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Les grands périls de la trêve rwandaise

Malgré le cessez-le feu de dimanche, les forces gouvernementales, soutenues logistiquement par la France, redoutent une offensive des rebelles du FPR appuyés, selon elles, par l’Ouganda.

 
9 mars1993

 
Byumba, envoyé spécial

 
 
En un quart d’heure, depuis la capitale Kigali, l’hélicoptère survole le nord du «pays des 1 000 collines». Grand seulement comme la Bretagne, le Rwanda quintuple sa surface par un relief très vallonné, exploité jusqu’à plus de 2 000 mètres d’altitude, en haut des cimes. C’est là que l’appareil de l’armée rwandaise finit par se poser, au milieu d’abris souterrains et de positions de mortier, à sept kilomètres de la ville de Byumba. Celle-ci, naguère habitée par quelque 50 000 habitants, est aujourd’hui une ville-fantôme, ville-garnison abandonnée par la population civile. Le lieutenant-colonel Gracien Kabiligi et ses hommes tiennent cette poche de résistance en pays rebelle. Depuis un mois, les combattants du Front patriotique rwandais (FPR) ont enfoncé les flancs, sans toutefois réussir à couper la route stratégique vers Kigali, à environ 60 kilomètres au sud-est. « Ils nous ont pratiquement encerclé », constate Gracien  Kabiligi, commandant du secteur depuis neuf mois. Du haut du château d’eau, il montre les positions du FPR, visibles à l’œil nu, parfois à moins de cinq kilomètres. La matinée est exceptionnellement calme, à part deux, trois, détonations sourdes, dans une vallée voisine. «N’est-ce pas de bon augure pour le nouveau cessez-le-feu, à partir de mardi minuit? -Je n’y crois pas une seconde!», réplique le jeune officier rwandais. «Ils ne cherchent qu ‘à nous endormir à nouveau, et puis ils repasseront à l’offensive pour carrément prendre Kigali»… L’homme qui parle ainsi dit avoir «payé cher pour savoir»: depuis que le FPR a rompu le précédent cessez-le-feu, le 8 février dernier, il aperdu 80de ses soldats. «Plus de 200 autres, blessés, ont été évacués sur Kigali. » Le bilan est lourd, pour un mois de combat, sur seulement 25 kilomètres de la ligne de front. Gracien Kabiligi l’explique par « tout ce que, en face, le FPR et l’armée ougandaise ont amassé»: douze bataillons, rien qu’autour de Byumba, des obusiers, des mortiers de tout calibre, des canons 106 millimètres et, depuis peu, des bi-tubes 37 millimètres, montés sur véhicules. L’artillerie, une unité de blindés et au moins quatre bataillons appartiendraient à 1 ‘armée ougandaise, soutient l’officier. Selon lui, sur l’ensemble du front, «25 bataillons à 900 hommes, soit 22 500 soldats, ont envahi le pays». Un instructeur français révise en baisse ce calcul: «Comme le dit Gracien, les bataillons ougandais comptent en effet 900 hommes, mais ceux du FPR seulement entre 400 et 600»… Cependant, pour les instructeurs français comme pour les soldats rwandais, «l’engagement massif de l’Ouganda» ne fait plus l’ombre d’un doute. Aussi trouvent-ils «particulièrement retors» que le FPR exige le départ immédiat des troupes françaises «qui, elles, ne participent pas au combat». C’est peut-être vrai mais en admettant de larges clauses de conscience: des témoins dignes de foi ont, en effet, vu des coopérants militaires français en train d’installer et d’ajuster des pièces d’artillerie en première ligne. Cette «instruction», sur le champ de bataille, est d’ailleurs confirmée, en aparté, par un officier français qui, goguenard, ajoute: «Mais ce sont quand même des soldats rwandais qui tirent»…

Selon l’accord conclu ce week-end, à Dar-es-Salam, entre le gouvernement et le mouvement rebelle, la trêve à partir de cette nuit devra permettre, dès mercredi, de «tracer les lignes du cessez-le-feu» avant le retrait sur leurs positions antérieures des forces du FPR, à partir de dimanche. Puis, le 15 mars, • les deux parties reprendraient en Tanzanie leurs négociations de paix, avec l’intention de conclure dans la première semaine d’avril. «Les délais me paraissent peu réalistes», a commenté hier un officier français, inquiet de connaître les «clauses secrètes» de l’accord. Officiellement celui-ci prévoit «le retrait immédiat des troupes étrangères et leur remplacement par une force internationale neutre sous l’égide de l’Organisation de l’unité africaine et des Nations unies». Ce qui; en attendant les Casques bleus de l’Onu, dans trois semaines au mieux, donnera un sens élastique au départ «immédiat» du contingent français. A moins qu’une «clause confidentielle» de l’accord n’ait concédé au FPR, comme l’indique une bonne source rwandaise, «le retrait progressif des Français dès à présent».

A Byumba, le lieutenant-colonel Kabiligi est sans doute le dernier à le souhaiter. Non seulement parce qu’il réclame plutôt des instructeurs supplémentaires pour apprendre à ses hommes «à tirer au mortier la nuit, comme ceux en face». Mais aussi, parce que l’officier rwandais se méfie comme de la peste du Groupe d’observateurs militaires neutres (Gomn). 17militaires africains déjà sur place qui, à partir de demain, devront garantir le respect de la nouvelle trêve. «Il nous faut des observateurs des Nations unies, des Blancs», dit-il, sans ambages. « Ces Casques bleus doivent se déployer comme force tampon entre nous, mais, surtout, le long de la frontière avec l’Ouganda, pour arrêter le soutien qui vient de l’autre côté. Sinon, ici, il n ‘y aura jamais la paix. »

 

Stephen SMITH

 
Bruxelles a décidé hier de rappeler son ambassadeur à Kigali. Cette initiative intervient alors que quatre associations internationales de droits de l’homme rendaient public un rapport qui fait notamment état de massacres de la minorité tutsi organisés par des escadrons de la mort dirigés par des proches du président rwandais, Juvénal Habyarimana (Lire Libération du 9 février).

 
  
 

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