus touchés sont l’Ouganda, le Zaïre, la Tanzanie, le Malawi, le Zimbabwe, le Kenya, la Côte-d’lvoire, la Zambie et le Rwanda qui totalisent 86% des cas de sida recensés en Afrique.

 
Rosalie accouche doucement. Sans un cri. Sans même un gémissement. Tout juste” quelques soupirs qu’elle tente d’étouffer. Lorsqu’elle met au monde un enfant, une Rwandaise ne doit pas se plaindre. C’est inconvenant. Vulgaire. D’ailleurs, lorsque l’une d’entre elles a la faiblesse de se lamenter, le médecin s’étonne: « Vous êtes zaïroise ?» Honteuse d’être comparée aux accouchées du pays voisin, la future mère rentre aussitôt ses plaintes. Au Rwanda, on donne la vie en silence et l’on meurt de la même façon. Pas de cris. Pas de pleurs. Les enterrements sont silencieux. Les sanglots des proches paraîtraient aussi déplacés que les gémissements des femmes en couches. A Gisenyi, ville de 469 000 habitants coincée entre la montagne et le lac Kivu, à la frontière du Zaïre, la mort passe quasiment inaperçue aux yeux de l’étranger de passage. Un champ aux portes de la ville. De petits monticules de terre vite recouverts par la végétation et parfois surmontés d’une croix de bois. Et régulièrement, après avoir transporté le cercueil sur une camionnette prêtée par un voisin, un groupe de villageois qui enterrent discrètement l’un des leurs…

 
On meurt de vieillesse bien sûr. Peut-être d’un coup de machette dans cette région qui a la réputation d’être violente. Mais aussi de malaria, de tuberculose aiguë, de fièvre typhoïde… Des vraies maladies qui en cachent une autre, non moins vraie: le sida. Mais le sida est-il une «vraie» maladie? Beaucoup de gens à Gisenyi ne le croient pas. Une vraie maladie se soigne avec de vrais médicaments et une vraie gué-rison. Là, pas de guérison, pas de médicaments, alors pas de maladie… On préfère donc souvent en rester à la malaria ou à la tuberculose. C’est plus rassurant et cela évite d’évoquer la manière dont on a pu l’attraper. Le sexe reste un sujet tabou dans cette région montagneuse de paysans où l’Eglise, omniprésente, n’a fait que conforter l’austérité ambiante. Lorsqu’on accepte l’existence de la maladie, on ne prononce même pas son nom. On dit «la maladie» ou «il a un clou dans le pied».

Et ceux qui ont « un clou dans le pied » sont nombreux à Gisenyi, puisque, selon certains médecins locaux qui ne peuvent, faute de moyens, étayer leurs dires de réelles statistiques, le taux de séropositivité pourrait atteindre 40% dans la région alors qu’il ne serait «que» de 30% à Kigali, la capitale du Rwanda.

En ville. A flanc de colline. Près du marché. Là où se bousculent les petites maisons de briques rouges chapeautées de tuiles ou de tôles. Là où une foule grouillante descendue des montagnes vient vendre ou s’approvisionner, le sida prospère tranquillement.

Sans doute à cause de la surpopulation. De l’argent. De la circulation. Surpopulation, parce que le Rwanda est un des pays les plus «habités» de la planète: 7 millions d’habitants pour 23 338 km2, 2 300 habitants au km?… Argent et circulation parce que Gisenyi, ville frontière, est un lieu de passage qui ajoute à ses ressources agricoles celles provenant de la contrebande avec le Zaïre. Goma, de l’autre côté, n’est qu’à une course en taxi de quelques francs rwandais ou à une. marche d’une vingtaine de minutes.

Ici on cultive des haricots, de la patate douce, de la banane pour la bière, du café et du thé. Et l’on fait venir du Zaïre de la canne à sucre ou des produits laitiers. En expédiant là-bas les sardines pêchées dans le lac que les Rwandais ne consomment pas. De part et d’autre on commerce au rythme des pénuries locales que les contrebandiers atténuent en se remplissant les poches. Gisenyi constitue ainsi une sorte de halte propice aux rencontres de toutes sortes, y compris sexuelles. Et si l’on répugne à parler d’amour on le fait beaucoup. Aussi frénétiquement que secrètement. Les hommes ont souvent plusieurs foyers plus ou moins officiels. Et les femmes, mariées ou non, se livrent souvent à une sorte de «prostitution de survie». Abandonnée par son mari, Joséphine «couche» pour nourrir ses enfants. Charlotte pour trouver un chauffeur qui l’emmène à la capitale. Eugénie pour une bière…

 II y a les «régulières», dont tout le quartier connaît l’adresse. Et surtout les «occasionnelles» qui arrondissent leurs fins de mois au hasard des rencontres. La journée de travail terminée, les hommes vont siroter une Primus (bière zaïroise fabriquée à Gisenyi) aux bars Impala, Florida ou Tranquillité et cherchent ensuite une compagne pour la nuit, une heure ou quelques minutes. Les plus fortunés descendent sur les berges du lac Kivu, au Bikini Tarn Tarn, un restaurant dont la boîte denuit s’est transformée en «boîte de jour», le couvre-feu débutant à 20h dans la région. A moins qu’ils ne fréquentent les night-clubs de Goma, réputés plus accueillants. Ensuite, ils rentrent dans leurs foyers s’ils sont mariés, «vont traîner sur la rue» avec les amis s’ils sont célibataires, remontent au village, repartent pour Ruhengeri, une ville proche ou Kigali. Il y a les camionneurs qui ne font que passer. Les fonctionnaires en mission. Les militaires, nombreux dans la région depuis la guerre contre les combattants du Front patriotique rwandais (FPR), venus de l’Ouganda harceler les troupes gouvernementales dans le nord du pays (1).

Prostituées, camionneurs, fonctionnaires et militaires ont été les premières victimes du sida. Depuis, la maladie s’est évidemment étendue à tous les milieux et aujourd’hui personne ne peut se sentir à l’abri. Difficile maintenant de trouver une famille de Gisenyi qui n’a pas été touchée. Ici on a perdu un père. Là un fils. Ailleurs une cousine, un oncle ou un voisin.

Les médecins, quand ils interviennent, ne le font qu’en phase terminale. Ils ne peuvent que réceptionner un mourant traîne à l’hôpital par sa famille . Ou tenter d’atténuer les douleurs d’un malade atteint d’une malaria ou d’une tuberculose inguérissable que l’on renvoie parfois chez lui pour qu’il puisse s’éteindre au milieu des siens. Avant, tout est affaire de hasard. « Une femme arrive pour accoucher, raconte un médecin, on l’examine, on s’aperçoit qu ‘elle est malade. Qu ‘outre sa séropositivité, elle a parfois une syphilis, un chancre, une blennorragie. On convoque alors le mari ou le compagnon. S’il accepte de venir, ce qui n ‘est pas toujours le cas, on l’interroge. Généralement, il affirme qu’il est en bonne santé, qu ‘il n ‘a pas de maladies sexuelles. On lui fait alors baisser son pantalon et l’on découvre évidemment qu ‘il a menti. Qu ‘il traîne depuis plusieurs mois ou plusieurs années une maladie qu’il cache et qui ne l’empêche pas de multiplier les rapports sexuels avec des partenaires différentes. Qu’il est séropositif comme sa femme. Lorsqu ‘on tente d’identifier les compagnes avec qui il a pu avoir des rapports sexuels, il ne se souvient pas. Une connaît ni leur nom, ni leur visage. Le pire est que cela est parfois vrai tant les actes sexuels peuvent être nombreux ou rapides. » La révélation de la séropositivité ne changera pas forcément les habitudes sexuelles du malade. Bien souvent les femmes qui se prostituent continueront à le faire. Les hommes papillonneront toujours autant. Un mari séropositif couchera toujours avec sa femme. Et un couple séropositif ne renoncera pas à avoir des enfants. En Afrique, un couple sans enfant est un couple honteux et: «Mort sans enfant!» est ici une insulte. Si les autorités rwandaises aidées par divers organismes internationaux font beaucoup d’efforts en ce qui concerne la prévention du sida, la grande majorité de la population de Gisenyi n’a pas été touchée par les campagnes gouvernementales. Et l’emploi du préservatif est loin d’être généralisé. Lorsque l’on admet l’existence du sida on commence par croire qu’il vient d’ailleurs. De la capitale. Des pays voisins. Des Blancs «qui ont importé la maladie pour tuer les Africains».

D’ailleurs, dans un premier temps, les moyens de prévention apportés par les «civilisés» ont paru suspects: la capote n’était pas faite pour protéger les gens mais pour les tuer encore mieux. C’était une sorte de «gri-gri» occidental infecté, permettant de transmettre avec plus d’efficacité encore la maladie. C’est pourquoi, encore aujourd’hui, certains hommes, s’ils emploient une capote, en coupent le bout en cachette pour permettre à leur sperme de «circuler librement». A les croire, c’est d’ailleurs pour eux le seul moyen de se séparer de la maladie: «On me l’a transmise, je dois la transmettre pour ne plus l’avoir.» L’idée n’est pas nouvelle. Depuis longtemps, certains hommes sont persuadés qu’il faut se débarrasser des maladies sexuelles en les passant si possible à quelqu’un dont on est sûr qu’il n’a jamais fait l’amour. Il n’y a pas si longtemps, un militaire en poste à Gisenyi a été arrêté après avoir violé une gamine. Incarcéré, il était plus furieux d’être encore porteur de la maladie que de se retrouver en prison.

«Au début des années 80, lorsque l’on ignorait l’existence même du virus du sida, explique-t-on à l’hôpital de Gisenyi, on se trouvait confronté à des maladies classiques qui prenaient une forme beaucoup plus forte qu ‘à l’habitude et qui résistaient aux traitements.

Nous n’avions pas d’explications. On se contentait de parler, par exemple, de tuberculose aiguë… A partir de 1983, il y a eu les premières études et l’on a compris. Maintenant on sait que 80% de nos tuberculeux sont séropositifs. » Cependant, à Gisenyi, les autorités médicales ont quelque mal à saisir l’ampleur de la maladie. «Beaucoup de cas ‘nous échappent, confirme un responsable de la santé publique, les gens ne viennent pas forcément à l’hôpital et nous ne pouvons pratiquer des tests sur place. Il faut expédier les échantillons de sang à la capitale, attendre longtemps les résultats. La seule chose que l’on peut dire c’est qu’il y a eu ici 70 cas de sida confirmés en 1992 et 369 cas de sida présumés. Mais ces chiffres ne reflètent qu’imparfaitement la réalité qui est sans doute plus dramatique. »

La réalité, Maman Christine, une Rwandaise de 69 ans aussi ronde que joviale, la touche de très près puisqu’elle gère un orphelinat «sauvage» où elle recueille des enfants dont les parents sont morts du sida. En donnant le biberon à une brochette de bébés, elle pointe un doigt accusateur sur les hommes : « Ce sont eux qui trompent leurs femmes, qui les abandonnent et transmettent la maladie. » Pour elle, le sida est forcément «une punition divine» qu’il faut avant tout «combattre par la prière». Si elle affirme d’abord qu’il «faut éduquer les hommes pour qu ‘ils ne couchent pas avec d’autres femmes que les leurs», elle admet cependant du bout des

lèvres l’utilité de la capote. Une position qui est celle des responsables de sa paroisse, et plus généralement de tous les représentants de l’Eglise au Rwanda. Officiellement, les prêtres et les bonnes sœurs refusent d’évoquer l’utilisation des préservatifs condamnés par le pape et ne prêchent que la fidélité. Mais, de manière plus réaliste, à Gisenyi comme ailleurs, après avoir conseillé aux hommes de ne coucher qu’avec leurs femmes, ils n’hésitent pas à distribuer les capotes qu’ils sortent des poches de leurs soutanes. «Je suis pécheur parmi les pécheurs», admet un curé. En attendant que «la prière tue le sida», Maman Christine, aidée par les dons des uns et des autres, fait vivre sa communauté de soixante enfants. Du lait pour les bébés. Des plâtrées de haricots et de pommes de terre pour les grands. Parfois un peu de viande lorsque les gamins parviennent à attraper un ragondin qui s’est imprudemment aventuré dans sa cour. Le dimanche, elle emmène sa petite famille à la messe. Et tout le monde chante en oubliant qu’à deux pas de l’église, les dames attendent leurs clients.

 

Gilles MILLET

 
(1) En 1990, des représentants de la minorité ethnique tutsie, réfugiés en Ouganda, ont lancé une offensive contre l’armée régulière représentant la majorité hutue au pouvoir au Rwanda. La guérilla s’est prolongée jusqu’en 1991, un cessez-le-feu étant finalement conclu entre le gouvernement et le FPR en juin 1992. Depuis, malgré des discussions entre les deux parties, la situation reste tendue.

 
 

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