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Archive for February, 1993

LES REBELLES S’ARRETENT AUX PORTES DE KIGALI

February 22, 1993 Leave a comment

Alors qu’ils semblaient sur le point de prendre la capitale, les rebelles du Front patriotique mandais ont proclamé hier un cessez-le-feu immédiat. Une volte-face sous la pression militaire de la France qui, très engagée aux côtés du régime Habyarimana, vient de dépêcher 300 hommes supplémentaires sur place.

  

22 février 1993

  

La France s’enlise au Rwanda, au risque de devenir partie prenante dans une des guerres les plus vicieuses d’Afrique. Pris au piège du soutien apporté, depuis deux ans, au régime du général-président Juvenal Habyarimana, Paris ne cesse de dépêcher à Kigali des «compagnies supplémentaires chargées d’assurer la sécurité des ressortissants français». Samedi, deux nouveaux contingents (300 hommes) ont ainsi été envoyés d’urgence au «pays des mille collines». Après l’envoi de 150 soldats dix jours auparavant, les effectifs français sur place dépassent à présent 600 hommes. C’est beaucoup pour une ancienne colonie belge, dix fois moins étendue que l’Hexagone et où ne résident que 400 Français…

«La situation est extrêmement préoccupante. Kigali peut tomber à tout moment», a expliqué vendredi soir un haut responsable à Paris, confirmant que les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), l’opposition armée au régime, n’étaient plus «qu’à 25 kilomètres de la capitale». Il redoutait «l’effondrement» du pouvoir à Kigali «dans les tout prochains jours, qu ‘il y ait ou non prise de la capitale par les rebelles». La pression sur la ville serait en effet suffisamment forte pour provoquer l’implosion du régime. «Dans ce cas, il ne nous resterait qu ‘à évacuer en catastrophe ou à intervenir, à titre humanitaire, pour éviter un bain de sang. Or, en Afrique, la France ne veut plus apparaître comme interventionniste. »

Hier soir, le spectre d’un engagement militaire actif aux côtés du président Habyarimana – alors que la France a constamment refusé d’intervenir en faveur de mouvements contestataires en Afrique, même quand ils étaient, comme par exemple au Togo, écrasés dans le sang – s’est éloigné dans l’immédiat. Depuis Byumba, le chef du FPR, le colonel Alexis Kanyarengwa, a en effet proclamé un «cessez-le-feu immédiat» concédant pour la première fois le retrait de ses troupes sur les positions tenues avant la rupture de la précédente trêve, au début du mois. Sous réserve d’acceptation par le gouvernement rwandais d’une «zone tampon» soumise au contrôle des observateurs de l’OUA (Organisation de l’unité africaine), les rebelles se déclarent prêts à retourner «dans les meilleurs délais» à la table des négociations à Arusha, en Tanzanie.

Si la crise aiguë semble ainsi désamorcée m extremis, la question de l’engagement français au Rwanda demeure néanmoins sans réponse. Pourquoi, depuis deux ans, la France maintient-elle à Kigali une présence militaire permanente alors que la Belgique a retiré ses parachutistes dès le lendemain de l’évacuation partielle de ses ressortissants, en novembre 1990, au début de la guerre civile? A Paris, après avoir usé jusqu’à la corde le paravent de la « sécurité des Français sur place», on met en avant, pêle-mêle, « le ralliement du Rwanda au mouvement francophone ». « la responsabilité de la France en Afrique» et la «ferme volonté de démocratisation» du président, qualifié de «très bon élève de La Baule». Est-ce assez de raisons pour justifier l’encadrement d’une armée qui, autrement, de l’aveu même d’un militaire français, «.se serait débandée depuis longtemps»?

Accusée la semaine dernière par un observateur de l’OUA, qui avait tenu à garder l’anonymat, d’avoir directement participé aux combats, l’armée française a protesté de sa bonne foi. Celle-ci, cependant, a été prise en défaut à plusieurs reprises: ainsi, en novembre 1990, un agent du service de contre-espionnage français avait, en la ‘ pilonnant de roquettes à bord d’un hélicoptère, stoppé la colonne avancée du FPR qui s’apprêtait déjà à investir Kigali. Il y a un an, un officier français, le lieutenant-colonel Chollet, exerçait l’autorité opérationnelle sur l’armée rwandaise. « Cette fois-ci, nous ne sommes pas intervenus dans les combats à proprement parler», a cependant insisté une source militaire à Paris, tout en admettant que «nos hommes étaient très près des zones de combats».

Par «fuites» distillées dans la presse, les services français ont, depuis une semaine, tenté d’accréditer l’idée d’une guerre menée, non pas par les rebelles du FPR, mais par l’Ouganda contre son voisin rwandais. La confusion est d’autant plus facile à entretenir qu’une grande partie de l’armée ougandaise, et notamment de son état-major, est composée de Tutsi, l’ethnie minoritaire et opprimée au Rwanda. Soupçonnant par ailleurs la Grande-Bretagne de soutenir l’Ouganda, l’ancienne «perle» dé ses possessions en Afrique de l’Est, «pour avoir un levier sur le Sud-Soudan», la thèse d’une «invasion étrangère» a été poussée, à Paris, jusqu’à imaginer une . prise en tenaille du Rwanda, du nord et du sud, avec le concours du Burundi. Le tout pour assouvir l’impéralisme tribale qui rêverait d’un «grand Tutsiland»…

Si, en réalité, les conflits ataviques – entre Hutu et Tutsi – dans l’Afrique des Grands lacs mériteraient sans doute une lecture davantage politique, la récurrence de massacres au Rwanda n’en est pas moins établie. Après les tueries de plus de 300 civils tutsi organisées par les escadrons de la mort de la présidence en janvier (cf. Libération du 9 février), le FPR se voit à présent, à son tour, accusé de liquidations sommaires. Le Comité de liaison des associations rwandaises de défense des droits de l’homme (Cladho) vient ainsi de dénoncer, sur la foi de «témoins oculaires», la mort de «centaines de civils tués par les soldats du FPR».

Vendredi, le Quai d’Orsay s’est empressé de condamner ces tueries tout en admettant qu’il était toujours «en train de procéder à des vérifications». L’indignation peut surprendre alors que, en dépit de plus de 1 500 civils tués depuis deux ans, le régime Habyarimana n’a jamais été publiquement désavoué. Même pas lorsque, le 10 octobre 1990, le journal rwandais Kangura a publié ses «dix commandements pour la pureté de la race Hutu» avec, couvrant toute la dernière page, un portrait de François Mitterrand, «un véritable ami du Rwanda »…

  

Stephen Smith et Dominique Garraud

  

Le beau-frère du président rwandais, accusé d’avoir menacé deux opposants au régime, a été arrêté samedi à Montréal où il doit être inculpé, indique la police. Protaïs Zigiranyirazo avait déjà été mis en cause, dans le passé, pour son appartenance supposée au «réseau zéro», les escadrons de la mort de la présidence.

  

  

  

  

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L’armée française accusée d’aider les forces rwandaises

February 13, 1993 Leave a comment

16 février 1993

 
Un porte-parole de l’Organisation de l’unité africaine, cité par Reuter, a accusé les troupes françaises de participer aux combats aux côtés de l’armée gouvernementale rwandaise. «Les troupes françaises ont bombardé les positions rebelles au sud de Ruhengeri», a notamment déclaré le représentant de l’OUA, membre d’une mission militaire internationale chargée de faire respecter le cessez-le-feu bilatéral signé l’an dernier à Arusha, en Tanzanie. «Les troupes françaises sont stationnées à Nyakinama, à quelque 80 kilomètres de la capitale Kigali», a précisé le porte-parole. Un second témoignage, émanant d’un proche du gouvernement rwandais, affirme pour sa part que les troupes françaises ont bombardé des positions rebelles avec «des armements sophistiqués». Le porte-parole du Quai d’Orsay a aussitôt démenti ces informations qualifiant à’«intoxication» et de «mauvaisefoi» les accusations portées contre l’ar

mée française. Les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) – qui recrute dans la minorité tutsi opposée à l’ethnie majoritaire hutu, au pouvoir – ont lancé la semaine dernière une offensive contre l’armée rwandaise dans le nord du pays. Hier, alors que les combats se poursuivaient à trente kilomètres de la capitale, Kigali, le gouvernement rwandais a décidé d’une trêve d’une semaine à partir de lundi minuit et appelé le FPR à un cessez-le-feu.           

D’après AFP, Reuter

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Rwanda : la France appelle au cessez-le-feu

February 12, 1993 Leave a comment

12 février 1993

  

Après quatre jours de combats entre les rebelles du Front patriotique du Rwanda (FPR) et les forces gouvernementales, et deux jours après l’arrivée dans la capitale rwandaise de 150pa-rachutistes supplémentaires envoyés .par Paris, la situation au Rwanda était hier des plus confuses.. Alors que le FPR avait proclamé mercredi un cessez-le-feu unilatéral, Andrew Rwigamba qui dirige les forces rebelles déclarait que les combats continueraient jusqu’à ce que les troupes gouvernementales cessent le «massacre» de la minorité tutsie considéré comme «une grave violation des accords de cessez-le feu conclu en août à Arusha» en Tanzanie. A Kigali, le gouvernement rwandais, faisant fi des accusations de massacres de Tutsis pourtant dénoncés dans un rapport d’une commission d’enquête internationale {Libération du 9 février 1992), rétorquait que les combats ne s’arrêteraient que si les rebelles abandonnaient les positions conquises depuis le 8 février, début de l’offensive rebelle. «Nous voulons qu ‘ils se retirent pour permettre à des observateurs neutres de constater la situation», a précisé hier le ministre rwandais de la Défense, James Gasana. Une condition inacceptable pour le FPR qui affirme avoir doublé la superficie du territoire qu’il contrôle et coupé les routes de ravitaillement en direction de Kigali. Le Quai d’Orsay a dénoncé hier «la violation caractérisée du cessez-le-feu» par le Front patriotique du Rwanda (FPR) et appelé, comme l’avait fait Kigali le matin même, à un retour des forces gouvernementales et rebelles aux positions qu’elles occupaient avant le début des combats le 8 février. Daniel Bernard, porte-parole du ministère des Affaires étrangères a fait valoir que la France ne pouvait considérer que les raisons invoquées par le FPR «constituent une justification à la reprise des combats, même si elle condamne, au Rwanda comme ailleurs, tout manquement aux droits de l’homme». A Bruxelles, le ministre belge des Affaires étrangères Willy Claes, s’est quant à lui déclaré prêt à revoir fondamentalement sa politique de coopération avec le Rwanda à la lumière du rapport de la commission internationale des droits de l’homme sur les massacres de Tutsis. Répondant mercredi à une interpellation au Parlement, le ministre a parlé de «responsabilités écrasantes» du régime du président Juvénal Habyarimana dans la reprise de la guerre civile. La Belgique accorde annuellement 1,4 milliard de FB (41 millions de dollars) au Rwanda, pays qui consacre, selon des parlementaires belges, 60% de son budget à la défense et à la sécurité. Dans des déclarations à la presse, au poste-frontière de Byumba dans le nord du Rwanda, le porte-parole du FPR, Frank Mugambajye, a de nouveau accusé les troupes françaises d’avoir pris part aux combats aux côtés de l’armée rwandaise. «Nous sommes opposés à toute ingérence de la part des troupes étrangères. Nos combattants ont affirmé que des forces françaises ont aidé les soldats gouvernementaux à creuser des tranchées et servir les canons», a-t-il déclaré. «La seule mission des troupes française stationnées au Rwanda, répondait hier un fonctionnaire du Quai d’Orsay, est d’assurer la sécurité.de nos concitoyens et des ressortissants étrangers». Il y a un an, le 16 février 1991, dans une note confidentielle adressée à l’ambassade de France à Kigali, le ministère rwandais des Affaires étrangères incluait au chef du Détachement français d’assistance militaire et d’instruction (DAMI), à l’époque le lieutenant-colonel Chol-let, «l’emploi des forces rwandaises». Devenu trop voyant, cet officier avait depuis été remplacé par le lieutenant-colonel Maurin, officiellement, l’adjoint de l’attaché militaire à l’ambassade de France qui commandait encore en juin dernier les forces rwandaises. Cette information publiée dans Libération le 11 juin 1992 n’a jamais été démentie.

Alain FRILET avec AFP

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AU RWANDA: LE RESEAU ZERO DU GENERAL-PRESIDENT

February 9, 1993 1 comment

Le 22 février, une mission d’enquête sur les massacres de la minorité tutsie au Rwanda rendra un rapport accablant pour le général Habayarimana, au pouvoir depuis vingt ans : la récente découverte de deux charniers le met en cause dans l’organisation d’un escadron de la mort local, le «réseau zéro».


9 février 1993


Des combats opposent depuis lundi matin les forces gouvernementales rwandaises à la guérilla du front patriotique du Rwanda dans la localité de Ruhengeri, dans le nord-ouest, du pays. Selon la radio rwandaise, d’autres attaques ont été lancées par le FPR contre deux localités dans la région de Byumba (nord-est). Le président en exercice de VOUA, le président sénégalais Abdou Diouf, a demandé hier «l’arrêt immédiat des hostilités et le respect du cessez-le-feu au Rwanda».


Dans les lointaines collines du Rwanda, une ancienne possession belge en Afrique de l’Est, la France soutient un régime qui, depuis deux ans, avec ses milices et ses escadrons de la mort, organise .l’extermination de la minorité tutsie. Cette politique de terreur, qui, seloft> des sources humanitaires et ecclésiastiques, a fait «au moins 1500 morts» et près de 400 000 déplacés, vise à saboter la transition démocratique et la réconciliation amorcée avec les rebelles du FPR, le Front patriotique rwandais, largement composé de Tutsis. Selon une commission d’enquête internationale qui vient de séjourner au Rwanda, «des actes de génocide de grande ampleur, commis-pendant une longue période au su et au vu des autorités, sont demeurés impunis à ce jour».

Dans une lettre adressée au chef de l’Etat rwandais, le général Juvénal Habyarimana, au pouvoir depuis vingt ans, le président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Me Daniel Jacoby, Tait état, pour les seules communes de Ramba et de Satinsyi, situées dans le nord-ouest du pays, de la mort violente de – 262 personnes en l’espace d’une semaine… Ce massacre intervient au lendemain du passage de la commission d’enquête conjointe de la FIDH, de l’organisation humanitaire américaine Africa Watch, du Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, basé au Canada, et de l’Union interafricaine des droits de l’homme. Ces meurtres ont frappé, à nouveau, la minorité tutsie, qui représenté environ 15% de la population, et, d’une façon plus ciblée, des personnes -jusqu’aux chauffeurs et interprètes…- ayant aidé la commission d’enquête internationale. «Ilfaut arrêter le massacre», nous a déclaré Me Daniel Jacoby pour expliquer sa «démarche d’urgence» de saisir l’opinion publique, avant même la publication du rapport final de la mission, prévue pour le 22 février. Selon le président de la FIDH, le père d’un chauffeur, lui-même en fuite, a déjà été battu à mort par la milice de l’ex-parti unique. D’autres «témoins courageux», parmi lesquels la présidente de l’Association rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques (ADL), Monique Mujawamaliya, ont reçu des menaces de mort. Or, dans une déclaration commune cosignée par toutes les organisations rwandaises des droits de l’homme, celles-ci expliquent l’actuelle «chasse aux rescapés» des précédents massacres anti-Tutsis «par le passage dans la région de la commission internationale d’enquête»… – Au cours de leur séjour au Rwanda, du 7 au 21 janvier, les enquêteurs internationaux ont non seulement découvert, sur l’indication précise de parents de victimes, plusieurs charniers, parfois sous les fenêtres d’une préfecture ou dans le jardin d’un maire de commune. Mais ils ont, aussi, réussi à s’entretenir avec un ancien membre de ces escadrons de la mort qui, organisés en «réseau zéro» par le clan du Président, gère le génocide des Tutsis comme un service public. Ainsi, selon des témoignages recoupés, l’un des beaux-fils du Président, Alphonse Ntiriva-munda, directeur général des Ponts et Chaussées, mettrait-il à la disposition des tueurs du régime voitures de service et bons d’essence.

Ces hommes de main, avec l’appui des autorités locales, inciteraient aux «tueries tribales» qui, invariablement, surtout aux yeux de l’étranger, passent pour la résurgence du conflit atavique entre cultivateurs hutus, la majorité, et pasteurs tutsis, la minorité venue conquérir le pays à partir du Xe siècle. Cette technique du «massacre provoqué» est confirmée par de nombreux témoignages. Dans une récente lettre, en identifiant les auteurs, l’évêque de. Nyundo, Wenceslas Kalibushi, parle ainsi, pour la commune voisine de Kubilira, d’une «chasse à l’homme tutsie» organisée «pour la troisième fois».

Cette répression est planifiée au plus haut niveau de l’Etat. Avec d’autres membres de la commission d’enquête, Jean Carbonare, le président de l’ONG française Survie V0, a enregistré la longue confession d’un ex-chef d’un escadron de la mort. Celui-ci révèle, en particulier, la tenue régulière de «réunions de coordination», à Kigali, au domicile du capitaine Pascal Simbi-kamgwa, fonctionnaire à la présidence et beau-frère du colonel Elie Sagatwa, lui-même secrétaire particulier et beau-frère du chef de l’Etat. A la «synagogue», comme a été surnommée cette résidence particulière, une vingtaine de dignitaires du régime désigneraient ainsi les cibles de la terreur. Pour réduire certains contestataires au silence, un poison «paralysant les reins» serait importé par un autre beau-frère du Président. Protée Zigiranyirazo. Or. en examinant deux «décès suspects» à l’hôpital de Kigali, celui du major Mushirwa, 37 ans, et celui du commandant Rwanygasore, 46 ans. le médecin légiste de la commission a trouvé leurs dossiers classés à la suite d’une «insuffisance rénale aiguë».,.

Toujours selon le même témoignage, le général Juvénal Habyarimana. loin d’être une victime manipulée par son entourage, présiderait lui-même le «réseau zéro». C’est notamment en sa présence qu’aurait été prise -fin décembre 1990, soit un mois avant l’attaque par les rebelles du FPR de la ville de Ruhengeri- la décision d’exterminer les Bagogwes, la frange la plus démunie de l’ethnie tutsie.

La crédibilité du témoignage qu’il a recueilli ne fait aucun doute pour Jean Carbonare. Non seulement grâce aux indications du tueur repenti la commission internationale a-t-elle découvert deux charniers à des emplacements insoupçonnés mais, en plus, les noms des participants aux réunions à la «synagogue» -de divers beaux-frères du Président jusqu’au commandant de sa garde personnelle en passant par le chef des renseignements militaires et l’ancien chef d’état-major adjoint de l’armée- corroborent la déposition de deux autres membres du «réseau zéro». Leur témoignage avait déjà été recueilli, l’an dernier, par le professeur Filip Reyntjens. Rédacteur de l’actuelle Constitution rwandaise et, pendant longtemps, proche du président Habyarimana, ce juriste belge avait rassemblé; dans une note datée du 9 octobre dernier, les premières «données sur les escadrons de la mort» au Rwanda. Identifiant le même «noyau dur» autour du chef de l’Etat, sans explicitement impliquer ce dernier, il estimait alors que leurs actions pourraient générer «une véritable guerre civile montée de toutes pièces».

Depuis un an, officiellement, la transition vers un régime pluraliste et démocratique est engagée au Rwanda. Pour mettre fin à la guerre civile, une amnistie générale a été décrétée, un gouvernement conduit par l’opposition intérieure a été mis en place, un cessez-le-feu était en vigueur depuis six mois et les négociations sur le «partage du pouvoir» devraient se poursuivre, avec la participation du FPR, à Arusha, en Tanzanie. Or, cette ouverture amorcée par le général Habyarimana, qui s’était également «réjoui» de la venue d’une commission internationale d’enquête dans son pays, paraît aujourd’hui sujette à caution.   .   .

La France, qui, depuis deux ans, maintient un contingent militaire au Rwanda, ne pourra s’en laver les mains. Officiellement, la présence des soldats français -actuellement 170 parachutistes, en dehors des coopérants instructeurs- ne sert qu’à assurer la sécurité de nos ressortissants. De fait, elle a assuré la survie du régime: en 1991, c’est un agent du contre-espionnage français (DGSE) qui, à bord d’un hélicoptère, a pilonné et stoppé la colonne du FPR qui s’apprêtait à investir la capitale, Kigali. Au plus fort de la guerre civile, l’an dernier,-les livraisons d’obus depuis Paris ont atteint, par moment, un volume de vingt tonnes par jour. Enfin, selon Jean Car-bonare, qui s’interroge sur «la passivité et la complaisance» de la France, des coopérants militaires français forment des paras rwandais dans le camp de Bigogwe, au Nord, où seraient régulièrement détenus des civils tutsis pris dans des rafles. Vendredi dernier, l’ambassadeur de France à Kigali s’est associé à une démarche commune auprès du Président de tous les représentants diplomatiques occidentaux. Déplorant «la résurgence de la haine et de la violence qui a fait de nombreuses victimes innocentes», ceux-ci ont demandé au général Habyarimana que «toute la lumière soit faite sur les causes et les responsabilités». Pourtant, à Jean Carbonare, lui citant des atrocités commises, l’ambassadeur Martres -qui vient d’être prolongé à son poste, sur l’insistance du général Habyarimana, par le président Mitterrand- avait répondu qu’il ne s’agissait que de «rumeurs». C’est ce qu’avait également cru, sans doute, son collègue américain jusqu’autour où trois de ses ressortissants, travaillant pour un organisme humanitaire dans le Nord, furent agressés par les milices du régime. Or, à la suite d’une «démarche franche» du diplomate américain à la présidence rwan-daise, des voitures munies de haut-parleurs ont fait le tour du village en question pour annoncer à la majorité hutue que le «programme» était «momentanément suspendu»…


 

Stephen SMITH


 
 

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Paris renforce son dispositif militaire à Kigali

February 2, 1993 Leave a comment

La France a dépêché hier une compagnie de parachutistes supplémentaire dans la capitale, dont se rapprochent les rebelles rwandais.


10 février 1993
 
Après la reprise des combats au Rwanda, entre l’armée gouvernementale et les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), la France a dépêché hier une compagnie supplémentaire à Kigali portant, au total, à près de 350 parachutistes les effectifs de son dispositif militaire. «Il est évident que cette présence n’a d’autre objectif que d’assurer la sécurité de nos ressortissants», au nombre de 400 environ, a affirmé le porte-parole du Quai d’Orsay, Daniel Bernard. «Les rebelles ont lancé une offensive générale. S’ils prennent Ruhengeri, à 65km de Kigali, plus rien ne les arrêtera sur le chemin de la capitale», a expliqué, pour sa part, un responsable de la politique africaine… Selon la même source, des instructeurs militaires français présents dans le camp de Bigogwe, entre Ruhengeri et Gisenyi, auraient été «coincés» par l’attaque surprise. Pour justifier la rupture du cessez-le-feu, proclamé en août, un commandant du FPR a déclaré à l’agence Reuter qu’elle intervenait à la suite d’un ultimatum sommant le gouvernement d’arrêter les massacres de Tutsis dans le Nord. Selon des sources humanitaires et ecclésiastiques (Libération d’hier), au moins 300 civils ont trouvé la mort au cours des vingt derniers jours dans des tueries «tribales» orchestrées par des proches du Président.

Hier, le gouvernement de transition démocratique, dominé par l’opposition intérieure, a décidé, en Conseil des ministres, la suspension de plusieurs hauts fonctionnaires, de préfets et de maires, accusés de «complicité active». Mais l’entourage du Président, récemment mis en cause par plusieurs organismes humanitaires, a été épargné. Vendredi, devant les ambassadeurs occidentaux venus lui exprimer leur «grave préoccupation» au sujet des «nombreuses victimes innocentés», le général Habyarimana, au pouvoir depuis 1973, avait annoncé «la sanction des coupables» et des «mesures pour ramener la paix dans le Nord».

Hier, les combats se sont cependant poursuivis et, selon des sources à Kigali, la ville de Ruhengeri serait passée sous le contrôle du FPR. Exaspérés par le «double langage» du Président, les rebelles –appartenant pour une bonne part à l’ethnie tutsie- ne semblent plus prêts à reprendre les négociations à Arusha, en Tanzanie, qui devaient aboutir à un partage pacifique du pouvoir.          

S. Sm.
 
 

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