Archive

Archive for November, 1993

BURUNDI, «plus ou moins 500 000 personnes»,

November 18, 1993 Leave a comment

18 novembre 1993

  

Dépêche

  

BURUNDI, «plus ou moins 500 000 personnes», victimes des massacres ethniques lors de la tentative de coup d’Etat. C’est ce qu’a estimé Schadrack Niyon-kuru, le ministre burundais des Transports, des Postes et des Télécommunications hier à Paris.

Advertisements
Categories: Burundi

Retour sur des tueries hutus

November 16, 1993 Leave a comment

Les massacres perpétrés contre les Tutsis depuis le meurtre du président burundais ont souvent été organisés par les administrateurs hutus. Reportage.

 
16 novembre 1993

 
Ngozi, envoyé spécial .

 
rois voilures grimpent vers le nord du Burundi. Vers Ngozi, un gros bourg situé à quelques kilomètres  de la frontière avec le Rwanda. En tête, la Ford  Mustang  de Jean-Pierre. Un «dur» qui a’ fait le coup de feu avec les rebelles ougandais et conduit un petit groupe de Tutsis vers leur village d’origine. Tous ont perdu des membres de leurs familles dans les massacres organisés par les extrémistes hutus au lendemain de l’assassinat de leur Président, Melchior Ndadaye, le 21 octobre. Tous ont peur. Peur de se faire massacrer à leur tour en arrivant. Peur de retrouver   les   cadavres   de   leurs proches, leurs maisons pillées. Jean-Pierre, lui, n’a pas peur. Il se sent protégé par son fusil d’assaut belge caché à ses pieds par une couverture. Par le pistolet qu’il a confié à son voisin. Par des grenades que cachent les autres dans leur sac.

Arrivés à Ngozi sans encombre, après avoir écluse quelques bières au Jardin d’Eden, où ils se retrouvaient quand ils étaient jeunes, ils se séparent pour rejoindre par petits groupes les maisons de leurs familles disséminées en terre hutu. La Mustang grignote la piste de latérite. A l’arrière, après avoir serré dans leurs bras leur mère, réfugiée à Ngozi, qui leur a raconté comment leur père a été décapité à coups de machette dans une école, Alexandre et Remy plaisantent déjà. Il fait beau. Ils sont rassurés par la présence des militaires qui, un peu plus loin, protègent des centaine de réfugiés tutsis.

Le capitaine grimpe dans sa jeep et ouvre la route. Première étape: Kibiba. Un énorme village complètement désert. Un décor de western où flotte une entêtante odeur de cadavre. Les quelque 4 000 habitants ont disparu. Les Tutsis sont morts massacrés par les Hutus et ont été enterrés dans une fosse commune. Les Hutus ont

fui au Rwanda, sur la colline d’en face, au-delà de la rivière Kanyaru. Un survivant raconte: «Lorsque les Hutus ont appris l’arrestation du Président par les putschistes, ils se sont énen’és. On s’est cachés. Ensuite, “l’administrateur” (le maire) est arrivé en Mobylette. Rassurés, on est sortis. Lorsqu’il nous a vus il a demandé aux habitants de nous ligoter. C’est même lui qui a fourni la corde. On a tous été transportés au marché couvert. Le soir, lorsqu’ils ont appris la mort de Ndadaye ils ont commencé à nous décapiter à coups de machette^ -j’m réussi à me sauver… Je suis revenu le lendemain lorsque les militaires sont arrivés et ont fait fuir les Hutus au Rwanda…» Dans tous les villages environnants, ce sont les mêmes récits. Alors que tout se passait à peu près calmement entre les deux ethnies, ce sont souvent des responsables communaux hutus, voire des militants du parti hutu, le Frodebu (Front pour la démocratie au Burundi), qui ont dirigé les massacres. Massacres qui n’épargnaient pas les Hutus jugés complices des Tutsis quand ils appartenaient à l’Uprona, l’ex-parti unique, à majorité tutsi….

A quelques kilomètres de Kibiba, par contre, tout est resté calme. Tutsis et Hutus continuent à vivre ensemble tranquillement dans le village de Mihigo. Les militants locaux du Frodebu n’ont pas ordonné de massacres. Mais l’administration hutu a fui au Rwanda, et les paysans n’ont plus aucune autorité à qui s’adresser. Ils s’en plaignent aux militaires qui ne peuvent pas faire grand-chose, si ce n’est les protéger des incursions des extrémistes hutus réfugiés au Rwanda. Profitant de la nuit, ils viennent, parfois porteurs d’armes à feu, pour terminer le travail. On tue, on pille, et on repart au Rwanda où justement se-sont cachés les administrateurs ou les militants responsables du massacre. Parfois, les administrateurs sont res-

tés surplace. I > miliimes qui savent très .bien le rôle meurtrier qu’ils ont joué sont contraints de négocier avec • eux le retour au calme. Si le capitaine local qui tient des discours loyalistes semble s’acquitter de sa tâche avec mesure, ce n’est pas le cas de tout le monde. Les militaires en retraite ou en civil, dont les familles ont été massacrées, se vengent. Le soir, ils attendent les incursions hutus et tuent un maximum de personnes.

Arrivés à leur village, Remy et Alexandre prennent peur. Les militaires sont partis et, en cas d’attaque hutu, ils devront se défendre seuls. Jean-Pierre a sorti son fusil. Remy tient d’une main tremblante son pistolet. La voiture abandonnée au bout du chemin, c’est la maison familiale. Les ouvriers agricoles sortent des forêts de bambous. La plupart hutus, une partie de leurs familles a été massacrée par leurs frères de la même ethnie. Sans doute parce qu’ils travaillaient pour un propriétaire tutsi. Un à un ils viennent présenter leurs condoléances aux deux frères puis, silencieux, les accompagnent jusqu’à la maison familiale. Ils veulent que l’on reste pour les protéger des incursions nocturnes des réfugiés. Mais, déjà, après quelques .discours rassurants, la Mustang repart.

Ces scènes se déroulent dans presque tout le Burundi. Dans la plupart des régions se sont effectivement des responsables locaux hutus qui ont commandité les massacres (ils auraient déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts). Si les militaires se laissent aller à des vengeances sanglantes dans, certaines régions, dans d’autres, ils sont les seuls à vraiment protéger les habitants.

La population du Burundi semble toujours abandonnée à elle-même, attendant avec impatience les actions d’un gouvernement réfugié -sous protection française – dans un club de vacances au bord du lac Tanganyika.

Gilles MILLET.

 

Categories: Burundi

Paris envoie quinze hommes à Bujumbura

November 7, 1993 Leave a comment

Les militaires français arrivés hier seront chargés de protéger les ministres toujours réfugiés à l’ambassade de France. Où ils ont déjà leurs habitudes.

 
Bujumbura, envoyé spécial

 
7 novembre 1993

Le   gouvernement   burundais avait  demandé   une  «force d’interposition» à l’ONU et aux «gouvernements amis». Celle-ci s’est transformée en une unité française de quinze militaires   débarqués    d’un Transal, vendredi, à 17h à l’aéroport de Bujumbura. On ne parle plus de «force d’interposition» mais de «coopération» entre l’armée française et l’armée burundaise.   Les   «coopérants» qui sont apparus sur le tarmac en treillis, sont chargés, selon les responsables de l’ambassade de France, de former deux compagnies d’élite – environ 400hommes – dont la mission sera notamment de protéger les membres du gouvernement. L’opération était délicate puisqu’il fallait rassurer le gouvernement élu démocratiquement, sans paraître remettre en cause la légitimité de l’armée. Après avoir hésité, les autorités françaises et burundaises ont décidé de donner une certaine publicité à cette opération puisque le ministre de la Défense, Charles Ntakije, était présent à l’aéroport pour accueillir les futurs formateurs en compagnie du colonel français Michel Cabrière, responsable de la coopération militaire déjà en poste à Bujumbura. Le tout devant les caméras de la télévision locale. Officiellement, il ne s’agit que d’un renforcement d’un projet de coopération décidé avant même la mort du président Ndadaye. D’ailleurs, quatre instructeurs militaires français se trouvaient déjà au Burundi.

Vendredi, dans l’attente des militaires français, les ministres burundais étaient toujours réfugiés à l’ambassade de France. A cause de la cuisine française comme on le raconte à Bujumbura? Jean-Marie Ngeldayo, ministre de la Communication, sourit et ne répond qu’à moitié: «C’est vrai que la cuisine française est bonne, mis cela ne veut pas dire qu’elle est bonne à l’ambassade. » En tout cas, c’est là que les ministres passent leur journée. Là qu’ils continuent à se réunir en conseil, qu’ils discutent avec les militaires loyalistes. Là aussi, pour une bonne partie d’entrés eux, qu’ils dorment. Parfois avec femmes et enfants. Parfois, ils répondent aussi au téléphone à la place de l’ambassadeur ou des conseillers. Ils passent leur temps dans de longs conciliabules. Reçoivent des journalistes. Font des déclarations à la télévision. S’entretiennent des développements de la situation avec les diplomates français qui, sans leur dire, voudraient bien les voir partir.

En effet, l’exil du gouvernement à l’ambassade de France est chaque jour de plus en plus mal vu de la population. On crie au complot français. On invente mille histoires qui ont fini par faire de l’ambassade une sorte de cabinet secret impérialiste dirigeant le Burundi. Comme si les Français avaient soudain remplacé les anciens colonisateurs belges. Les militaires loyalistes qui tentent, comme ils le disent, de «recoller les morceaux» entre le gouvernement légal et l’ensemble de l’armée, voient aussi cet exil à l’ambassade d’un fort mauvais œil: «II faut qu’ils sortent très vite et reprennent leur travail dans les ministères, sinon ils n’auront plus aucune crédibilité dans le pays. On a remis le pouvoir à ce gouvernement et il ne l’a pas encore repris!..»

Les ministres, eux, se défendent: «Nous avons recommencé à travailler, d’ailleurs, dimanche, un certain nombre d’entre nous iront sur le terrain.» Effectivement, le ministre de la Défense doit se rendre à Gitega, dans l’une des régions les plus touchées par les massacres interethniques, pour installer un nouveau gouverneur et «dia-loguer» avec la population.

Le Premier ministre, Sylvie Kinigi est la plus active. Les Conseils des ministres matinaux terminés, elle passe ses journées à rencontrer différents représentants des institutions burundaises. Après avoir passé un après-midi avec les responsables militaires et les gouverneurs encore en poste en début de semaine pour faire le point région par région, elle doit se rendre à l’état-major des armées pour dialoguer avec les officiers, elle est aidée dans cette tâche par certains responsables militaires non putchistes qui avaient déjà fait ce travail auprès du défunt président Ndadaye.

Son souci de dialogue avec l’état-major des armées ne fait pas toujours l’unanimité au sein du gouvernement où quelques ministres, qu’elle qualifie de «durs», lui reprochent de trop faire confiance à ceux qui se déclarent aujourd’hui loyalistes.

Ce sont les mêmes qui hésitent à sortir de l’ambassade et à rejoindre leur poste. D’ailleurs, si le gouvernement quitte l’ambassade, il est prévu qu’il reste, dans un premier temps, groupé dans-un endroit encore tenu secret. Comme par hasard, c’est dans cet endroit que seront logés les instructeurs français. Des «coopérants» qui dans les faits vont servir de gardes du corps à des ministres traumatisés par la tentative de putsch. «Nous sommes tous des spécialistes de la protection rapprochée», se contentait de préciser hier leur chef, le capitaine Marconet, en admettant cependant – qu’une partie d’entre eux appartenaient au GIGN, le groupe d’intervention de la gendarmerie nationale.

Gilles MILLET

 
 

Categories: Burundi

Vengeances aveugles dans la campagne burundaise

November 5, 1993 Leave a comment

Deux semaines après le putsch qui a coûté la vie au président Ndadaye, les règlements de comptes continuent entre Hutus et Tutsis. Mêmes récits d’horreurs et de massacres en représailles des militaires. Reportage.

 
Gitega, envoyé spécial

 
5 novembre 1993

 
Dossier de l’écriture. Texte: l’homme qui voulait être roi.» Cahier d’écolier abandonné   au   milieu d’immondices. La maison de petites briques rouges est vide. Saccagée. Devant, de grands trous remplis de terre fraîchement retournée. Une vague odeur de cadavre étouffée par la pluie qui tombe drue. Autour, c’est la même chose. Un hameau fantôme, comme tous ceux que traverse la piste de latérite qui monte sur Karuzi, un village de montagne situé à quelques dizaines de kilomètres de la capitale régionale, Gitega. Une petite ville à ,-deux heures de route, à l’est de la capitale du Burundi, Bujumbura. Partout, à perte de vue, des collines, des champs de café, des forêts de bambous et de grands pins que les paysans ont abattus sur le chemin. Tout à coup, des cris, des rires, des appels. Des femmes et des enfants loqueteux sortent prudemment des bambous. Descendent vers ceux dont la couleur rassure. Les Blancs ne sont pas des militaires. Ni des Tutsis. Ni des Hutus.

Les enfants parlent kiroundi, la langue locale. Un vieil homme, qui connaît le français, traduit. Il raconte: «Nous nous cachons des militaires. Ils viennent. Ils pillent. Ils tuent beaucoup de gens. Ce matin, ils sont revenus, ils nous ont volé trois chèvres. »  Un peu plus haut, des arbres barrent  la piste. D’autres paysans montrent  une tombe et sa croix de bambou. Par gestes, ils nous font comprendre que la victime a été transpercée de plusieurs coups de baïonnette. Ici, ce sont des Hutus. Ils ont barré les routes à l’annonce du pustch et de la mort de «leur» président, Ndadaye. Eux qui dénoncent l’armée, à majorité tutsie, dont le campement est installé quelques kilomètres plus bas près d’un barrage. A les en croire, ils sont innocents, ils ne se sont pas attaqués aux paysans tutsis, minoritaires, qui vivaient dans le pays. Pourtant, non loin du barrage, près de cinq cents Tutsis sont rassemblés dans une usine de café protégée par une dizaine de militaires. Eux aussi racontent des horreurs. A l’annonce de la mort du Président, leurs voisins Hutus sont venus se venger. Les Tutsis ont tué presque tous les hommes. Généralement à coups de machette. A l’hôpital voisin de Karuzi, des médecins occidentaux venus en hélicoptère n’ont vu que des blessures à l’arme blanche. D’autres paysans auraient été transpercés à coups de bambous. Enterrés vivants. Sur le chemin, un grand gaillard ruisselant et pataugeant dans la boue cherche à se cacher. Il est tutsi: «C’est reparti, on se tue entre Rwandais. A tout instant, j’ai peur de mourir. » II raconte cela d’une voix douce. Résignée. Comme s’il craignait qu’on lui vole son vélo ou son portefeuille.

Une dizaine de jours après la tentative de coup d’Etat, s’ils sont moins fréquents, les règlements de comptes continuent. Ici, on assassine une famille tutsie. Là, les militaires tutsis abattent en représailles une famille hutue. On devine les dénonciations. Les règlements de comptes. Les vieux conflits villageois réglés dans un premier temps à coups de machette, puis dans un deuxième temps à coups de baïonnettes ou de mitraillage militaire. Partis de Bujumbura, les militaires ont dégagé la route il y a quelques jours. On en voit les traces. Toutes les traces: les arbres et les pierres repoussés le long de la route, mais aussi les maisons pillées et brûlées. Les cadavres abandonnés dans la boue. Tués par balles. La campagne, habituellement grouillante, est étrangement vide. Seuls quelques groupes  de paysans commencent à rejoindre  ce qui reste de leurs habitations.       

L’action des militaires semble assez  peu coordonnée. Alors que certains  groupes ont déjà atteint les montagnes  après avoir «pacifié» les routes et les pistes, d’autres arrivent en s’inquiétant de ce qui les attend plus haut. Ils n’ont pas l’air plus rassuré que les paysans, même si leurs armes sont plus efficaces. C’est à Gitega que les massacres semblent avoir été les plus  importants. Le gouverneur hutu avait lui-même appelé à la résistance contre les militaires. Après avoir barré la route, les habitants se sont attaqués aux Tutsis. Lorsque les militaires sont arrivés, le gouverneur a été tué et les « résistants» poursuivis. Bilan: 2000 morts tutsis et hutus confondus sur 30 000 habitants.

Aujourd’hui, la ville semble tétanisée.   Les   magasins   sont   fermés,  D’ailleurs, ils n’ont plus rien à vendre,  A cause des pillages et du ravitaille-  ment qui n’arrive pas encore. A Bujumbura, c’est le contraire. Lundi, après le week-end de la Toussaint, la vie a repris apparemment normale-  ment. Seuls les écoles et les lycées restent fermés. A l’ambassade de France, le gouvernement, qui se réunit en Conseil des ministres tous les jours, tente de reprendre lentement les rênes du pouvoir. Sylvie Kiningi, le Premier ministre qui constitutionnellement assurera les fonctions de chef de l’Etat en attendant de nouvelles élections, a rencontré lundi après-midi les chefs d corps de l’armée. Après leurs égarements  passés  aux  côtés des schistes, ceux-ci sont soudain devenus légalistes. Les membres du gouvernement qui ont fait appel à une-foi d’interposition  internationale croient guère à leurs bons sentiments mais ils n’ont pas le choix. Difficile d gouverner au Burundi sans un ; minimum de l’armée. Le réalisme l’emporte sur la peur.

 
Gilles Millet

 

Retour sur la mort du président Ndadaye

Dans la nuit du 20 au 21 octobre, les putschistes attaquent le palais présidentiel. Melchior Ndadaye tente de s’enfuir. Récit de ses derniers moments.

 
Bujumbura, envoyé spécial

 
Le Premier ministre burundais, Sylvie Kinigi, a annoncé dimanche que le président Melchior Ndadaye serait enterré «d’ici une dizaine de jours». En attendant, sa dépouille reposerait dans les frigos d’une brasserie limonadière de Bujumbura, la Brarudi. On en sait un peu plus aujourd’hui sur les circonstances exactes de sa mort. Lorsque, dans la nuit du 20 au 21 octobre, les unités putschistes ont attaqué le palais présidentiel, vers 2 heures du matin, le Président et sa famille ont réussi à prendre la fuite en utilisant une porte opposée à celle à laquelle s’attaquaient les commandos parachutistes. Si la femme et les enfants du Président ont pu s’échapper sans trop de problèmes pour rejoindre l’ambassade de France située à moins d’un kilomètre, Melchior Ndadaye a dû utiliser un stratagème. Conseillé par l’un de ses aides de camp, il a revêtu un treillis militaire avant de s’engouffrer en sa compagnie dans un véhicule blindé. Son aide de camp, devenu son protecteur, a fait signe aux putschistes comme s’il faisait partie des leurs avant de prendre la fuite, poursuivi par d’autres véhicules blindés.

Dans un premier temps, les deux hommes ont voulu se rendre à l’ambassade de Belgique. Là, confrontés à d’autres blindés putschistes, ils ont passé leur chemin.

Alors que son aide de camp lui proposait de le déposer dans son quartier d’origine où il aurait pu se cacher dans la maison de voisins qui le connaissaient et l’estimaient, le Président a refusé.

Il a décidé de se rendre au camp Muha, siège de la garde présidentielle à Bujumbura. A peine s’était-il réfugié à l’intérieur que les putschistes ont entouré la caserne et exigé du commandant de la garde qu’on leur remette Melchior Ndadaye.

Le chef de camp a commencé par refuser. L’homme qui dirigeait les commandos rebelles, dont l’identité n’est pas encore aujourd’hui claire, a alors menacé de «faire sauter la caserne». Le chef d’état-major de l’armée, qui aurait été sur place, affirme aujourd’hui avoir tenté en vain de calmer les choses.

Finalement, vers 9 heures du matin, après d’âpres discussions entre eux, les responsables de la garde présidentielle ont livré le Président aux parachutistes. Ces derniers ont alors pris la route du camp militaire de Mwaro, situé à une centaine de kilomètres au nord de Bujumbura. Certains témoignages affirment que l’on aurait montré au Président un décret signé de sa main ordonnant la dissolution de certaines unités de l’armée, en lui demandant de l’annuler. D’autres témoignages soutiennent qu ‘on aurait au contraire voulu lui faire signer des décrets donnant plus de pouvoir à l’armée.

Le Président a-t-il signé sous la contrainte? A-t-il refusé? Difficile de savoir. En tout cas, au terme d’un débat sur son éventuelle remise en liberté après un accord passé avec les putschistes, les plus déterminés l’ont emporté: ils l’ont assassiné en lui brisant les vertèbres du cou. Soit à mains nues. Soit à l’aide d’une crosse ou d’une matraque. Puis les soldats l’ont mutilé en lui coupant le sexe et le nez. Certains voyant dans ce geste une action animiste africaine.

Son corps devait être retrouvé quelques jours plus tard, enterré au cimetière de Ruziba, une commune située à trois kilomètres de Bujumbura. C’est là qu’il a été exhumé, le samedi 30 octobre, avant d’être finalement transporté à la brasserie Brarudi.

G.M

Categories: Burundi

BURUNDI. L’appel à l’aide d’un gouvernement «exilé»

November 2, 1993 Leave a comment

Dix jours après le putsch avorté suivi de massacres ethniques, le gouvernement, réfugié à l’ambassade de France, réclame l’envoi d’une force d’interposition.

  

2 novembre 1993

  

L’armée burundaise s’est déclarée hostile, hier dans une interview à l’agence Reuter, à un déploiement de troupes étrangères dans le pays. Deux semaines après le coup d’Etat à Bujumbura, les survivants du gouvernement de Ndadaye ont annoncé qu’ils quitteraient l’ambassade de France où ils sont réfugiés si une présence militaire internationale garantit leur sécurité.

  

Bujumbura, envoyé spécial

  

Le ciel est noir. Une pluie fine tombe sur la capitale du Burundi. Silencieux, quelques milliers de manifestants parcourent les artères de la ville. Beaucoup d’adolescents qui portent des portraits du président Melchior Ndadaye – assassiné le 21 octobre par les militaires putschistes – et des pancartes de fortune. Des planches, des cartons, des bouts de tissus qui racontent leurs espoirs: «Non à l’armée monoethnique», «La décision du peuple est souveraine, que les militaires comprennent qu’il n’y a personne qui puisse la remettre en cause». «Nous voulons des forces internationales sans délai», «ONU, protège nos institutions»…

Une colonne venue d’un autre quartier rejoint la première. La petite foule est encadrée par des militants du Fro-débu (Front pour la démocratie au Burundi), le parti du président défunt. Une organisation tenue par les Hutus, l’ethnie majoritaire au Burundi. Mais rien n’est simple, puisque pour remporter les élections démocratiques qui ont porté Ndadaye au pouvoir, le Frodébu a bénéficié des voix de ceux, dans la minorité tutsi, qui n’ont pas voté pour l’Uprona (Union pour le progrès national), l’ex-parti unique qui, jusqu’à l’élection de Ndadaye, un Hutu, avait toujours tenu le pays. Si la majorité des Tutsis faisait maintenant confiance au président Ndadaye, certains d’entre eux ne l’ont jamais accepté. Notamment, les militaires majoritairement tutsis, qui ont tué le président lors de la tentative de putsch. La plupart venait de la région de Bururi, en pays tutsi, au sud du Burundi, réservoir traditionnel de combattants et de présidents de la République.

Lorsque Ndadaye, sans doute trop rapidement, a fait passer une loi permettant un recrutement plus équilibré de militaires dans toutes les régions, les privilégiés du Bururi ont très mal réagi. C’est sans doute la cause la plus immédiate de la tentative de putsch, ajoutée à de sordides histoires de terres cultivables disputées entre Tutsis de retour du Rwanda, où ils étaient réfugiés, et Hutus, qui se sentaient soutenus par le nouveau Président.

Malheureusement pour eux, les putschistes ont éliminé le Président mais n’ont pas réussi à décapiter le gouvernement et, faute de relais politiques, ont finalement dû se sauver dans les pays voisins ou se terrer dans leurs casernes. Bujumbura est étrangement vide de toute force de sécurité. Seuls les gendarmes font leur apparition pour encadrer les manifestations. Le gouvernement, lui, est toujours «en exil» à l’ambassade de France, où il se réunit chaque jour en conseil. Si les téléphones cellulaires permettent aux ministres de s’enquérir de la situation et de recommencer à donner quelques ordres, le pays n’est plus vraiment dirigé. Pourquoi ne pas sortir? «On a peur pour notre vie, clament les ministres hutus, si nous sortons, les militaires vont nous tuer. »

Le Premier ministre, Sylvie Kinigi, une intellectuelle que son origine tutsi protège des agressions, tient à peu près le même langage: «Pour la population, voir un militaire, c’ est voir la mort. » Dimanche soir, elle a fait sa réapparition publique pour demander «aux pays amis» -Allemagne, Belgique, Etats-Unis, France – et à l’ONU d’envoyer « une force d’interposition » notamment chargée d’assurer la sécurité du gouvernement. En attendant, tout en appelant les hauts fonctionnaires à reprendre leur poste et en annonçant, sans donner de date, une prochaine sortie du gouvernement, elle est contrainte de faire confiance au chef d’état-major, qui a mis deux jours pour déclarer sa loyauté, et aux militaires, qui, s’ils n’ont pas été putschistes ne les ont pas non plus combattus. Le gouvernement a d’ailleurs établi une liste de quatorze officiers suspects «dont l’enquête devra établir la responsabilité dans la tentative de putsch».

Si à Bujumbura les militaires se font discrets, en province, ce sont eux qui font la loi. Pour le pire et le meilleur. A l’annonce de la tentative de coup d’Etat, dans les campagnes, parfois sur les ordres de certains gouverneurs, les paysans hutus ont établi des barrages pour couper la route à l’armée tutsi. Si dans quelques régions ils en sont restés là, dans d’autres ils se sont attaqués violemment à leurs voisins tutsis. Ainsi, dans les environs de Bujumbura, on a brûlé avec leurs occupants des écoles où s’étaient réfugiés des enfants tutsis. Arrivés sur le terrain, les militaires tutsis se sont vengés. Le massacre a changé de camp et pris une autre ampleur compte tenu de la nature des armes employées. Dans les collines, certaines routes sont parsemées de cadavres hutus. Des groupes entiers ont été fauchés à la mitraillette. C’est notamment le cas dans la région de Gitega, dans le centre du pays, où la répression a été féroce. Lorsque l’on interroge les militaires, ils parlent de «pillards», de «rebelles». Une «pacification» incontrôlée dans un pays encore sans tête.

Gilles MILLET

Categories: Burundi