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Archive for October, 1993

MILLE BURUNDAIS BRAVENT LE REGNE DE LA TERREUR

October 29, 1993 Leave a comment

Une semaine après le coup d’Etat qui a coûté la vie au président Ndadaye, les manifestants ont réclamé, hier à Bujumbura, le retour «au grand jour» d’un pouvoir civil qui peine à se réorganiser. Alors que les massacres interethniques continuent, l’ONU a été saisie d’une demande d’envoi d’une force de protection.

 
29 octobre 1993

 
A l’initiative de diverses organisations   locales,   près   de 10 000 manifestants  portant des banderoles pour encourager le gouvernement à «se remettre au travail au grand jour», ont défilé hier dans lés rues de Bujumbura. Une semaine après le putsch militaire ayant coûté la vie au président Ndadaye et à un tiers de son cabinet, le cortège a ainsi bravé le règne de la peur. Les forces armées, multipliant les professions de «loyauté» à l’égard du pouvoir civil, n’ont été présentes que pour «éviter les débordements et les provocations». Mais les survivants du gouvernement, toujours réfugiés dans l’ambassade de France,, hésitent à leur «faire confiance». En attendant, hors de la capitale, les massacres continuent (Lire ci-contre). «Le commandant des forces armées m’a assuré que l’armée resterait dans les casernes et reconnaissait la légitimité du gouvernement issu des élections de juin », a déclaré hier l’émissaire des Nations unies, James Jonah, arrivé la veille. Il a transmis à New York la de: mande du gouvernement burundais pour l’envoi d’une «force de protection des institutions légitimes». À ce sujet, les Premiers ministres de trois pays voisins – Rwanda, Zaïre et Tanzanie – se sont concertés hier. Participant à leur rencontre, le secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), Salim Ahmed Salim, s’est déclaré favorable à une force internationale qu’il «préférerait africaine, mais soutenue par la communauté internationale». Désormais, selon l’expression de James Jonah, c’est le «vide de pouvoir», déjà comblé de milliers de victimes, qui menace le pays. «Qui sait combien sont morts? 5, 10 ou 15 000…», a déclaré hier Philippe Gaillaird, le délégué du CICR. A Ka-ruzi, dans le nord, au moins 400 civils ont été tués alors qu’environ 2 000 autres se sont regroupés sous la protection de la police. A Buhiga, des journalistes à bord d’un hélicoptère n ‘ont vu que des maisons en flammes et 17 cadavres gisant dans les rues. A Banga, près de 2 000 Tutsi, armés de couteaux et de lances, se sont placésr sous la garde d’un contingent de soldats. Une centaine d’entre eux, essentiellement des femmes et des enfants, auraient péri, dimanche, lorsque des Hutu auraient mis le feu à une école. En revanche, à Kiremba, au nord-est de la capitale, ce sont des militaires tutsi qui auraient massacré des Hutu, selon des survivants ayant cherché refuge dans l’hôpital de la mission catholique. Nouvelle résurgence d’une haine atavique que le défunt président Ndadaye voulait «faire oublier à jamais», les tueries au Burundi sont, aussi, éminemment politiques. D’après de nombreux témoignages, ce sont les extrémistes du Palipehutu, le Parti pour la libération du peuple hutu, qui ont «encadré» les paysans pour venger, en passant à la machette les voisins tutsi, les «martyrs de la démocratie» dans la capitale. Or, élu en juin avec une majorité de plus de 60%, Melchior Ndadaye avait prôné la réconciliation nationale, combattant à l’intérieur de la communauté hutu, majoritaire à 85%, l’idée d’une «alternance ethnique » après la dictature tutsi. Cependant, certains membres de son gouvernement, à présent réfugiés au Rwanda voisin, ne semblent pas partager ce souci de modération. Depuis Kigali, le ministre de la Santé, Jean Mi-nani, à la tête d’un «gouvernement en exil», ne cesse ainsi de jeter de l’huile sur le feu. L’autorité de Sylvie Kiningi, la Première ministre restée à Bujum-bura, se trouve ainsi mise au défi. Tutsi ayant épousé un Hutu, cette quadragénaire courageuse tente, à présent, de ressaisir le pouvoir glissé des mains des putschistes. Sur une cinquantaine de «comploteurs», une dizaine seraient arrêtés alors que les autres auraient fui.

 

Stephen SMITH

 

Le Burundi, pays enclavé d’Afrique centrale

 
•            Superficie.      .         .

27834 km2.

•            Population.

5,6 millions d’habitants en 1991, dont 85% de Hutu, 14% de Tutsi (l’ethnie dominante, bien que minoritaire) et 1% de Twa.

•            Histoire.

Ancienne colonie allemande, puis belge, devenue indépendante en 1962. Le pays a connu depuis une suite de massacres interethniques et de coups d’Etat.

•            Economie.

Essentiellement agraire. Avec 210 dollars de PNB par habitant

(23 500 en France), l’un des pays les plus pauvres du monde. Le taux d’analphabétisme est de 50%.

 

Tueries interethniques dans les campagnes

Prenant prétexte de la mort de «son » président, la majorité hutu traque impitoyablement les réfugiés tutsi à la frontière du Rwanda où ils sont refoulés.

 
Bujumbura, envoyée spéciale

 
 
Bujumbura, le calme est rétabli et le gouvernement assure que les frontières sont ouvertes et l’aéroport accessible. Mais, dans les campagnes, cette normalité est toute relative: la haine ethnique continue à faire des ravages jusqu’au Rwanda. C’est pour cela que ce mercredi, la vingtaine d’expatriés, dont deux Belges, Vivant dans la région de Ngozi et Kayanza ont été ramenés vers Bujumbura. Les uns en hélicoptère, les autres dans un convoi organisé par les militaires français. Par mesure de précaution, les expatriés ont été priés de rester à Bujumbura, mais il n’est pas encore question de décréter l’évacuation du pays. Du côté belge cependant, on est plus net: «La coopération (…)

 
 
 

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Purification ethnique au Burundi

October 28, 1993 Leave a comment

PAR JEAN-PIERRE CHRETIEN *

 
28 octobre 1993

 
Le coup d’Etat militaire de Bujumbura est plus que le signal d’un retour possible de l’Afrique à son passé récent de tyrannies. Sur un terrain politico-ethnique miné, celui du clivage opposant depuis trente ans les composantes hutus et tutsis de la population burundaise, il est hélas le possible prélude à un nouveau Libéria ou une nouvelle Somalie. Au départ, une mutinerie sanglante est menée essentiellement par des militaires tutsis du sud du pays (province de Bururi), incarnant la faction qui détenait le pouvoir et ses avantages depuis 1966. Le bilan est terrible: le premier président élu du Burundi, le Hutu Melchior Ndadaye, est assassiné, avec plusieurs de ses proches collaborateurs du Frodebu, le parti vainqueur des élections de juillet dernier. D’un seul coup resurgit un racisme interne que l’on croyait apaisé par la politique de réconciliation nationale et la démocratisation menée depuis 1988 par le précédent chef de l’Etat, Pierre Buyoya, véritable Gorbatchev de ce petit pays. Son successeur, Melchior Ndadaye, ne venait-il pas de déclarer, dans le droit fil de cette pédagogie de l’unité, qu’il espérait au cours de son mandat «guérir le Burundi de sa maladie ethnique» ! Depuis cinq ans, Hutus et Tustis avaient discuté à tous les niveaux en vue de construire un avenir fondé sur le refus de toute exclusion entre Burundais et sur le pluralisme. Une Charte pour l’unité et une Constitution démocratique avaient été adoptées massivement par référendum en 1991 et 1992. Il y a trois mois, des élections présidentielles et législatives dont tous les observateurs étrangers ont loué la régularité ont porté à la tête de l’Etat, pour la première fois depuis 1965, un gouvernement civil élu par le peuple. Ce pouvoir majoritairement hutu, conformément à la composition de la population, ne se définissait pas comme une ethnocratie sectaire à la manière du modèle de la République hutu rwandaise depuis trente ans. La culture des droits de l’homme était au cœur du projet de Ndadaye. Des problèmes se posaient: administration trop massivement  renouvelée et souvent incompétente; ordre public troublé par une délinquance inquiétante, notamment dans la jeunesse; règlements de comptes locaux, notamment dans l’ouest et le nord-ouest du pays. Mais rien de tout cela ne peut justifier l’intervention imbécile et criminelle d’une minorité de prétoriens qui prennent 6 millions de Burundais en otages sans aucun projet politique digne de ce nom, autre que des intérêts corporatifs. Le silence de la radio nationale, la fermeture des frontières et . la coupure du téléphone vers l’étranger durant trois jours, du 21 au 23 octobre, ont permis, notamment à partir du Rwanda, la diffusion des rumeurs les plus folles: restauration de l’ancien président Bagaza; intervention des Tutsis rwandais du FPR, et surtout génocide des Hutus comme en 1972. Cette hantise se comprend face à une soldatesque déchaînée contre tous les cadres du parti Frodebu, mais son orchestration à la radio de Kigali, capitale du Rwanda, n’est pas innocente. Sous le couvert d’appeler à la résistance populaire, au nom du gouvernement burundais en plein désarroi, celle-ci légitime un déchaînement de la stratégie du Palipehutu (Parti de libération du peuple hutu), une formation extrémiste opposée au processus pacifique en cours, dont les dirigeants sont au Rwanda. Rodé durant les crises d’août 1988 et de novembre 1991, le processus est toujours le même: annonce d’un prochain massacre et appel au «travail», c’est-à-dire à devancer l’ennemi en tuant préventivement tous les Tutsis. Ces derniers jours, des bandes armées de machettes attaquent ces derniers, notamment dans les campagnes du nord du pays. Des autorités locales participent à cette chasse à l’homme, des massacres collectifs d’élèves tutsis ont été organisés au moins dans une dizaine d’écoles secondaires.

Les intégrismes ethniques se rejoignent dans la même logique barbare: faute de pouvoir définir une partition entre des populations qui cohabitent sur la même terre et avec la même culture, il semble plus simple de terroriser, voire d’éliminer le camp adverse. Les militaires tutsis putschistes ont été les apprentis sorciers d’un bain de sang qui risque de prendre une ampleur incontrôlable et dont les extrémistes hutus pensent sans doute tirer les bénéfices. Pour les uns et les autres, l’avenir se construit non dans les urnes, mais par le fer et le sang, par la purification ethnique.

Cette logique folle est l’antithèse de la démocratie. Le problème est devenu mondial (Yougoslavie, Caucase…), l’Afrique n’est pas exotique de ce point de vue. Les guerres civiles dites « tribales » ne relèvent pas de la « tradition », mais des politiques dans lesquelles des factions précises piègent des populations entières. Aujourd’hui le Burundi, hier le Zaïre de Mobutu, avant-hier le Rwanda de Habyarimana: toute une région risque d’imploser en un chaos sanglant si des positions claires, sans complaisance pour aucun extrémisme, ne se dégagent pas au niveau international et si des interventions rapides ne sont pas mises en œuvre sur cette base. Le peuple, la société civile et les autorités démocratiquement élues du Burundi ont besoin d’aide.

 
*Directeur de recherche au CNRS, Paris.

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Une semaine après le putsch, la confusion règne au Burundi

October 27, 1993 Leave a comment

27 octobre 1993

 
La France tente de ramener sur Bujumbura ses ressortissants vivant «dans les régions les plus

troublées» du Burundi, a déclaré hier le porte-parole du Quai d’Orsay à Paris en précisant que la grande majorité des Français -800 sur 900 – résidaient déjà dans la capitale burundaise. Une semaine après le putsch sanglant dans l’ex-colonie belge, les tueries interethniques à l’intérieur du pays semblent se poursuivre, notamment dans le nord. Au total, plus de 400 000 personnes, soit 10% de la population, ont cherché refuge dans les pays voisins, au Rwanda, en Tanzanie et au Zaïre. Sur le plan politique, la confusion était toujours totale hier, plusieurs auteurs du coup de force militaire ayant apparemment pris la fuite, les survivants du gouvernement légal se cachant dans des ambassades occidentales et la troupe – presque entièrement composée de Tutsi – se livrant toujours à d’effroyables exactions contre les Hutu, à 85% majoritaires dans le pays. En réponse, des massacres auraient été perpétrés, dans les villages, à l’encontre de la minorité Tutsi. Aujourd’hui, après 1 ‘ appel au « rétablissement de la démocratie » lancé

par le Conseil de sécurité, le sous-secrétaire général de l’ONU, James Jonah, est attendu à Bujumbura pour « aider les parties à ramener le pays à la légalité constitutionnelle».        

 
S.Sm.

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