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Archive for April, 1994

Un nazisme tropical

April 26, 1994 Leave a comment

PAR JEAN-PIERRE CHRETIEN *

 

L’Europe est aveugle face à la tragédie rwandaise. Ces archaïques «affrontements interethniques», que cautionne une lecture ethnographique d’un autre âge, sont en fait de très modernes génocides, menés par des extrémistes hutus inspirés, au Rwanda et au Burundi, par une même idéologie de type nazi.

 
26 avril 1994

 
Au Rwanda aujourd’hui, au Burundi en octobre dernier, des familles entières sont exterminées systématiquement, hommes, femmes, bébés, vieillards, des dizaines de milliers de personnes massacrées atrocement, découpées à la machette, déchiquetées à la grenade, brûlées vives, enterrées vivantes. Les blessés, peu nombreux, sont achevés dans les hôpitaux ou les ambulances. Dans les deux cas, les victimes sont des Tutsis, éliminés pour leur simple identité, et des Hutus de l’opposition, pour leurs idées. Pourquoi des gens partageant la même langue, la même culture, la même histoire s’entretuent-ils de la sorte à la fin du XXe siècle? Les explications toutes faites sont là: la vieille sauvagerie africaine, un antagonisme ethnique séculaire entre Tutsis, une « minorité pastorale hamitique», et Hutus, une « majorité paysanne ban-toue»… Alfred Grosser l’a très bien dit: «Non, il n’est pas vrai qu’un massacre d’Africains soit ressenti de la même manière qu’un massacre d’Européens!… Mais trouverions-nous judicieux qu’un Africain estime une hécatombe en Europe comme le produit normal d’une civilisation qui a produit Auschwitz? »

Dans cette région d’Afrique, un véritable racisme interne s’est développé depuis trente ans: des tueries successives (1959-61, 1964, 1973, 1990-93 au Rwanda; 1965, 1972, 1988, 1991, 1993 au Burundi) oui crée la hantise du géno génocide. A la «démocratie» des quotas ethniques de la république hutue du Rwanda, mise en place avec la bénédiction de la démocratie chrétienne belge en 1959, a répondu la politique sécuritaire tutsie du Burundi des années 70 et 80. Des centaines de milliers de réfugiés (Tutsis rwandais, Hutus bu-rundais) ont dû quitter les deux pays. La peur est devenue l’outil des stratégies extrémistes prédisant sans cesse comme «inévitables» les massacres réciproques. Apparemment, une situation à la libanaise ou à l’irlandaise. Plus grave, depuis quelques mois, tout bascule vers une véritable Shoah africaine, et je pèse mes mots, avec tout le respect dû à l’unicité de l’holocauste des juifs. A Bujumbura en octobre 1993, le président hutu est assassiné par des militaires tutsis; à Kigali en avril 1994, le président hutu est abattu par des militaires hutus. Or, dans les deux cas, le bouc émissaire est aussitôt désigné, on massacre les Tutsis et «leurs complices», ces pogroms se déclenchent simultanément en de nombreux endroits, selon des mots d’ordre et des procédures identiques, sur la base de listes et sous la responsabilité d’autorités politiques bien précises. Ce ne sont pas d’archaïques «affrontements interethniques» mais de très modernes génocides !

La «clarification» qui a débouché sur ces tueries est depuis vingt ans le masque d’une option politique, celle d’un eth-nisme militant. Au Rwanda, c’est une faction hutue du nord du pays qui se perpétuait au pouvoir au nom du «peuple majoritaire» défini par le sang. Au Burundi, une faction tutsie du sud du pays («le groupe de Bururi») s’imposait au nom de la sécurité de la minorité. La logique fasciste des eth-nismes a explosé dans les années 80, comme une arme pour neutraliser ou confisquer’les ouvertures démocratiques. Au Rwanda, les efforts de rapprochement de l’opposition intérieure hutue et des maquisards tutsis du FPR se sont heurtés à la violence raciste des sections d’assaut de l’ancien parti unique MRND et de son satellite, la Coalition pour la- défense de la république, inspirées par la «maisonnée» du dictateur Habyarimana et armées par la garde présidentielle (avec, hélas, un indéfectible soutien français). Au Burundi, la politique de réconciliation nationale lancée par le président tutsi Buyoya et qui déboucha sur l’élection démocratique du président hutu Ndadaye a achoppé sur une tentative de putsch tutsie, mais aussi sur les provocations armées du Palipehutu (parti clandestin basé au Rwanda) ou de la fraction raciste du Frodebu (le parti au pouvoir depuis 1993), une nouvelle «mafia de Bururi», hutue cette fois. Les liens entre les courants extrémistes hutus du Rwanda et du Burundi, responsables des génocides, sont notoires, et d’abord une même idéologie de type nazi. «L’antihami-tisme» mis en formules et en action dans ces deux pays a tous les relents de l’antisémitisme et les cultures bantoues § sont bafouées au service d’une idéologie d’autochtonie raciale: des discours du MRND vouant les Tutsis rwandais à la mort et au rejet de leurs cadavres jusqu’en Ethiopie; des Tutsis burundais invités à «retourner en Egypte» ou à se laisser tuer pour prouver leur bonne foi ; le journal Kangura, auteur d’un programme d’apartheid pour la pureté de l’identité hutue, dénonçant en 1992 «une minorité orgueilleuse et sanguinaire qui se meut entre vous pour vous diluer, vous diviser, vous dominer et vous massacrer» ; un représentant du Frodebu en Belgique louant le génocide d’octobre en terme de «violence libératrice»; un journaliste de l’Aube à Bu-jumbura affirmant enjanvier 1994, dans la même veine, que «le peuple a pu évaluer ce dont il est capable et que si c ‘était à refaire, il n’hésitera pas à le faire»; la «Radio libre des mille collines» à Kigali appelant au meurtre collectif en avril 1994, comme en octobre 1993, y compris cette fois contre les Belges (dix Casques bleus l’ont payé de leur vie). Ce nazisme bantou a trouvé une clientèle dans toute une jeunesse à demi-scolarisée, déboussolée et manipulable à coups d’argent, de bière et de chanvre indien. L’aveuglement occidental est incommensurable face à cette tragédie: une lecture ethnographique d’un autre âge cautionne innocemment (?) les intégrismes ethniques. Bien plus, des socialistes égarés dans le populisme racial, des démocrates-chrétiens, sectateurs fanatiques de «leur» Rwanda, dos associations tic droits de l’homme intoxiquées par des réfugiés experts en victimisation à sens unique, cautionnent des mafias dont le succès est fondé sur la confusion entre démocratisation, démagogie ethniste et exclusion des minorités de naissance. Certains chez nous ont été jusqu’à justifier les pogroms en termes de «jacqueries», de «1789» ou de «Résistance». De loin, ces nuits de Cristal africaines prendraient des allures de prise de la Bastille, l’holocauste des lycéens de Kibimba au Burundi serait un feu de joie de la liberté. Dieu merci, il est devenu difficile de faire passer le bain de sang de Kigali pour l’effet d’une simple «colère populaire», selon une terminologie des politiciens racistes locaux. Espérons surtout que les élites démocratiques africaines seront plus clairvoyantes que nous sur «la bête immonde» qui gagne leur continent.

* Historien, CNRS, Centre de recherches africaines.

 
Légende photo : Byumba, 22 avril. Après un massacre attribué au Front

patriotique rwandais.

 

Categories: Rwanda

Les crises africaines et leurs soldats

April 25, 1994 Leave a comment

PAR HASSAN BA *

 
 25 avril 1994

 
Apparemment, les choses semblent si cruellement simples au Rwanda: deux ethnies – comme toujours! – se massacrent; elles puisent «leur barbarie» des profondeurs d’une haine incurable: l’Afrique des tribus est décidément incapable d’inventer des sociétés stables et «modernes» ; la communauté internationale ne peut rien faire d’autre que soustraire ses ressortissants à cette folie collective! La réalité est beaucoup plus complexe. La vingtaine de conflits qu’on recense aujourd’hui en Afrique sont de nature différente. On peut en dresser une typologie: conflits résidus de la guerre froide (Angola, Mozambique); conflits de prédateurs intéressés uniquement par les ressources économiques (Libéria, Sierra-Léone, etc.); conflits ethnico-ré-gionaux (Rwanda, Burundi, Kenya, etc.). La nouveauté des années 90 réside en l’absence de groupes structurés et en une ban-ditisation progressive des acteurs des violences. Plusieurs facteurs combinés expliquent, en partie, cette tendance lourde de menaces pour les sociétés africaines :

a)         la lutte pour le pouvoir politique au sein de certaines élites

africaines devient chaque jour plus féroce, à cause notamment

des régressions économiques, des cures d’amaigrissement des

Etats;

b)         cette précarité économique et sociale influe aussi sur le com

portement des forces armées et de sécurité, obligées dans maints

pays d’échafauder des stratégies illicites de survie, par le biais de

trafics en tous genres et des pillages;

c)            l’effondrement des services publics (santé, éducation, infra

structures, etc.) aggravé par les programmes d’ajustement struc

turel rend les conséquences humanitaires des conflits plus dra

matiques;

d)         la perte de crédibilité sociale de l’Etat, combinée à l’explo

sion démographique et à l’urbanisation croissante, entraîne

l’émergence de nouveaux acteurs de violences: jeunes émeu-

tiers, enfants-soldats, etc.

e)         enfin ces sociétés ont perdu l’essentiel de leurs valeurs traditionnelles lors de la colonisation et de la modernisation, elles

n’ont plus de mécanismes locaux de régulation des conflits et pas

d’élites soucieuses de civiliser les antagonismes politico-ethniques.

 
Ajoutez à ce cocktail explosif le trafic massif d’armes (n’importe quel citoyen d’un bidonville africain peut s’acheter à bas prix une grenade; n’importe quel chef de bande peut s’acheter, même à crédit, des fusils d’assaut ou des mines !) et le potentiel permanent de violence qui existe en chaque être humain livré à lui-même et vous aurez la toile de fond des violences actuelles.

Face à ces défis majeurs, les réponses actuelles de la communauté internationale sont-elles suffisantes et les stratégies humanitaires sont-elles pertinentes?

Les actions humanitaires décidées et organisées à partir du Nord ne pourront plus contenir les conséquences des conflits de plus en plus nombreux et imprévisibles, ni gérer les crises complexes, mouvantes et au sein desquelles interviennent des acteurs variés. D’autant que les capacités locales et nationales de prévention et de gestion des crises sont marginalisées ou instrumentalisées par lèsystème international. Le non-respect des règles humanitaires minimales (protection des enfants, des lieux sacrés, de l’emblème de la Croix-Rouge, etc.) prouve aussi que la vulgarisation des normes des droits de l’homme et du droit humanitaire, entreprise ces dernières années par les organisations occidentales et l’élite «éclairée» africaine auprès des institutions comme les forces armées, n’a pas atteint véritablement ses objectifs.

Une des raisons majeures de cet échec partiel est que les textes juridiques diffusés ne sont pas le fruit d’une maturation interne: il y a donc un malentendu historique entre tous ceux qui ont prêché la bonne parole (les Eglises, les organisations caritatives, les ONG de droit» de l’homme) et les populations. On oublie vite que les règles de droit humanitaire sont d’abord un concentré élaboré de valeurs éthiques, produites par une société au cours de son histoire et mises en œuvre par des institutions légitimes et stables. Dans ce contexte, l’éducation au droit devient inséparable du processus de réarmement moral des sociétés, de la volonté collective et assumée de réappropriation/production endogène des règles d’un pacte humanitaire, tiré des expériences traumatisantes et des traditions culturelles.

En attendant la mise en place de ce mécanisme de prévention décisif certaines solutions intermédiaires pourraient être trouvées. Ainsi il est urgent de mettre en œuvre un programme spécial concernant uniquement les forces armées africaines qui constituent une des clés essentielles des crises actuelles (gonflement des effectifs, «clochardisation», perte d’autorité des officiers sur les troupes, etc.). Ce programme devrait viser deux objectifs prioritaires: fournir une assistance financière ciblée aux Etats pour le versement des salaires des soldats, assortie de certaines conditions que sont par exemple le dégonflement des effectifs, la réorientation des tâches vers des actions à caractère civique; mettre en place des programmes systématiques d’éducation aux droits humanitaires et aux droits de l’homme dans les centres d’instruction pour les soldats et les sous-officiers. C’est insuffisant, c’est indispensable pour éviter les catastrophes humanitaires auxquelles on assiste aujourd’hui.

 
* Collaborateur d’une organisation humanitaire basée à Genève. Fondateur du projet «Synergies».

Categories: Rwanda

PUISSANCE DE L’IMPUISSANCE

April 20, 1994 Leave a comment

APRES-COUP

ARNAUDVIVIANT

20 avril 1994

Au Rwanda, un Casque bleu lacère son béret d’un coup de poignard, laconiquement sardonique, plein de rage fatiguée. Toute la puissance de l’impuissance dans ce geste anonyme, narrant en trois secondes l’horreur rwandaise pour tous les journaux du monde (il fera l’ouverture de celui de TF1). Certes, on avait déjà eu des images «objectâtes» de cette horreur: travelling en camions fugueurs sur des routes ensanglantées, exécutions à la machette dans le flou des télé-objectifs (ce qui nous suffisait amplement). Mais ce geste-là – à peu près l’inverse exact de celui que fait l’armée lorsqu’elle désavoue l’un des siens en lui arrachant sèchement ses épaulettes -nous fit frissonner, précisément parce qu’il était une image: non pas une chose, mais un sentiment filmé. Même impression en regardant le terrible «24 Heures», rediffusé hier après-midi sur Canal +, sur le rapatriement des ressortissants français au Rwanda. Cet homme qui tombe en pleurant dans les bras de sa femme à l’aéroport de Roissy, et lui dit: «On a été obligé de roujer sur des cadavres.» Cette petite orpheline rwandaise de cinq ou six ans qui raconte que des messieurs lui ont cassé les-dents avec de grands bâtons. Puis la sœur polonaise qui dirigeait l’institution d’où vient cette enfant, qui explique qu’en général, les orphelins n’ont pas été traumatisés, mais qu’elle, c’est un cas spécial: «Elle a été ramassée parmi les cadavres.» Refus d’être saint Thomas. Refus de toucher des yeux la mort. Lundi soir, une journaliste de TF1 expliquait qu’en interdisant aux médias d’approcher de Gorazde, les Serbes avaient réussi leur coup et dissuadé l’Otan d’intervenir. Pierre terrible dans notre jardin… Pourtant, juste après son sujet «sans cadavre», une voix surgissait en direct de Sarajevo: celle de Geneviève Begkoyan, représentante du Haut Commissariat aux réfugiés. Une voix blanche qui clouait sans aucune joie le bec à PPDA en lui disant: «Mais pourquoi parlez-vous de Gorazde? Gorazde n’existe plus. Gorazde, c’est fini maintenant.» Une voix tel un coup de poignard dans le béret de tous les Casques bleus du monde, dans les cartons de l’aide humanitaire, une dague dans la complainte des péroraisons, diplomatiques. Pas besoin d’images de cadavres quand les vivants font, devant la caméra, des gestes morts, quand les vivants parlent à la télé avec une voix qui n’a plus que l’espoir des morts. Ou alors?

  

  

 

Categories: Rwanda

L’ARMEE RWANDAISE LAISSE DES CHARNIERS DANS SON SILLAGE

April 19, 1994 1 comment

Au fur et à mesure qu’ils progressent vers Kigali, les rebelles du Front patriotique rwandais découvrent partout dans les villes du nord-est, abandonnées par les forces gouvernementales, les mêmes massacres sauvages. Comme à Kiziguro, où 800 personnes auraient été tuées à l’arme blanche. Témoignages.

 
19 avril 1994

 
Kiziguro, Kayonza, envoyé spécial

 
Des charniers jonchent la retraite de l’armée rwandaise. Les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) qui marchent sur Kigali n’en finissent pas de les découvrir au fur à mesure qu’ils investissent les villes abandonnées par les troupes gouvernementales. Ce matin. Emmanuel, employé par “église de Kiziguro, à une centaine de kilomètres au nord-est de la capitale du Rwanda, nous conduit derrière l’église abandonnée  lundi  dernier par  les prêtres espagnols. Là, il désigne un buisson, puis l’entrée d’un puits, envahi de ronces et de branches brisées. Soudain on perçoit des cris et des râles en provenance du puits creusé par les Belges mais jamais rempli, qui fait environ 50 mètres de profondeur. «Il y a 800 cadavres au fond, hurle Emmanuel, et quelques-uns vivent encore!» Avec des câbles électriques pris dans l’église dévastée et pillée, les guérilleros arrivent à sortir les quelques survivants du puits où ils ont agonisé pendant une semaine au sommet d’une montagne de cadavres. Les yeux mangés par les mouches, la peau maculée de sang et de boue, l’un d’entre eux pleure de joie et de terreur, pas encore sûr que ses sauveteurs ne l’ont pas tiré de là pour l’achever. Puis il raconte. Quelques minutes après le départ des prêtres, les soldats des Forces armées rwandaises (FAR) accompagnés de tueurs armés de machettes sont arrivés à l’église où s’étaient réfugiées plus de 800 personnes. «On nous a fait sortir et nous avons donné tout ce que nous avions. Ensuite on a dû montrer nos cartes d’identité, se déshabiller et s’agenouiller. Les gens ont été exécutés à l’arme blanche. Ceux qui ont été épargnés ont transporté les cadavres au trou, cela a duré six heures. Puis on nous a ordonné de sauter dans le trou et de rejoindre les morts. Nous avons crié, ils ont voulu nous achever à coups de pierre. » Partout, sur ies routes du nord qui mènent vers Kigali, les re-belles du Front patriotique rwandais (FPR) découvrent de semblables massacres.

L’avance de la guérilla semble avoir été foudroyante depuis le retour de la guerre civile au Rwanda, au lendemain de la mort du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril. Au nord, le FPR a réussi à s’emparer de plusieurs villes stratégiques. A l’est, ils se battent pour l’important carrefour de Kayonza, sur la route qui mène à l’aéroport de la capitale à une soixantaine de kilomètres.

Les rues de Murambi, près de Kayonza. sont jonchées de débris de carcasses de voitures, de vêtements  maculés, et quelques cadavres traînent encore après les combats qui viennent de s’achever. La mairie est complètement dévastée. Des machines à écrire fracassées et des cartes de membres du club de foot local jonchent le couloir. Sur la porte d’une petite pièce, une inscription: «Jeunesse et coopérative». Au milieu de la chambre, une caissette en bois est encore pleine de tranchantes machettes chinoises, flambant neuves. C’est ici que le «bourgmestre» de Murambi, Jean de Dieu Mwange, armait les jeunesses du parti présidentiel et les extrémistes hutus du Comité pour la défense de la démocratie (CDR), qui ont écume la campagne avec l’armée avant que le Front patriotique rwandais ne s’empare de la ville après huit heures soldats pour montrer aux populations que notre armée est différente. »

Etonnante guérilla que celle formée par les jeunes combattants du Front patriotique rwandais. chaussés de bottes de pêche en caoutchouc, souvent très cultivés et bilingues français anglais.

Les combattants du FPR ont marché plus de cent kilomètres en une semaine pour atteindre les faubourgs de Kigali. Menant des embuscades rapides, récupérant des armes et du matériel immédiatement retourné contre l’ennemi, les rebelles appliquent une discipline de fer: interdiction de boire de l’alcool et de se servir dans les villas abandonnées.

Contrairement à l’idée que le FPR est dominé par les Tutsis, le mouvement apparaît mixte. Son président, Alexis Kanyarengwé, rencontré dans son QG de Mulindi à la frontière ougandaise, est d’ailleurs un Hutu: «II faut cesser de voir ce conflit comme un conflit Hutu-Tutsi, affirme t-il. Les massacres visent à liquider toute opposition politique et assurer la dictature d’un parti unique, celui de l’ex-président.» Le FPR, qui «ne veut pas du pouvoir, mais cherche à rétablir l’ordre et faire cesser les tueries», espère enlever la capitale dans quelques jours, mais la résistance de l’armée rwandaise reste vive.

Jean-Philippe CEPPI

Categories: Rwanda

Les premières négociations s’engagent à Kigali

April 16, 1994 Leave a comment

Alors que les rebelles du Front patriotique rwandais s’enlisent dans des combats de rue avec l’armée dans la capitale, l’ONU a réussi à organiser hier après-midi une rencontre entre les belligérants.

  

16 avril 1994

  

Les factions antagonistes se sont rencontrées vendredi pour la première fois dans la capitale rwandaise sous les auspices de l’ONU. Aucune trêve n’a pu être conclue, mais un nouveau rendez-vous était pris pour samedi. La réunion a duré un peu plus d’une heure à l’hôtel Méridien. Le FPR, le mouvement de rébellion armée de la minorité tutsi, était notamment représenté par le lieutenant-colonel Charles Kayonga, et les forces gouvernementales par «une coalition d’officiers». Kayonga a déclaré à l’issue de l’entretien avoir posé des «préconditions». Le FPR a jusqu’à présent rejeté les offres de trêve faites par le gouvernement. Selon l’envoyé spécial du quotidien espagnol El Pais, 1180 Tutsis ont été massacrés, mercredi, par les combattants hutus à Gikoro, un village proche de la frontière tanzanienne.

  

Kigali, correspondance

  

Coup de poker hier à Kigali: les forces armées rwandaises tentent de bloquer les derniers soldats belges sur l’aéroport. Objectif: les garder comme boucliers face aux rebelles du FPR. Dans la matinée, des soldats rwandais installent un lance-roquettes multiples sous le nez de l’état-major belge, juste devant l’entrée de l’aérogare, et commencent à tirer de là sur les lignes rebelles. Le piège est un peu gros. Le colonel Roman, commandant le détachement belge, envoie ultimatum et tirs de sommation. La batterie rwandaise se retire. Deux heures plus tard, les Rwandais tirent au mortier sur la piste pour empêcher les avions belges de décoller. L’état-major belge ne veut toujours pas céder. Il demande au pilote de prendre le risque de décoller. Hier soir, l’évacuation devait être terminée.

Reste encore les 400 Casques bleus belges de la mission de l’ONU (Minuar). Mais après l’assassinat de dix des leurs par la garde présidentielle la semaine dernière, ils sont nerveusement à bout. «Dites à tous ceux que vous voyez que je veux partir», confie un Casque bleu de 23 ans qui a les larmes aux yeux. Le Conseil de sécurité lui donnera peut-être satisfaction ce week-end.

Désormais, les forces armées rwandaises vont donc se retrouver face à face avec les rebelles du FPR. En terrain découvert, sur l’aéroport, par exemple, elles auront du mal à résister. En revanche, dans le centre-ville, elles risquent de vendre chèrement leur peau. En effet, après trois jours de progression spectaculaire dans les collines des environs de Kigali, les rebelles n’ont pas totalement réussi leur «guerre éclair». Dès leur arrivée dans la capitale, ils se sont enlisés dans des batailles de quartier, et désormais ils s’enterrent pour se protéger des tirs de l’artillerie adverse. Des tranchées recouvertes de rondins de bois, des mitrailleuses en position de loin en loin, c’est le dispositif FPR dans le quartier de l’ancien Parlement. Maintenant, après une semaine de combat, les rebelles ont deux options. Prendre la ville d’assaut avec l’appoint de renforts venus du Nord. Se sera sans doute un bain de sang. Car beaucoup de civils hutus, qui considèrent l’arrivée des rebelles comme une invasion tutsi, ont érigé des barrages en ville. Ou bien négocier leur entrée en force dans un futur gouvernement d’union nationale. C’est peut-être le souhait du représentant du secrétaire général de l’ONU, Jacques-Roger Booh Booh, et le commandant en chef de la Minuar, le général Dalaire, qui ont réussi hier après-midi à organiser une première rencontre entre les belligérants à l’hôtel Méridien de Kigali. «Je ne crois pas que le FPR parviendra à prendre Kigali, et même s’il y arrive, je ne crois pas qu’il pourra contrôler longtemps une ville à très forte majorité hutu», affirme le commandant des forces années rwandaises à l’aéroport. «Et je lui souhaite bien du plaisir face à nos forces retranchées dans les grandes villes du Nord», ajoute-t-il. Enlisement ou négociation. Guerre ou paix. La première rencontre d’hier soir est peut-être le signe que certains Rwandais, des deux côtés, sont désireux d’arrêter là le massacre.

  

Christophe BOISBOUVIER

Categories: Rwanda

Le Rwanda et l’indifférence

April 13, 1994 Leave a comment

PAR STEPHEN SMITH*
 
13 avril 1994

 
Les tueries insensées de l’été 1990 au Libéria avaient choqué le monde. Depuis, la Somalie, l’éternel conflit au Sud-Soudan, les émeutes à Kinshasa, la guérilla urbaine à Brazzaville et des «massacres ethniques » ponctuels -au Kenya, au Ghana, au Nigeria, ou. récemment, dans le nord du Cameroun- ont habitué à des hécatombes et des images terrifiantes. Sans parler du sud du Zaïre, de «l’épuration ethnique» au Shaba/Katanga. sur les lieux mêmes où, par deux fois, l’Occident est naguère intervenu militairement. Ou de l’Angola, ce pays martyr qui ne finit pas de sortir de la guerre froide et où le siège de plusieurs villes de province a été sensiblement plus meurtrier que le drame vécu depuis deux ans à Sarajevo. Mais qui le sait et, surtout, qui le croit? Relever le simple fait frôle presque l’indécence tant il est accepté d’avance que% quoi qu’il arrive et à la première occasion, «les Africains s’entre-tuent de toute façon».

Le Rwanda semble donner raison à ce cynisme et à cette résignation. Et pourtant, à moins de confondre dans un même soupir humanitaire d’impuissance toutes les victimes et toutes les souffrances, ce drame est politique et non pas tribal: une dictature militaire, celle du président Juvé-nal Habyarimana, s’est maintenue au pouvoir par tous les moyens, dont l’aide de la France. Chassée du pays, la minorité tutsi s’est organisée au sein du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement armée rebelle. Sans rejoindre ses rangs, l’opposition démocratique -hutu pour l’essentiel, vu la composition de la population- s’est battue pacifiquement contre l’arbitraire, à l’intérieur du régime. En payant le prix fort et, longtemps, en vain.

Lorsqu’une colonne du FPR était aux portes de la capitale, Kigali, la France est intervenue pour sauver le régime ou, selon la version officielle, pour éviter un bain de sang. La contradiction n’est d’ailleurs qu’apparente: car, en prolongeant le discours tri-baliste colonial, Paris avait’ déjà décidé que le président Habyarimana représentait la «majorité naturelle» -celle des Hutus- et le FPR une minorité ethnique virulente : des «Khmers noirs», n’avait pas hésité à affirmer, il y a deux ans, le commandant du contingent français sur place. Dans cette optique, pourquoi prendre le risque d’un chamboulement? Avec Juvénal Habyarimana. les Hutus étaient solidement au pouvoir depuis dix-sept ans. Qu’importait alors qu’on foule aux pieds les droits de l’homme, que des «escadrons de la mort» -envoyés depuis la présidence- achèvent nuitamment dans les quartiers de Kigali des… contestataires et opposants. Certains étaient tutsis. d’autres non. Mais, vu de loin, depuis l’Occident, à quoi bon songer à favoriser une alternance? De toute façon, en Afrique, elle n’allait jamais être démocratique, mais seulement «tribale». Au Rwanda, comme du reste ailleurs en Afrique -au Zaïre. , au Kenya et même au Libéria et en Somalie-, le cynisme et la résignation précèdent en fait les «tueries irrationnelles». Lorsque, sur le continent noir, des gens s’étripent et mutilent à mort, ce n’est pas tant le retour de «l’Afrique éternelle» que de notre inconscient: après avoir aliéné, abandonné et, le  pire, «cadeauté» de nos surplus et verroteries les Africains, l’Occident s’arme d’une carapace d’indifférence. De moins en moins présent sur le continent, il n’y revient que pour relever les morts et les blessés, avec la bonne conscience humanitaire qui, aux agonisants, ne refuse tout de même pas l’extrême onction. Cependant, entre deux giclées de sang, qui parlerait du Rwanda, du Burundi ou même d’un grand, pays comme le Zaïre? Personne. A longueur d’année, que s’y passe-t-il? Rien, apparemment.

Si le Libéria et la Somalie, deux pays qui, soudain’ ont explosé comme des grenades à fragmentation, devaient servir de leçon, celle-ci consisterait à prêter attention aux pays «déclassés» par le nouvel ordre mondial : à ces terrae incognitae sur notre mappemonde, dont ne nous proviennent plus de nouvelles et dont beaucoup se trouvent en Afrique, le plus pauvre des continents. L’enjeu n’est pas stratégique et, du moins à court terme, la barbarie qui y couve ne troublera pas notre sommeil. Est-ce assez de raisons pour passer par pertes et profits des pays entiers et leurs populations? Ne méritent-ils plus un regard extérieur critique? Au Rwanda, cet intérêt sous forme de diplomatie active aurait consisté à mettre sous pression un président qui, pour des raisons politiques et matérielles, s’est accroché au règne sans partage des siens: non pas des Hutus, mais de ses courtisans et de sa coterie familiale. Ailleurs, on parlerait de népotisme -en Afrique, forcément, c’est «tribal».

 
* Journaliste à Libération.

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