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Archive for June, 1994

L’OUA ou la chronique d’un échec

June 29, 1994 1 comment

PAR MOKTAR GAOUAD *

  

L’exemple du Rwanda est parlant : comme à chaque fois, l’OUA s’est défaussée. Elle a attendu l’ONU qui, elle, attendait les Occidentaux qui, eux, attendaient leurs avions pour quitter le Rwanda.

  

29 juin 1994

  

Existe-t-il un idéal africain? L’Organisation de l’Unité africaine (OUA) croyait que oui et s’était même proposée de le réaliser quand, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, elle en a dessiné, dans sa charte constituante, les contours politiques et juridiques. Trente ans plus tard, l’OUA vit toujours mais beaucoup plus comme une coquille vide que comme l’incarnation d’un espoir qu’elle ose à peine continuer à afficher. Adieu le panafricanisme cher à Kwame Nkrumah, inspiration directe de l’Organisation, et bonjour les discours sans dessein pour l’Afrique, le temps d’une réunion au sommet. Rassurons-nous, l’OUA est l’œuvre d’hommes et son échec est celui des chefs de ses états membres. La stratégie était simple: à chaque problème qui se posait, les dirigeants africains affichaient le meilleur manque de volonté politique. En trente ans d’existence, jamais l’OUA n’est parvenue à régler d’elle-même un différend sérieux entre deux Etats. L’OUA a survécu et pourtant les crises n’ont pas manqué: la deuxième crise congolaise en 1964, la guerre du Biafra de 1966 à 1970, leconflit du Sahara occidental, les fiascos des deux sommets de Tripoli, l’impossible succession à Edem Kodjo au secrétariat général, etc. Disons-le clairement, si l’OUA disparaissait ce serait au pire l’annulation d’un rendez-vous, soit-il unique, où les chefs d’Etat d’Afrique se retrouvent annuellement. Gentiment à chaque fois, car aucun d’eux n’ose mettre en doute la représentativité ou la légitimité de l’autre. Souvenons-nous, l’année dernière au sommet du Caire, de l’arrivée de Mobutu Sesé Séko alors que le Zaïre divisé était bicéphale, à l’instar du Congo, du Togo et du Nigeria.

Même pour les actions que l’Organisation veut concrètes, l’échec est total. Un exemple: mis en place en 1986, le Fonds d’urgence de lutte contre la sécheresse et la famine ne reçoit que très peu de contributions des Etats membres. En cas d’urgence humanitaire, les premiers secours arrivent de l’Union européenne ou d’Amérique mais pas du Secrétariat général de l’OUA. Les arriérés de cotisations des pays membres ne se comptent plus.

Sur un plan économique, ses institutions juridiques ne donnent à l’OUA aucune participation dans la gestion de l’économie de ses états membres. Il n’existe pas non plus de processus tentant à intégrer les politiques économiques de ces Etats. Ceux-ci ont d’ailleurs continué à privilégier les coopérations bilatérale et régionale. Les pays africains -une cinquantaine – forment l’OUA en même temps qu’ils se répartissent en de petites organisations régionales (la Cedao, l’Union du Maghreb arabe, la Conférence des Etats d’Afrique centrale, celle des pays de la Ligne de front, l’Union monétaire ouest-africaine, etc.). A chaque petite organisation qui se créait, ses fondateurs lui attribuaient des compétences qui en principe-pouvaient relever de l’OUA. Comme pour assassiner l’organisation mère.

Au fond, d’où viennent les causes de l’échec de l’Organisation africaine? En plus de ces coups de poignard portés par les organisations régionales et ci-dessus décrits, deux autres difficultés, principales, émergent. Comme l’une de l’autre. Au sein de l’OUA siègent les Etats d’Afrique noire et les Etats, arabes d’Afrique (1). Les premiers, dès le début de la création de l’OUA, ont été divisés quant à l’opportunité d’intégrer les seconds à l’Organisation «panafricaine». La contestation s’estompera avec le temps, quand l’OUA montra sa relative incapacité. C’est connu, plus l’intérêt d’un club paraît limité, moins ses membres mettent des conditions pour y adhérer. Quant aux seconds, ils n’ont jamais eu suffisamment d’ancrage pour un vrai partenariat intra-afri-cain. Plus tournés vers les Etats de la Ligue arabe, aidés dans leur «pragmatisme» par les richesses des pays du Golfe, les Etats arabes d’Afrique ont toujours privilégié le regard vers l’Orient.

Que peut apporter l’Afrique au monde arabe? Que peut apporter celui-ci à l’Afrique, par le biais d’une passerelle que constituent les Etats arabes d’Afrique? Et que peuvent s’apporter mutuellement les Etats d’Afrique, arabes et non arabes? Interrogations essentielles mais toujours reléguées au second plan par des gouvernants exclusivement préoccupés par les questions de leur maintien au pouvoir. Entre eux, la meilleure forme de coopération est le financement ou la mise à disposition de gardes présidentielles. La garde rapprochée de certains chefs d’Etat noirs africains n’était-elle pas arabe?

Quand l’admission des Etats arabes au sein de l’OUA fut totale, s’est posé alors le problème de leadership au sein de l’OUA. Et, c’est là où réside la seconde difficulté, apparentée à une querelle d’hommes, de l’Organisation africaine. Nkrumah et Nasser n’étant plus là, il revenait à Kadhafi et Sékou Touré, à Hassan II et Senghor puis aujourd’hui à Moubarak et Diouf de veiller à ce que l’Afrique ait un chef. Chacun de ces hommes croyait être ce chef. En gros, ces deux groupes d’Etats, arabes et non arabes, participent à une organisation que seul le hasard géographique leur impose et qu’ils n’ont jamais voulu doter de véritables pouvoirs. Leurs intérêts majeurs divergent. C’est pourtant la rencontre, sur leur continent commun, entre deux peuples complémentaires qu’ils font rater. Pas plus qu’hier, avec le retour de l’Egypte comme membre de l’organisation, après une exclusion passagère, et l’indépendance des derniers Etats d’Afrique (Namibie, Erythrée), la réunion de Tunis et l’arrivée de l’Afrique du Sud, fraîchement libre, ne donneront de nouveau souffle à l’Organisation africaine. Pour faire ses preuves, ce n’était pas les occasions qui lui ont manqué. Les conflits et les guerres civiles ont perduré de puis les indépendances et l’OUA n’a fait que les accompagner. Celle-ci se contentait d’enregistrer le nombre des victimes, comptabilisées d’ailleurs par des organisations occidentales.

L’exemple du Rwanda, à son énième guerre civile est parlant. Jamais un conflit ne pouvait être aussi facilement maîtrisable à son début. Par l’envoi rapide de forces d’interposition, on pouvait arrêter les partisans d’Habyarimana dans leur croisée vengeresse. Comme à chaque fois, l’OUA s’est défaussée. Elle a attendu l’ONU qui les attendait, les Occidentaux qui eux attendaient… leurs avions pour quitter le Rwanda. Sérieuse, solennelle, l’OUA a demandé à Tunis «l’arrêt immédiat des combats» et une «solution rapide et pacifique au problème des frères rwandais». Des termes usités, déjà valables et employés pour les conflits qui sévissent encore en Angola et au Libéria. En somme, de la langue de bois pour un monde de brutes. S’il existe un idéal africain, il demeure ensanglanté et assez inique, tellement les responsables africains l’ont bafoué.

* Journaliste à Mauritanie-Nouvelles

(1) Depuis 1984, après l’admission de la République arabe sahraouie au sein de l’Organisation africaine, le Maroc s’est retiré de l’OUA.

Categories: Rwanda

Le Rwanda, lopin de folie

June 29, 1994 Leave a comment

PAR JACQUES NANEMA *

 
29 juin 1994

 
Comme des étoiles filantes, des cris éphémères d’enfants égorgés déchirent la nuit noyés dans le vacarme étourdissant des tambours de la différence. Les clameurs liminaires dés agonisants s’élèvent du parterre des corps entassés tandis que les pleurs et sanglots anonymes s’étouffent dans les flots de l’innommable sang de la différence. Le temps s’est comme suspendu face à l’éternité grave et ivre d’une cruauté macabre et mortifère: les machettes tournoient, sifflent, ricanent dans le vent, .puis nerveusement cisaillent, tranchent, coupent, hachent, démembrent, dissèquent et désintègrent les corps de «l’autre» avec une voracité nihiliste. Kigali montre aux yeux du monde qu’il est lui aussi un lopin de (l’humaine) folie où au fil des jours se départagent avec peine le ridicule, la déri-sion et la déraisoji de l’homme. S’il existe un dieu dans le ciel rwandais-, il doit au vu de ce «hors-d’œuvre» humain ou «mourir» de rire ou-se crever les yeux.

Le bal hallucinant des machettes, les ferveurs trépidantes de la cruauté et les hordes de la barbarie ponctuent sous nos yeux une effrayante et vertigineuse foire du démembrement: ici et là des bras, des têtes déracinées, des jambes, des mains et des pieds sectionnés flottent dans un «cuvée» de sang qu’aucune «raison tribale» ne pourra jamais justifier! En Afrique comme ailleurs et en si peu de temps, plus qu’aucun animal, l’homme montre qu’il sait si bien descendre en dessous du degré zéro de la dignité! Aujourd’hui plus que jamais, Coluche le comique a raison contre tous les gens «sérieux»: «l’horreur est humaine»1.

Au vu et au su de tous, la face obscure et hideuse de l’histoire prend méthodiquement place et éclabousse notre bonne conscience des abjections et des ivresses ignominieuses fleuries sur les fièvres identitaires! Sois moi ou ne sois pas ! La liturgie scabreuse du narcissisme tribal redouble de solennité, se gargarise impunément de tueries, se vautre dans des sacrifices sanguinaires. L’homme n’a de cesse d’étaler et de rappeler le fait qu’il est en vérité incapable du sens de l’autre. Il oublie cependant que trucider l’autre, c’est ipso facto, suicider le même! Bourreaux et victimes «convalsent» comme dans une   spirale   de   haine   de «l’autre»: là comme ailleurs et en des temps encore récents s’affirme massivement «l’inconvénient d’être né» (tel ou tel) ! Les flammes de la haine embrasent et embrassent d’un amour sans pardon, tout ce qu’elles étreignent, elles l’éteignent!

Où est passée l’Afrique des arbres à palabres, celle de l’hospitalité, de la solidarité et de la concorde innées dont les fables d’ethnologues ont enivré le monde? L’homo niger que l’ex-président-Poète tenait au mépris de tout réalisme pour naturellement et congénitalement friand de spiritualité, montre une fois de plus qu’il peut lui aussi vaillamment battre des records de barbarie dans la pourriture. Comme d’autres carnassiers sanguinaires d’outre-Sahel (en Yougoslavie), l’homo niger en ce coin d’Afrique «danse» aux.rythmes fous de ses «émotions» ethniques avec la médiation fulgurante des mitraillettes et des «coupe-coupe» ! Où est donc passé l’humanisme légendaire psalmodié par le chantre des «valeurs nègres»! Plus que jamais la réalité (africaine); bardée et armée d’une cruauté ineffable revient du fond obscur et mythologie dans lequel les négriers de la douzième heure l’avait reléguée à coup de simulacres politiques, de sortilèges littéraires et rattrapé subitement les marchands de mythes et d’illusions! Quatre raisons d’arrêter dans cette basse-cour de la mort qu’est devenu le Rwanda, ce qu’ à défaut de terme pour désigner la bassesse de la chose j’appelle. «déraison». A défaut de convier les bouchers de Kigali à une «explication» pour et devant ce qui tient encore i «d’humanité», puissent les Nations unies le faire au moins pour les paysages mirifiques de ce coin d’Afrique que l’hideux vampirisme de l’homme a tristement «désolés», pour la flore souillée et enlaidie par les effluves nauséabondes de la monstruosité humaine et enfin par respect pour les carnivores et autres charognards pris de vertige, surpris et dégoûtés par l’exubérance subite de viandes étranges (par terre et dans les eaux) que des «humains » n’ ont pas eu la décence de laisser vivre «debout» ! A Kigali (comme à Sarajevo), l’humanité n’est-elle pas tombée en même temps que les corps abattus, étalés sans sépulture et offerts au travail du néant? Survivra-t-elle avec ceux qui, «victorieux» par des machettes sanguinaires ou des mitraillettes fulminantes, ont l’effroyable culot de jubiler au-dessus de ce beau pays métamorphosé,-le temps d’une folie ancestrale, en marécage de l’horreur, en ignoble abattoir? * Philosophe, Nice.

Categories: Rwanda

Rwanda: Barril enquête sur la boîte noire de l’avion présidentiel

June 28, 1994 Leave a comment

28 juin 1994

 
Qui a abattu, le 6 avril, l’avion de 1′ ex-président du Rwanda Juvénal Habyarimana? Pour 1″instant aucune enquête officielle n’a été engagée, ni par les autorités rwandaises ni par les françaises, malgré la présence parmi les victimes de trois Français membres de l’équipage. Invité du Club de la presse d’Europe 1, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, déclarait .hier soir qu’il n’avait «à aucun moment été informé d’une initiative privée pour enquêter sur cette affaire », avant de rappeler que Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l’ONU, avait été chargé parle Conseil de sécurité d’une enquête sur l’attentat. Pourtant, un officier français travaillant désormais dans le privé, le capitaine Paul Barril, ancien responsable du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale), a mené ses propres investigations à la demande de la veuve du président Habyarimana.

Le quotidien le Monde révèle, dans son édition datée 28 juin, qu’il aurait notamment récupéré la fameuse «boîte noire» de l’avion dont certaines autorités françaises niaient jusqu’ici l’existence. Après l’avoir montrée à des journalistes dans les locaux de sa société de sécurité à Paris, il affirme la tenir «à la disposition des instances internationales ».

Dans un communiqué publié hier dans la soirée, la société Dassault Falcon Service, qui assurait la maintenance du Falcon 50 du président rwandais, a assuré qu’aucun enregistreur de conversations n’avait été installé sur cet appareil tout en admettant qu’un dispositif similaire aurait pu être monté par le client. Toutefois, d’après Dassault Falcon Service, la • description de cette boîte noire ne correspond pas aux appareils d’enregistrement connus: «La marque Litton citée par le Monde est connue pour des instruments de radio-navigation, des centrales à inertie, mais pas pour des enregistreurs de paramètres de vol ou de conversation. » Reste que selon certaines sources militaires, une «boîte noire» aurait bien été récupérée par des soldats français qui assistaient l’armée rwandaise au titre de la coopération. Comment a-t-elle pu atterrir entre les mains du capitaine Barril? Au cours de l’enquête qu’il a menée au Rwanda – il s’y est rendu à deux reprises -, il aurait également récupéré des enregistrements des dernières communications entre la tour de contrôle de Kigali et l’avion présidentiel. Il dit avoir acquis la conviction que l’attentat était «le fait du Front patriotique rwandais» (FPR, guérilla hostile au régime Habyarimana), thèse de la famille du Président assassiné, qui a été recueillie par la France avant de partir pour un pays africain «ami».

Selon le capitaine Barril. «l’attentat a été perpétré avec des missiles soviétiques SAM-7». tirés des abords de l’aéroport et faisait parti «d’un plan concerté des’Tutsis» (l’ethnie qui domine le FPR alors que le régime Habyarimana était dominé par la majorité hutue ndlr). En effet, selon les témoignages de la famille Habyarimana, dès la mort du Président rwandais, le palais présidentiel a reçu «une pluie de tirs de mortiers et de mitrailleuses soviétiques de 14.5 mm», provenant des position de FPR.

Paul Barril met également en cause l’armée belge, puisque les tirs de missiles provenaient de la zone de l’aéroport placée sous le contrôle des troupes belges des Nations unies (Minuar). Toujours selon le capitaine Barril, il est peu probable que les rebelles rwandais aient possédé la formation nécessaire pour mettre à feu des missiles SAM sans assistance extérieure – ce qui laisse supposer une éventuelle implication «d’éléments étrangers»-qui aurait pu être apportée par des mercenaires. Cette enquête devrait avoir une suite judiciaire puisqu’une avocate française, Me Hélène Clamigirand, a été chargée par la famille du président Habyarimana de constituer un dossier pour déposer plainte devant les tribunaux internationaux.


 

S.Etr. avec AFP Lire également en page 15

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A Butare, l’espoir se conjugue en français

June 28, 1994 1 comment

Après les massacres, les survivants se cachent. L’eau et l’électricité sont coupées. Les rebelles approchent. Bourreaux et victimes espèrent l’arrivée des troupes françaises pour sortir de l’enfer.

 
28 juin 1994

 
Près de la moitié des effectifs de Turquoise, environ 1300 soldats français, étaient lundi à pied d’oeuvre à la frontière du Zaïre et du Rwanda. «Le dispositif sera complet avant la fin de cette semaine», a indiqué lundi le général Lafourcade, commandant de Turquoise. La guerre fait toujours rage à Kigali, où cinq réfugiés retranchés dans l’église de la Sainte-Famille, ont été tués par un obus lundi matin. Trois à cinq mille Tutsis réfugiés en zone rebelle, près de Kayonza, à l’est de Kigali, ont manifesté lundi matin contre l’opération Turquoise sous l’œil des soldats rebelles du Front patriotique rwandais.

 
Butare, envoyé spécial

 
La lente reptation d’un corps, trois coups frappés, puis plus rien. Dans l’une des chambres d’hôte de la procure de Butare, la nuit est noire, le silence pesant. Trois coups sont frappés,    distinctement.    Le bruit ne vient pas de la porte, mais du faux plafond. Debout sur une chaise, les mains appuyées sur le contreplaqué, on sent le poids d’une personne, étalée, rampant précautionneusement. Elle frappe de nouveau, tente d’entrer en communication. «Qui êtes-vous?» Une voix d’homme répond, souffle des mots en kinyarwanda, sa langue. Il ne comprend pas la mienne. Mais nous restons ensemble un long moment, tambourinant des séquences sur le bois, chuchotant chacun dans sa langue. Puis la fatigue nous subjugue. «Au revoir», dit-il soudain et, lentement, il rampe. C’est à nouveau le silence, mais ce n’est pas comme avant. Ils sont trois dans les faux-plafonds de cette bâtisse oblongue, entre le toit en tôle ondulée et les murs en briques jaune orange. Trois à se cacher, sans jamais sortir, depuis dix semaines. La procure de Butare, c’est juste en face de l’imposante cathédrale. Seules deux personnes y sont au courant des ombres vivantes. En catimini, elles les nourrissent, leur passent du pain, une assiette de riz, de l’eau, des bananes. «Ils ne sont jamais sortis de leur cachette. Ils savent que leur vie et la nôtre en dépendent.» D’autres ont été moins prudents. Il y a un mois, • ils étaient environ quarante. Sauf pour une poignée d’entre eux, ils sont tous morts à présent.

Fin mai, dans la chambre numéro 1, au fond du jardin, vingt-six personnes – hommes, femmes et enfants – s’entassaient dans une pièce subdivisée par de nombreux cloisonnements. Une dizaine d’autres rôdaient autour de la procure, dans les jardins et l’exploitation agricole attenante. Elles ne venaient que le soir, après dîner, s’asseyant sur un coin de chaise dans le réfectoire, traquées, impatientes. Elles ne viennent plus maintenant. «Ce serait un miracle si elles étaient encore vivantes», dit l’abbé Etienne, sans émotion apparente. H sait qu’il en va de même pour les 26 de la chambre numéro 1. «Les militaires ont ordonné leur évacuation. Les prêtres et quelques laïcs ont été conduits à l’évêché. Les autres ont été amenés à la préfecture. Il paraît que leur casier politique était chargé, qu ‘ils collaboraient avec les rebelles. » ^ II y avait cet homme au crâne chauve, quadragénaire, toujours accroché à l’espoir, avide de croire qu’ils s’en sortiraient tous vivants. Il y avait aussi Martin, un jeune de 28 ans, bloqué par hasard à Butare début avril, lorsque l’avion du président Habyarimana fut abattu en plein vol et que le pays entier s’est embrasé. Il y avait surtout Grâce, cette femme fragile qui, à 1’heure du départ, avait supplié qu’on mette «tout», y compris son nom. « C’est dangereux, je sais, mais, de toute façon, je serai morte», avait-elle dit, serrant nerveusement son anorak noir sur son pagne sale. Un dernier mot gribouillé pour un ami dans la région parisienne. «Prenez ça et partez vite. Je ne me fais pas d’illusions. » Elle avait raison. Qui est mort, qui est vivant? Comme pour la plupart des victimes, la certitude ne porte que sur leur disparition. «Des sœurs m’ont dit qu’ils auraient épargné quelques femmes», rapporte un religieux, en guise de consolation. Le croit-il vraiment? L’ancien préfet lui-même, a été arrêté le 21 mai, et amené «pour interrogatoire». On n’a plus de nouvelles. Aussi, les seuls rescapés sûrs sont les religieux inscrits sur une liste par l’évêque de Butare, M& Jean-Baptiste Gahamanyi. «Il a mis toute une nuit», se souvient un confident. Le matin suivant, cette liste fut remise au colonel Mujemanyi, «un homme bien». C’est ainsi, escortés par des soldats à bord d’un camion, qu’au moins les religieux ont été sauvés de la haine raciale. Comme tous les autres, ces religieux étaient des Tutsis, «l’ethnie des rebelles». Il y a parmi eux le vieux père Lucien. Au grand séminaire de Butare, la seconde ville du pays et sa capitale spirituelle, il avait enseigné la philosophie pendant dix-sept ans. Puis, vieillissant, il avait pris la paroisse de Kibero, 30 km plus loin. Le 14 avril, des «inconnus venus d’ailleurs» ont lancé des grenades à l’intérieur et fait sortir les Tutsis, réfugiés dans ce qu’ils croyaient être un lieu saint. «Les mots se vident comme les corps du sang», a conclu, fin mai, le père Lucien. Ayant appris le français comme un gage de civilisation, parlant cette langue merveilleusement, il ne pouvait rien dire de plus terrifiant.

Vendredi dernier, le cardinal Etche-garay était de passage à Butare, dépêché depuis Rome. «Il doit rencontrer tout le monde, le gouvernement intérimaire à Gisenyi et, après, les rebelles. A ces derniers, il demandera les corps des trois évêques hutus tués il y a deux semaines à Kabgayi, pour qu’ils soient inhumés dignement.» Préoccupé des vivants, l’évêque de Butare a ajouté une requête au programme de l’émissaire papal: l’évacuation des religieux tutsis, réfugiés” au petit séminaire de Butare, sous sa protection. «Il croit qu’il n’existe plus d’espoir de vivre ensemble, pour longtemps», explique un prêtre. Mgr Gahamanyi le. sait bien: lui-même tutsi, il ne sort plus de son évêché qu’accompagné d’une escorte militaire pour se rendre à la cathédrale.

A côté de celle-ci, en face de l’économat général, se situe la «maisonnée de Saint-Joseph», un cloître fondé par un père français qui vit au Rwanda depuis trente-cinq ans. «J’ai été témoin des événements mais en tant que religieux, je m’interdis tout jugement. Je dois rester disponible pour les deux camps», dit le père Forissier, affligé de «l’état moral de la population». Cet homme, qui a donné sa vie à l’évangélisation, reste avec sa communauté – des Hutus et des Tutsis – pour «préserver, mal gré tout, la flamme de l’amour».Amaigri, très pâle, il est comme rongé intérieurement, «il ne faut plus chercher l’enfer dans l’au-delà», lâche-t-il, hors propos. Mais il ne s’ensuit que du silence.

Avec ses communes environnantes, Butare comptait – «avant les événements» – près de quatre cent mille habitants. Un dixième environ vivait dans la ville elle-même. «La minorité tutsie était très forte ici, peut-être 10 à 15000 personnes.» Où sont-elles? Mortes pour la plupart, certaines seulement ayant réussi à s’enfuir au Burundi voisin. Et des dizaines, des centaines, peut-être des milliers -de Tutsis, mais aussi des opposants hutus – se cachent toujours: dans des réduits, derrière une pile de bois de chauffe, au sein d’une famille… «Les soldats français, quand arriveront-ils?» Maintes fois posée, la question reste sans réponse.

Une ville entière, victimes et bourreaux confondus, attend sa rédemption. «Si les Français ne viennent pas, ce sera pire qu’avant», prédit un religieux qui sent les miliciens et militaires «déjà très nerveux».Là raison: les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) sont à quarante kilomètres au nord, et sans doute plus proches à l’est, leur zone d’infiltration. A Bu-tare, il n’y a plus d’électricité, rarement de l’eau, les vivres se vendent à des prix exorbitants et le litre d’essence coûte 15 francs. Depuis dix jours, le «front» a peu bougé mais les Français se faisant attendre, les gouvernementaux se posent des questions. «Ont-ils peur des rebelles? Ne sont-ils là, dans notre dos, que pour aider les Tutsis survivants?» Et de promettre un «nettoyage total» si, «au nom de l’humanitaire», la France ne sauvait pas la ville.

Stephen SMITH

Categories: Rwanda

32 ans d’interventions militaires françaises en Afrique

June 27, 1994 Leave a comment

REPERES

27 juin 1994

 
•          1962 SENEGAL. Opération de

maintien de l’ordre suite à une

tentative de coup d’Etat contre le

président Senshor.

•          1964 GABON. Des unités

parachutistes débarquent à Libreville

après l’enlèvement du président Léon

M’Ba.

•          1968-1972 TCHAD. A l’appel du

président Tombalbaye.

débarquement à Fort-Lamy pour

lutter contre la rébellion du Tibesti.

•          1977 ZAÏRE. Lors de la guerre

du Shaba. Paris établit un pont aérien

entre Rabat et Kolwezi pour le

transport de troupes marocaines.

•          1977 SAHARA. Après la capture

de ressortissants français au Sahara

occidental par le Front Polisario.

envoi de Jaguar.

•          1978 TCHAD. Renfort d’environ

2 000 hommes et deJasuar.

•          1978 ZAÏRE. 600 parachutistes

sautent sur Kolwezi. lors de la

seconde guerre du Shaba. pour

rapatrier 2 700 ressortissants

européens.

•          1979 CENTRAFRIQUE.

Détachement militaire lors de la

déposition de l’empereur Bokassa.

•          1983-1984 TCHAD. Opération

Manta.3 000 hommes mobilisés à

l’appel du président Hissène Habré.

après 1″ intervention libyenne aux

côtés de Goukouni Weddeye.

•          1986 TCHAD. Opération

Epervier: raid aérien contre la piste

libyenne de Ouadi-Doum et

dispositif dissuasif concentré à    .,

N’Djamena.

•          1986 TOGO. 150 parachutistes

sont envoyés au Togo à la suite d’une

tentative de coup d’Etat contre le

président Gnassinabé Eyadema.

•          1989 COMORES. «Mission

d’encadrement» de 200 hommes

après l’assassinat du président

Ahmed Abdallah et le départ de Bob Denard.

•          1990 GABON. Renfort du

dispositif militaire français, à la suite

de graves émeutes. 1 800

ressortissants étrangers sont évacués.

•          1990-1993 RWANDA. Envoi de

300 militaires au Rwanda après

l’invasion du nord-ouest du pays par

les rebelles du Front patriotique

rwandais. Evacuation de

ressortissants français et européens.

•          1991 ZAÏRE. Après de violentes

émeutes, évacuation de ressortissants

français par 450 militaires.

•          1991 DJIBOUTI. Après la chute

du régime éthiopien, la France

renforce son dispositif à Djibouti.

L’opération Godoria. à caractère

militaire défensif. est doublée d’une

action humanitaire. Rébellion armée

des Afars dans le nord. Une partie

des forces françaises est déployée

pendant un an dans cette résion.

•          1992-1994 SOMALIE. 2500

hommes sont envoyés dans le cadre

de l’opération multinationale Restore

Hope puis Onusom III en faveur des

victimes de la famine et de la guerre

civile.

•          Avril 1994 RWANDA. quelque

500 parachutistes évacuent plus d’un

millier de ressortissants français et

étrangers du pays, ensanglanté par

des combats interethniques après la

mort du président rwandais Juvénal

Habyarimana.

 

Categories: Rwanda

Dialogue difficile avec les massacreurs

June 27, 1994 Leave a comment

«Les Français sont-ils venus nous aider ou nous embêter», se demandaient des hutus à Cyangugu, où l’armée française tentait de désarmer des miliciens et lever les barrages.

 
Cyangugu, envoyé spécial

 
27 juin 1994

 
Sur le terrain, 1’armée française improvise, à l’état-major, elle se pose des questions. Alors que la «force de protection humanitaire»   française  au Rwanda est encore faible et n’opère que dans une bande de dix à vingt kilomètres le long de la frontière zaïro-rwandaise, les   patrouilles ont commencé à engager un dialogue difficile avec les miliciens hutus de l’ancien régime, accusés d’être responsables des massacres perpétrés contre la minorité tutsi. «C’est quoi ça?», demande le capitaine français à un jeune affublé d’un crucifix en plastique fluo>au cou. Kalachnikov à la main et trois grenades à la ceinture. «Donne tes armes aux militaires, les civils n ‘ont plus le droit de les porter.» Interloqué, sans mot dire, le jeune obéit et remet fusil et grenades à un soldat rwandais. presque aussi débraillé que lui. «Et ce tronc d’arbre?», continue le capitaine: « C’est fini. Il faut lever les barrages routiers. Nous sommes là, nous assurons la sécurité. Allez travailler, rentrez vous occuper de vos familles. Reprenez une vie normale»… En faction depuis deux mois pour combattre «l’ennemi ‘intérieur», c’est-à-dire les partisans du FPR (Front patriotique rwandais) à majorité tutsi, les miliciens croient rêver. Aussi, les «amis français» à peine partis, ils reprennent leurs armes et remettent le tronc d’arbre au travers de la route goudronnée. «Les barrages, c’est un vrai problème», reconnaît le colonel Jacques Rosier, commandant du dispositif français pour le «secteur sud» qui opère depuis Bukavu, au Zaïre. «Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité, nous n ‘avons pas à intervenir. Sinon, demain, s’il y a des infiltrations de rebelles, on nous fera porter le chapeau. » Alors quoi faire? «Il faut enlever les barrages qui sont de trop surtout là où sont commises des exactions. » Sur le terrain, ce n’est pas toujours évident, surtout pour les miliciens. «Les Français sont-ils venus nous aider ou pour nous embêter?», se demande déjà l’un d’eux, soupçonneux, à la sortie de Cyangugu. «Pour l’instant, nous faisons du renseignement humanitaire», explique le colonel Rosier. «Nous repérons les camps de déplacés, et nous protégeons ceux qui sont menacés. » Et si les rescapés des massacres veulent être évacués hors du pays, en direction du Zaïre par exemple? Haussement d’épaule. « On est en train d’étudier la question… Hier, on a pris sur nous de mettre un Tutsi, qu’on ne voulait vraiment pas laisser, dans l’hélicoptère. Mais bien sûr, pour des centaines ou des milliers de personnes, ce n’est pas la solution. D’autant qu’il nous faudrait l’accord du Zaïre pour les accueillir. »

Trois jours après son débarquement sur le terrain, l’armée française n’a ni tous ses moyens ni des idées bien arrêtées. A l’aéroport de Bukavu, avec sa piste longue seulement de 2 000 mètres et peu d’espace de rangement, sur 600 hommes et 60 véhicules, seule la moitié est arrivée.

Les premiers blindés légers, des automitrailleuses (AML) en provenance de Bangui (Centrafrique). ne sont attendus que pour après-demain. «Et avec ça, qu ‘est-ce qu ‘on va faire ? », s’interroge déjà un officier. «Pour éviter des accrochages avec les rebelles, on ne va pas en profondeur dans le pays. En attendant, dans la . zone gouvernementale, ça n ‘a pas de sens de protéger les déplacés hutus. Alors, en logique humanitaire pure, on va se retrouver à ne garder que des Tutsis, les seuls à être menacés. Ça ne va pas plaire à l’année rwandaise et aux miliciens. »

Stephen SMITH

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La France s’engage à l’ouest du Rwanda

June 25, 1994 Leave a comment

LES MILITAIRES FRANÇAIS DE L’OPERATION TURQUOISE POURSUIVENT LEUR RECONNAISSANCE

25 juin 1994

 
Au lendemain de son entrée en territoire mandais, un premier détachement français a poursuivi vendredi l’évaluation des besoins humanitaires dans le sud-ouest du pays. Quelque 8 000 réfugiés tutsis, regroupés dans un camp à Nyarushishi, ont été placés sous la protection de parachutistes. L’état-major dès armées françaises a annoncé que les soldats ont découvert jeudi «quelques fosses communes» dans la région de Cyangugu, sans pouvoir préciser le nombre des victimes ni leur appartenance ethnique. Sur le plan diplomatique, six pays de l’UEO, l’Union de l’Europe occidentale (Belgique, Pays-Bas, Portugal, Espagne, Allemagne et Grande-Bretagne), apporteront une aide logistique ou humanitaire à l’opération française, à laquelle les Nations unies avaient donné leur feu vert. L’Italie est de son côté prête à envoyer des hommes sous réserve qu’il y ait un accord formel de tous les belligérants. Par ailleurs, selon le Quai d’Orsay, l’Egypte a «fait savoir qu’elle était prête à participer en hommes» à l’opération conduite par la France.

 
Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, s’est félicité vendredi des premiers résultats «diplomatiques et politiques» de l’intervention humanitaire française au Rwanda, en estimant qu’elle avait «un peu réveillé l’apathie qui s’était installée». Surplace, le détachement français d’une soixantaine d’hommes,  arrivé jeudi après-midi dans le sud-ouest du pays’, a poursuivi vendredi l’évaluation des besoins humanitaires des populations civiles de la région. Pour l’instant, les soldats ont visité cinq localités entre Cyangugu et Kibuye, près du lac Kivu, et installé un hôpital de campagne à la frontière zaïroise. Environ 8000 Tutsis sont installés dans trois ou quatre camps de la région.

Lors d’un point de presse, le général Germanos, adjoint au chef d’état-major des armées, a indiqué que les troupes françaises avaient découvert «quelques fosses communes», sans préciser l’appartenance ethnique des victimes. Au total, un millier d’hommes de l’infanterie de Marine et de la Légion étrangère étaient déployés vendredi, en majorité à Bukavu -et à Goma, au Zaïre, à deux pas de la frontière.

Vendredi, 40 des 300 soldats sénégalais qui participeront à l’intervention devaient quitter Dakar pour rejoindre la frontière zaïro-rwandaise. De son côté, l’Egypte a fait savoir qu’elle «était prête à participer en hommes» à l’opération, a annoncé le Quai d’Orsay, en précisant que l’Italie avait confirmé qu’elle prendrait la même initiative, à condition d’obtenir l’aval des belligérants. Pour l’instant, elle a déjà expédié 30 tonnes d’aide humanitaire. Des discussions se sont” tenues par ailleurs entre experts militaires français et américains «pour préciser la contribution» des Etats-Unis à l’opération. La Belgique, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, dont les représentants étaient réunis vendredi à Bruxelles pour une réunion de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), ont décidé de coordonner leurs efforts financiers, matériels ou humains, pour contribuer à l’intervention. Les chefs d’Etat des six pays de l’Union des Etats d’Afrique centrale (Congo, Cameroun, Tchad, Centrafrique, Guinée Equatoriale, Gabon) ont, quant à eux, «accueilli avec soulagement l’initiative courageuse et humanitaire du gouvernement français ». Le gouvernement du Cap-Vert a lui aussi apporté son soutien à l’intervention française. Ces réactions tranchent avec les prises de position de l’OUA, qui avait mis en garde contre «les dangers» d’une opération entreprise sans l’accord des belligérants. Une opinion partagée par divers pays africains anglophones et plusieurs partis d’opposition dans les pays francophones.

S.Etr

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