Archive

Archive for June, 1993

La remise en selle du maréchal Mobutu

June 23, 1993 1 comment

Point final de son «coup d’Etat de velours», entamé avec la répression sanglante de janvier, le président zaïrois négocie le limogeage du Premier ministre Etienne Tshisekedi, opposant de toujours. Avec le consentement tacite de l’étranger.

  

Kinshasa, envoyé spécial

  

23 juin 1993

  

  

Dans le quartier résidentiel de Limété qui s’étend le long de la grande voie de sortie

vers l’aéroport, au nord de Kinshasa, deux troncs d’arbres barrent une petite rue. Devant une villa sans autre particularité, une cabane en bois sert de guérite à une garde d’honneur

improvisée. Ici habite le Premier ministre du Zaïre. Etienne Tshisekedi. Elu par la Conférence nationale souveraine à une écrasante majorité, en août dernier, il «gouverne» depuis son arrière-cour. Car Etienne Tshisekedi -surnommé «E.T.» tant son intransigeance le fait apparaître comme extraterrestre au sein de la classe politique zaïroise- est combattu par le

maréchal-président Mobutu. Lequel, pour préserver son régime contesté, a recours à une stratégie de dédoublement: pays à la dérive, le Zaïre s’offre le luxe de deux gouvernements, de deux parlements, de deux monnaies. Mais il n’a toujours qu’un seul Président qui moins que jamais, n’est décidé à partir.

Le jeu de bonneteau institutionnel occupe les esprits. Ainsi, aux récentes réunions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la CEE avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). les deux gouvernements du Zaïre, celui d’Etienne Tshisekedi et celui de Faustin Birindwa. Le remier ministre de Mobutu, ont envoyé chacun une délégation. Officiellement boycotté par la communauté internationale, à l’instigation de la «troïka» tutélaire que forment la Belgique, la France et les Etats-Unis, le gouvernement du maréchal-président ne s’en est pas moins imposé. D’abord, parce qu’il est reconnu par la majorité des pays du tiers monde, notamment africains. Ensuite, parce qu’il est seul en mesure de régler les arriérés de cotisation. Enfin, parce que tous les pays, y compris les censeurs occidentaux, continuent de reconnaître les ambassadeurs appointés par Mobutu.

Ce vice de forme rejoint un problème de fond, jusqu’alors inavoué: malgré leur soutien public apporté à Etienne Tshisekedi. les pays occidentaux ne sont satisfaits ni de l’un ni de l’autre gouvernement au Zaïre. Paris renvoie dos à dos les deux gouvernements, jugeant celui d’Etienne Tshisekedi «politiquement inacceptable et ethniquement déséquilibré», selon une exégèse de sa position adressée par le Quai d’Orsay à l’ambassadeur de- France en Ethiopie, censé assurer sur place la liaison avec l’Organisation de l’unité africaine (OUA). S’employant à renouer les fils du dialogue entre le Président et l’opposition, l’archevêque de Kinsangani. Msr Laurent Monsengwo. est identifié comme «seul espoir de solution de la crise institutionnelle et politique au Zaïre». Objectif fixé: faire en sorte «que le président Mobutu, tout en restant en place avec des pouvoirs limités, transfère ses compétences à un gouvernement ayant l’aval du Haut Conseil de la République (HCR) ». le parlement provisoire issu des états-généraux.

Les Occidentaux ne sont donc pas prêts à «chasser» Mobutu. D’ailleurs, le voudraient-ils, en auraient-ils les moyens, une fois écartée l’action militaire qui. en fait, n’a été envisagée qu’en septembre 1991. lors des premiers pillages à Kinshasa? Depuis des mois, la troïka occidentale se concerte au sujet d’un «gel» des biens à l’étranger du président Mobutu. De longues listes sont dressées et échangées, inventaires minutieux de quelque 150 propriétés dont, cependant, seulement une dizaine est enregistrée au nom du maréchal-président. Pour les saisir, les Etats-Unis disposent d’un dispositif légal approprié, alors que la Belgique a dû adopter spécialement une «loi anti-Mobutu». Quant à la France, une législation datant de 1966 permet de contrôler l’accès aux biens publics d’un Etat étranger. A condition, toutefois, que. la demande en soit faite par un gouvernement légal et reconnu…

Vu la confusion au Zaïre, les chancelleries occidentales estiment urgent de temporiser, en attendant la formation d’un «gouvernement de large union nationale» qui. comme le cache son nom. impliquerait la mise à l’écart d’Etienne Tshisekedi. Depuis plusieurs semaines déjà, la France se fait l’avocat d’un tel «compromis». d’autant qu’une première sanction – le refus de visas aux ‘partisans du président Mobutu- a seulement prouvé le pouvoir de nuisance intact de ce dernier. Déjà agacé par la «brimade» des visas supprimés. Mobutu refuse d’accréditer comme successeur à Philippe Bernard, l’ambassadeur as- assassiné en janvier à Kinshasa. Georges Vinson. actuellement en poste en Thaïlande, un fidèle de François Mitterrand devenu diplomate grâce au «tour extérieur» -de promotion. Réclamant un «vrai ambassadeur», les officiels zaïrois daubent sur les «prérogatives régaliennes» du chef de l’Etat… en France.

Habituée à de telles vexations, au gré des relations tumultueuses qu’elle entretient avec son ancienne colonie, la Belgique opte désormais pour la plus grande fermeté. «C’est comme si le départ de Mobutu était une fin en soi quel qu’en soit le prix pour le pays». commente une source française, qui relève que «les Belges se déniaisent maintenant que le Zaïre n ‘a pratiquement plus d’intérêt pour eux». Sur les 2.5% que représente, pour le commerce extérieur belge, toute l’Afrique : au sud du Sahara, le Zaïre compte pour moins d’un dixième, soit 0.4% globalement.

Egalement très ferme au début de l’année, les Etats-Unis se sont ralliés à la stratégie française du «compromis». Le 12 mai. lors d’une réunion de la troïka à Washington. George Moose, le «Monsieur Afrique» de Bill Clinton, a donné son feu vert à une tentative de la dernière chance pour Mobutu, «à condition qu’il donne des gages réels de sa bonne volonté». Ce que l’homme fort du Zaïre a finalement fait: pour la première fois le 21 mai. et à plusieurs reprises depuis, le maréchal-président s’est entretenu avec l’opposition radicale de l’«Union sacrée». L’objet des négociations initiées par MsrMon-sengwo. président du HCR: une nouvelle’ charte de la transition qui limiterait le pouvoir présidentiel à la défense et la diplomatie étrangère, son «domaine réservé». Ne feraient cependant plus partie de ce que l’opposition zaïroise préfère appeler des «domaines de collaboration»: les finances du pays. Prié de gérer mieux ses possessions, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, le chef de l’Etat se verrait attribuer une «liste civile» généreuse, mais ne pourrait plus envoyer ses fourgons à la Banque du Zaïre…

«Le problème est simple: faut-il, oui ou non. se débarrasser de l’un des pires dictateurs sur terre?», persiste .cependant Etienne Tshisekedi. De plus en plus isolé, il reproche à M?r Monsengwo «d’engager l’opposition dans une voie sans issue»: la palabre avec Mobutu. «Mais qu’est-ce qu ‘ils ont fait pour empêcher le Président d’aller de l’avant?, s’insurge le prélat contre cette obstination. Mobutu est toujours là. Ceux qui voulaient le déboulonner aussi. C’est ça. l’efficacité? En attendant. le peuple souffre, et je ne suis redevable qu’à lui.» Trois ans après le début de la démocratisation au Zaïre, dans l’ancienne «cité indigène» de Kinshasa, on ne mange en effet plus à sa faim. Une tartine arrosée d’une «sucrée», boisson non alcoolisée comme le Coca-Cola, constitue pour beaucoup le repas de la journée. Selon une étude nutritionnelle de Médecins sans frontières-Belgique (MSF). en mars. 9% des enfants de moins de cinq ans sont déjà «malnutrits». Près de 5 000 d’entre eux. les plus sévèrement touchés, ne survivent que grâce à 28 centres de nutrition intensive. A moins de braquer à nouveau les puissances étrangères. le président Mobutu réussira son «coup d’Etat de velours», comme un diplomate occidental appelle, par euphémisme, la restauration autoritaire qui a débuté fin janvier avec la répression sanglante de la dernière mutinerie de l’armée. La Division spéciale présidentielle (DSP) avait alors rétabli l’ordre au prix de centaines de tués, militaires et civils confondus. Puis le chef de l’Etat avait nommé et imposé par la force «son» gouvernement: celui de Faustin Bi-rindwa. longtemps compagnon de route d’Etienne Tshisekedi… Ce dernier, avec ses amis, a été privé de tout: de l’accès aux ministères, des voitures officielles, du téléphone international et même du Palais du peuple, la salle de réunion du parlement intérimaire. Faute de mieux. Tshisekedi a siégé pour la dernière fois… au zoo.

  

Stephen SMITH

  

Categories: Zaïre

Melchior Ndadaye a été élu président du Burundi

Le major Buyoya n’a pas contesté l’élection de son adversaire issu de l’ethnie majoritaire hutu.

4 juin 1993

 
Une élection présidentielle sans contestation, un chef d’Etat qui, battu, se soumet au «verdict du peuple», un chef d’état-major qui, au nom d’une armée largement composée de Tutsi, professe sa loyauté à l’égard du président élu, un Hutu… En matière de démocratisation, le Burundi, jusqu’alors connu comme «terre de massacres» ayant fait plus de cent mille morts, vient d’administrer une leçon magistrale. A commencer par le président sortant, le major Pierre Buyoya. Après sa prise de pouvoir par la force, en septembre 1987, il a résolument engagé l’ex-colonie belge d’Afrique centrale dans la voie d’un pacifique «rééquilibrage politico-tribal» en faveur des Hutu. Majoritaires à 85%, ceux-ci viennent de donner la victoire, à l’occasion du premier scrutin pluraliste depuis l’indépendance du pays, àun cadre bancaire quadragénaire, Melchior Ndadaye, opposant de longue date. Alternance politique ou revanche tribale? Les diplomates en poste à Bujumbura qui ont qualifié de «victoire surprise» l’élection de Ndadaye expliquent à présent que celle-ci est «arithmétique» conséquence d’un réflexe ethnique: 1’«automatisme» des Hutu, longtemps opprimés, de voter fatalement pour F un des leurs… Or, avec près de 40% des suffrages exprimés, Buyoya, vaincu, a réalisé un score au-delà de son électorat ethnique, théoriquement limité aux 15% de Tutsi. Sa politique de «réconciliation nationale» semble donc avoir été récompensée, même si, candidat de l’ex-parti unique, ayant exercé un pouvoir sans partage pendant plus d’un quart de siècle, il a

été battu. Un vote de rejet, certes, mais qui n’est pas nécessairement, au sens «tribal», un vote anti-Tutsi. Reste toutefois à maîtriser l’émotion suscitée par une victoire «inattendue», pour les tenants de l’ancien pouvoir et… ses alliés à l’étranger. Les répercussions seront particulièrement fortes au Rwanda Voisin où, depuis la sanglante «révolution sociale» de 1959, la majorité hutu a renversé les rapports de domination, au détriment des Tutsi. Ceux-

ci ont réussi, au cours des deux dernières années, à porter en terre rwandaise la lutte armée et à occuper militairement une bonne partie du nord du pays. Or, encouragés par la victoire historique de leurs «frères» au Burundi, les extrémistes d’un « pouvoir hutu » au Rwanda pourraient, de nouveau, durcir leur position, dans le cadre des laborieuses négociations de paix engagées. De leur côté, les rebelles tutsi du Front patriotique rwandais, sommés de re

noncer à leur stratégie d’une prise de pouvoir par les armes, peuvent également s’interroger sur les vertus d’une démocratie qui, «automatiquement», enfermerait leur communauté dans l’opposition.    

 

Stephen SMITH

Categories: Burundi