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PUISSANCE DE L’IMPUISSANCE

APRES-COUP

ARNAUDVIVIANT

20 avril 1994

Au Rwanda, un Casque bleu lacère son béret d’un coup de poignard, laconiquement sardonique, plein de rage fatiguée. Toute la puissance de l’impuissance dans ce geste anonyme, narrant en trois secondes l’horreur rwandaise pour tous les journaux du monde (il fera l’ouverture de celui de TF1). Certes, on avait déjà eu des images «objectâtes» de cette horreur: travelling en camions fugueurs sur des routes ensanglantées, exécutions à la machette dans le flou des télé-objectifs (ce qui nous suffisait amplement). Mais ce geste-là – à peu près l’inverse exact de celui que fait l’armée lorsqu’elle désavoue l’un des siens en lui arrachant sèchement ses épaulettes -nous fit frissonner, précisément parce qu’il était une image: non pas une chose, mais un sentiment filmé. Même impression en regardant le terrible «24 Heures», rediffusé hier après-midi sur Canal +, sur le rapatriement des ressortissants français au Rwanda. Cet homme qui tombe en pleurant dans les bras de sa femme à l’aéroport de Roissy, et lui dit: «On a été obligé de roujer sur des cadavres.» Cette petite orpheline rwandaise de cinq ou six ans qui raconte que des messieurs lui ont cassé les-dents avec de grands bâtons. Puis la sœur polonaise qui dirigeait l’institution d’où vient cette enfant, qui explique qu’en général, les orphelins n’ont pas été traumatisés, mais qu’elle, c’est un cas spécial: «Elle a été ramassée parmi les cadavres.» Refus d’être saint Thomas. Refus de toucher des yeux la mort. Lundi soir, une journaliste de TF1 expliquait qu’en interdisant aux médias d’approcher de Gorazde, les Serbes avaient réussi leur coup et dissuadé l’Otan d’intervenir. Pierre terrible dans notre jardin… Pourtant, juste après son sujet «sans cadavre», une voix surgissait en direct de Sarajevo: celle de Geneviève Begkoyan, représentante du Haut Commissariat aux réfugiés. Une voix blanche qui clouait sans aucune joie le bec à PPDA en lui disant: «Mais pourquoi parlez-vous de Gorazde? Gorazde n’existe plus. Gorazde, c’est fini maintenant.» Une voix tel un coup de poignard dans le béret de tous les Casques bleus du monde, dans les cartons de l’aide humanitaire, une dague dans la complainte des péroraisons, diplomatiques. Pas besoin d’images de cadavres quand les vivants font, devant la caméra, des gestes morts, quand les vivants parlent à la télé avec une voix qui n’a plus que l’espoir des morts. Ou alors?

  

  

 

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