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Archive for July, 1994

Des troupes britanniques au Rwanda

July 29, 1994 Leave a comment

Un contingent de 500 hommes devrait arriver d’ici quinze jours. Les Américains, eux, tergiversent.

29 juillet 1994

Londres a annoncé hier l’envoi d’un contingent au Rwanda. Les troupes britanniques, dont les effectifs pourraient atteindre 500 hommes, seront à pied d’œuvre d’ici quinze jours. Elles se composeront essentiellement de techniciens, d’ingénieurs et de médecins chargés d’apporter un soutien logistique et humanitaire. L’Irlande a également répondu favorablement à l’appel des Nations unies. Trente soldats seront acheminés à Kigali dans les jours à venir. En revanche, les modalités d’un déploiement de militaires américains demeuraient hier encore floues. Les Etats-Unis, échaudés par le précédent somalien, n’ont toujours pas précisé si une partie de leurs effectifs – 4 000 hommes au total – sera stationnée au Rwanda. Le général Daniel Schroeder, chef de l’opération humanitaire, a démenti des informations faisant état de l’arrivée dès jeudi de troupes à Kigali. Les Etats-Unis ont reconnu l’existence d’une «certaine confusion» sur les buts de l’opération Soutenir l’Espoir. Une mission américaine est d’autre part attendue à Goma, de même qu’une centaine de soldats chargés d’aider au • ramassage des cadavres. L’ONU est encore loin du compte. Sur les 5 500 Casques bleus autorisés par le conseil de sécurité à renforcer la Minuar (Mission des Nations Unies au Rwanda), seuls 550 hommes sont actuellement présents sur le terrain. L’organisation internationale a demandé à la

France de ne pas retirer ses troupes tant qu’une relève crédible n’aura pas été rassemblée. « Ce serait tragique si nous n’avions pas les effectifs nécessaires pour remplacer les soldats français», a déclaré dans une conférence de presse le chef du département des opération de maintien de la paix de l’ONU, Kofi Annan. Or, le mandat de l’opération Turquoise expire le 22 août. «Nous sommes dans une course contre la montre, a ajouté le responsable onusien. Si les Etats membres n ‘agissent pas rapidement pour déployer des troupes convenablement équipées et entraînées, la tragédie se poursuivra. » Le temps presse. Les 50 000 réfugiés qui ont regagné ces derniers jours le Rwanda ont amené avec eux le choléra. Plusieurs des personnes rentrées hier à Kigali, la capitale, se plaignaient de douleurs abdominales et de diarrhées. Ces réfugiés, transportés par des camions de l’ONU, n’ont pas subi de test du choléra et pourraient donc véhiculer l’épidémie. La maladie gagne rapidement, en dépit de l’installation de centres de mise en quarantaine entre Goma et la frontière rwandaise. Au Zaïre, également, la population locale jusque-là épargnée, commence à être touchée. Outre le choléra, deux cas de méningite ont été découverts dans des camps de réfugiés. S’il s’agit d’une forme «épidémique», le risque de contamination sera «très élevé», selon Médecins sans frontières.

S.Etr.

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Categories: Rwanda

Le voyage feutré de Balladur l’«Africain»

July 29, 1994 Leave a comment

Confirmant qu’il se rendrait dimanche au Rwanda, le Premier ministre a salué, hier au Sénégal, la démocratie «exemplaire et vivante». Dakar, envoyé spécial

  

  

29 juillet 1994

  

Sous la pression d’un déplacement au Rwanda désormais officiellement annoncé pour dimanche, Edouard Balladur exécute son voyage initiatique dans «notre Afrique traditionnelle» sans grande émotion. Hier, devant l’Assemblée nationale sénégalaise, «l’une des plus anciennes institutions parlementaires d’Afrique», le Premier ministre français ‘a guère fait le forcing en matière de démocratisation. «Les voies vers la démocratie sont multiples, elles sont longues à parcourir», a-t-il expliqué aux députés dont plusieurs, de l’opposition, sortent tout juste de prison. «Je me garderai donc soigneusement de prodiguer conseils ou, moins encore, des leçons», a ajouté Edouard Balladur, plus prompt à distribuer des compliments. Le Sénégal, «résolument engagé sur le chemin de l’Etat de droit», a ainsi été qualifié de «démocratie exemplaire et vivante». Pendant près d’une heure, le Premier ministre ne s’est guère écarté d’un discours sans relief, lu d’une voix monotone. Sauf pour se féliciter de la «nouvelle fraternité d’armes» entre soldats français et sénégalais, au Rwanda précisément. Il a annoncé qu’il s’y rendrait pour quelques heures, dimanche, dans le double but de «visiter nos forces armées qui font un difficile travail admirablement» et, concernant la masse des réfugiés agglutinés autour de Goma (Zaïre), de «cerner encore mieux leurs besoins». Interrogé, en petit comité, sur l’aide américaine qui commence à arriver massivement, Edouard Balladur a laissé tomber, du bout des lèvres, qu’il la trouvait «voyante». Dimanche, donc, il rehaussera par sa présence «l’effort, longtemps solitaire, de la France»…

Hier, venu «parler en ami» aux élus, du Sénégal, Edouard Balladur a «réaffirmé de façon solennelle l’engagement de la France à l’égard du continent africain». Cependant, désormais dépouillé de tout intérêt de puissance, cet engagement n’est plus qu’un « devoir moral». La démocratie? «A chaque pays de trouver sa propre formule.» L’intégration régionale? «L’Afrique est une», francophone ou anglophone, elle doit «décloisonner les courants d’échange». La sécurité? L’Organisation de l’unité africaine (OUA) doit se «transformer en un véritable mécanisme de sécurité collective». Et l’aide? Il faut que «l’Union européenne ait une véritable politique africaine». En quelques formules, avec de courtois mouvements de dégagement, Edouard Balladur a mis fin au tête-à-tête franco-africain.

Le Premier ministre s’en défend. Sensible au reproche de manquer de chaleur humaine, il invoque des «amitiés africaines» dont il ne ferait « simplement pas étalage, question de style». Et il martelle, tout en relevant lui-même qu’il s’agit d’une aide exceptionnelle après la dévaluation, appelée à prendre fin: «Aucun gouvernement en France, depuis trente ans, n’a fait autant en matière d’aide à l’Afrique que le mien. »

S.Sm.

Categories: Rwanda

Habyarimana, retour sur un attentat non élucidé

July 29, 1994 1 comment

Le 6 avril, l’avion du président rwandais est abattu à Kigali. Depuis, ni l’ONU
ni la France n’ont voulu ouvrir une enquête, qui pourrait, selon nos informations, mener au FPR, le seul qui disposait d’une logistique suffisante.
 
29 juillet 1994

 
Plus de cent jours après l’attentat contre l’avion du président général Juvénal Habyarimana, le 6 avril, la responsabilité de l’acte qui a déclenché les massacres de plusieurs centaines de milliers de Rwandais demeure inconnue. Aucune enquête n’a été menée sur le terrain, ni par l’une ou l’autre des parties belligérantes, ni par les Nations unies. Malgré la mort des trois Français de l’équipage (pilote, copilote et mécanicien) de l’appareil, Paris n’a pas non plus chargé un juge d’instruction d’éclaircir les circonstances d’une action terroriste qui risque d’être un mauvais précédent sur le continent africain. Seule la veuve du président rwandais, Agathe Habyarimana, réfugiée à Paris, poursuit ses recherches très orientées, aidée par l’ex-numéro deux de la cellule antiterroriste de l’Elysée, le capitaine Paul Barril, et Me Jacques Vergés, deux francs-tireurs du «village» franco-africain. En revanche, les protagonistes du drame rwandais – les héritiers politiques de l’ancien régime, les «rebelles» du Front patriotique rwandais (FPR) mais, aussi, l’ONU et la France – n’ont aucun intérêt à reconstituer le crime et, surtout, à dévoiler les ressorts du fol enchaînement meurtrier qui l’a suivi. Comme le démontre l’examen du contexte de l’attentat, la négligence coupable des uns et la logique assassine des autres ont permis l’hécatombe. Retour, donc, sur l’attentat du 6 avril. L’enquête, sur place, de même qu’une centaine de témoignages recueillis au Rwanda, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est et en Europe, fait ressortir, en l’absence de preuves matérielles, comme la plus plausible des différentes hypothèses une -monstrueuse- présomption : que le Front patriotique rwandais, le mouvement représentant les Tutsis minoritaires du Rwanda, ait pu commettre l’acte entraînant le génocide de ses partisans.

La «boîte noire»

On l’a crue à Paris, au ministère de la Défense, chez les agents secrets du boulevard Mortier, chez l’ex-numéro deux de la «cellule antiterroriste» de l’Elysée, le capitaine Barril, avenue de la Grande-Armée. Il est vrai que le commandant de Saint-Quentin, un gendarme du Détachement français d’assistance militaire à l’instruction (Dami), résidant à l’intérieur même du camp de Kanombe qui jouxte l’aéroport de Kigali, a été sur le site du crash dans les minutes ayant suivi l’attentat. D n’a cependant récupéré ni enregistreur de voix dans le cockpit, ni enregistreur de paramètres de vol (altitude, vitesse, fonctionnement des réacteurs…), communément appelés «boîte noire». Cette mission, au contraire, a été confiée trois jours plus tard, le matin du dimanche 10 avril, à un commando militaire français reparti sur le site pour, en priorité, récupérer les corps des trois membres de l’équipage ayant péri dans l’attentat Le ministre de la Coopération, Michel Roussin, un ancien de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure, les services secrets français), avait par trois fois pris le téléphone pour qu’on recouvre au plus vite, dans une capitale à feu et à sang d’où il fallait évacuer plus de quatre cents Français, les restes des concitoyens rassemblés dans des sacs en plastique. «Ce n’est pas tant la fameuse boîte noire qu’on nous demandait de chercher que la tête d’autoguidage infrarouge du missile», explique un responsable de l’opération. Finalement, ni l’une ni l’autre n’ont été trouvées.

Toutefois, devant témoin à Kigali, l’attaché militaire de l’ambassade de France, le colonel Bernard Cuissac, également gendarme et de la même promotion que le capitaine Barril, a affirmé qu’on avait « trouvé la boîte noire- ». Or dès le lendemain du crash, la société privée servant d’écran au ministère de la Coopération pour la rémunération -à hauteur de 3 millions de francs par an-de l’équipage français de l’avion, la Sa-tif, a expliqué qu’il n’y avait pas d’enregistreur à bord. Le 17 juin, en réponse à une requête de l’ONU, le gouvernement français a officiellement notifié ne pas détenir la fameuse «boîte». Néanmoins, le 23 juin, le capitaine Barril montre au siège de sa Société de sécurité et de renseignements (secrets), avenue de la Grande-Armée, «sa» boîte noire à un confrère du journal Le Monde. L’ex-gendarme du GIGN, qui a quitté l’Elysée en octobre 1983,1’a récupérée à Kigali où, depuis l’attentat, il s’est rendu à deux reprises: le 27 avril, lorsqu’il remonte le drapeau sur l’ambassade de France et, à nouveau, à la mi mai. Il est alors accompagné de Léon Habyarimana, l’un des fils du président qui, cependant, reste en sécurité à Gisenyi, sur la frontière rwando-zaïroise. Paul Barril mène son enquête mandaté par la veuve Habyarimana, évacuée par l’armée française et accueillie à Paris. Dès 1990, «avant l’offensive du FPR» qui, en octobre, envahit le Rwanda depuis l’Ouganda voisin, il a effectué «un audit de l’armée rwandaise». Si Barril a effectivement été «recommandé» auprès de chefs d’Etat africains par François de Grossouvre, le conseiller et ami de François Mitterrand qui s’est suicidé en avril à l’Elysée, il n’était cependant pas «envoyé par l’Elysée» -comme l’a écrit le Canard enchaîné-au lendemain de l’assassinat du président Habyarimana.

Quant à la «boîte noire», l’ex-super-gendarme n’a pas péché par des excès de vérification. «Elle est noire ma boîte, oui ou non ?», lance-t-il, narquois, interrogé sur ses affirmations publiques d’avoir rapporté la mémoire technique de l’avion abattu en plein vol. Or, une vraie boîte noire, totalement «sertie» (pour éviter des manipulations) et munie de trois prises seulement (alimentation, enregistrement, restitution des données), est -facile à retrouver en cas d’accident-… orange.

 

L’arme du crime

Elle est inconnue. On sait seulement que c’est un missile épaulé à guidage infrarouge, du type «tire et oublie», qui a abattu l’avion. Sur le site du crash, le commando français n’a rien récupéré permettant, avec certitude, de l’identifier. Pour cause: le missile fatal -sur les deux ou trois qui, depuis la colline de Massaka, au sud-est de l’aéroport, ont été tirés- a explosé, comme il le doit, à faible distance de sa cible, déchiquetée par les éclats. Il pourrait s’agir d’un SAM-7 de fabrication soviétique ou, sa version modernisée commercialisée à partir de 1985, d’un SAM-16 (un «grail» ou un «gremlin», selon les noms de code de l’Otan). Mais il n’est pas exclu non plus qu’il s’agisse d’un Stinger américain, un missile très performant comme ceux livrés à la guérilla sud-soudanaise via l’Ouganda, l’Etat parrain du FPR. Ainsi, l’arme signe le crime* réellement ou à des fins de manipulation: l’armée rwandaise ne disposait pas de missiles sol-air, alors que le FPR s’en était servi pour abattre deux hélicoptères des FAR et, dès octobre 1990, un avion gouvernemental de reconnaissance au-dessus de Kagitumba, dans l’extrême nord. Un officier français affirme cependant que des missiles du FPR -portant «des inscriptions en lettres latines»- auraient été récupérés pendant la guerre. Ont-ils été remis aux FAR? Deux ministres rwandais de la Défense, qui se sont succédé à ce poste et dont l’un, James Gasana, vit depuis juillet 1993 en exil à Genève, le démentent catégoriquement.

En théorie, un missile sol-air est d’emploi facile mais, pour réellement toucher une cible, il faut une certaine expérience opérationnelle. Des combattants du FPR disposent de ce savoir-faire, de même que -si l’on retient l’hypothèse de leur implication- des «mercenaires blancs».

Les mercenaires

Rien, hormis des rumeurs contradictoires sur place et, celles-ci alimentant celle-là, une guerre des services de renseignements, n’accrédite l’hypothèse d’une opération d’agents ou de mercenaires blancs. Début juin, la CIA a affirmé -sans preuves- que «deux agents de la DGSE ont abattu l’avion». L’auditoriat militaire à Bruxelles, chargé d’enquêter sur l’assassinat de dix Casques bleus belges à Kigali, le lendemain de l’attentat, a également lancé des ballons d’essai. Ceux-ci ont fait surface dans deux journaux: Le Soir et, en flamand, le Gazet van Antwerpen. Ont ainsi été mis en cause, successivement, «deux membres du Dami français» (comptant 25 militaires le 6 avril), «deux anciens membres du Dami», puis des mercenaires stipendiés par des extrémistes hutus.

A Paris, les coups de sonde dans le milieu des «soldats de fortune» se sont avérés infructueux. Les services spécialisés, ayant vainement sorti leurs antennes, ne peuvent formellement exclure qu’un Français ait pu participer à l’attentat, mais aucun indice n’est venu conforter cette hypothèse. «Dans un tel cas, ils sont ou très bien planqués ou morts», affirme une source.

Un fait: la DGSE n’avait pas de «poste fixe» à Kigali, mais y effectuait des «missions d’intervalle», centrées sur le renseignement et non sur l’action. Un détail: l’un des deux coopérants militaires français assassinés le 7 avril à Kigali habitait «la maison de l’agent», connue -à tort ou à raison- comme celle d’un ancien «correspondant» de la DGSE. Cependant, même si le nouvel occupant servait de «relais radio d’urgence», rien ne permet de lier sa mort, celle de son épouse et de l’autre adjudant-chef français à l’attentat contre l’avion.

 

L’hypothèse accusant des extrémistes hutus

Elle attribue l’attentat à des jusqu’au-boutistes du régime qui. ayant eu tout à craindre d’un compromis avec la rébellion armée du FPR. auraient décidé d’éliminer le Président. En l’absence de preuve matérielle, cette hypothèse manque aussi de plausibilité: d’abord, parce que les protagonistes radicaux du régime, qu’il s’agisse du chef de la garde présidentielle ou de la cheville ouvrière des escadrons de la mort («Réseau zéro») ont eux-mêmes péri dans l’attentat, aux côtés du Président. Ensuite, parce que «la petite cour» -akazu- de ce dernier, en fait essentiellement sa belle-famille, n’a aucunement préparé la relève politique, pas plus que les extrémistes de la CDR (Coalition pour la défense de la République). Dans une improvisation totale, les états-majors de l’armée et de la gendarmerie ont été provisoirement présidés par «le plus ancien officier dans le grade le plus élevé», le général Ndindiliyimana, plutôt modéré. Par la suite, le «gouvernement intérimaire» a également fait preuve d’impréparation. Enfin, les extrémistes proches du chef de l’Etat n’avaient nullement besoin d’abattre une douzaine de personnalités, dont le Président -hutu- du Burundi voisin. Au courant des faits et des gestes d’Habyarimana, ils auraient aisément pu l’éliminer individuellement, par exemple sur la route bordée de bananeraies qu’il empruntait quotidiennement pour rallie Kigali, à partir du camp résidentiel de Kanombe.

Auprès des siens, la cote du président Habyarimana était au plus bas en octobre 1992. après la signature du «protocole d’accord sur les nouvelles institutions», ainsi qu’en août 1993, au lendemain des accords de paix d’Arusha, autre victoire du FPR sur le papier. Or, au moment des faits, le pouvoir de la présidence était largement rétabli, l’opposition intérieure s’étant scindée et sa majorité hutue ayant été récupérée par le régime. Incontestablement, entre autres dispositions prévues en faveur d’une réconciliation nationale, la réduction des effectifs de l’armée -d’environ 35 000 à 14 000 hommes, dont 40% des combattants «intégrés» du FPR- aurait pu justifier un acte désespéré. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit: l’attentat contre l’avion a été une opération militaire, minutieusement préparée, froidement exécutée, à ce jour tenue secrète. Pour un bon connaisseur de 1 ‘ armée rwan-daise, celle-ci, «même avant sa déroute, n ‘avait pas la capacité de monter une action de commando aussi parfaite».

C’est la rapidité et -à partir de listes préétablies- la systématicité des massacres, dans les heures suivant la mort du président, qui ont accablé les extrémistes hutus. Hâtive conclusion: au Rwanda, depuis longtemps, le terrorisme d’Etat était érigé en service public, et des «listes noires», connues de tous, étaient prêtes des deux côtés, également au sein du FPR. Pour l’avoir parfaitement su, la France, d’autres pays occidentaux et, en premier lieu, les Nations unies -dont la Mission pour l’assistance au Rwanda (Minuar, à l’époque forte de 2500Casques bleus), enregistrait sans réagir les ” meurtres politiques, l’importation massive d’armes et la propagande haineuse des différentes radios- s’imposent aujourd’hui le silence sur un passé qui les compromet. Aucun «parrain» du Rwanda ne veut avouer que, dans un climat d’extrême tension qu’il n’a pas dénoncé, il suffisait d’exploiter la terreur ambiante d’être tué à moins de tuer le premier. Ce qui a été fait, à des fins de génocide, par les miliciens hutus : d’abord à Kigali et, le temps d’enflammer la «colère populaire spontanée», dans le reste du pays. A Bu-tare, la seconde ville, la rage assassine n’a ainsi débuté que le 16 avril. Preuve, parmi d’autres, que le projet d’extermination -sans conteste préparé et prémédité- n’avait pas été mis au point pour le lendemain de l’élimination physique du Président.     .

Le Front patriotique rwandais

Depuis 1990. le mouvement rebelle a mené de front une triple stratégie: politique, militaire et terroriste. En octobre 1990, alors que le président Habyarimana s’était engagé dans une démocratisation «encouragée» par François Mitterrand, trois mois plus tôt au sommet franco-africain de La Baule, le FPR a déclenché une offensive militaire dans le Nord, envahissant le Rwanda depuis l’Ouganda. L’intervention française stoppe le mouvement. Par la suite, un gouvernement de coalition est mis en place, conduit par l’opposition intérieure au régime, le temps de négocier l’intégration du FPR et un nouveau partage du pouvoir. Or, pendant cette phase de «transition», à l’instar des extrémistes de la majorité hutue (85% de la population), la rébellion tutsie recourt au terrorisme aveugle comme moyen de pression. Dans une Etude sur le terrorisme au Rwanda depuis 1990, rédigée sous le contrôle de gendarmes français encadrant la police nationale, il est relevé que, «lorsque les combats FAR/FPR se calment sur le front, nous avons une recrudescence de troubles intérieurs, dont des attentats». Leur but: «La déstabilisation du pays en mettant en cause le Président et son entourage comme commanditaires de ces attentats et en discréditant le gouvernement multipartite pour son incapacité à enrayer cette vague de terrorisme.» Malgré la cécité politique du rapport, qui exclut de son champ d’investigation les escadrons de la mort du régime, la responsabilité du FPR –sur la base des explosifs utilisés et des personnes arrêtées- est démontrée objectivement. «Le FPR est le commanditaire des attentats», conclut le document, précisant que ceux-ci «sont commis dans les zones où il y a une proportion de Tutsis importante. Comme ces attentats sont aveugles et touchent indifféremment les deux ethnies, ils attisent la haine entre les hommes, provoquent des combats intérieurs et favorisent ainsi la fuite des jeunes qui vont s’enrôler dans le FPR»… Cette «stratégie du pire» est admise par un dirigeant du FPR qui, sous couvert d’anonymat, ne veut «exclure la mise en place d’une cellule autonome chargée d’abattre Habyarimana». Il révèle qu’en sa présence, au mois de mars, le président du FPR, Alexis Kanyarengwe, a envisagé de «descendre» -guhanura, en langue nationale- Juvénal Habyarimana.

Des indices à charge

En l’absence de preuves matérielles indiscutables, aucune conclusion définitive ne peut être avancée. D’autant que les conséquences dramatiques de l’attentat -le déclenchement d’un génocide préparé et la chasse organisée aux opposants hutus- astreignent à l’extrême prudence. Cependant, les massacres qui ont suivi l’acte terroriste n’exemptent pas le FPR de tout soupçon. L’évidence circonstancielle -l’arme utilisée, le savoir-faire nécessaire, la nature de l’attentat et, surtout, le contexte politique-constitué des indices à charge importants. Aussi, paradoxalement, dans un pays à massacres récurrents, le génocide n’était-il pas -facile à prévoir. En présence de 2 500 Casques bleus de l’ONU, qui aurait supposé que des tueries à 1′ arme blanche l’emporteraient sur la logique de guerre «normale»? Aujourd’hui, au prix de centaines de milliers de morts, la guerre a permis la prise de pouvoir du FPR.

 

Stephen SMITH

 
 

Categories: Rwanda

Edouard Balladur au chevet du Rwanda

July 28, 1994 Leave a comment

DIPLOMATIE

Au terme de son premier voyage officiel en Afrique, le Premier ministre devrait aller ce week-end à Goma (Zaïre), auprès des réfugiés décimés par le choléra.

 
28 juillet 1994

 
Dakar, envoyé spécial

L’Afrique de papa à l’heure du Rwanda: parti pour trois jours et trois pays du «pré carré» – le Sénégal, la Côte-d’Ivoire et le Gabon -, Edouard Balladur enchaînera sans doute, ce week-end, avec une visite au chevet du Rwanda. Initialement «réticent», selon ses propres dires, face à l’intervention française dont il redoutait qu’elle ne tourne à «l’expédition militaire», le Premier ministre compte ajouter à son périple africain entamé hier un «crochet» à Goma, l’abcès de fixation des réfugiés rwandais dans l’est du Zaïre. Au terme d’un voyage initiatique très convenu -avec des honneurs militaires et un discours politique à Dakar, un bilan économique à Abidjan et un passage obligé à Libreville auprès du président gabonais Omar Bongo -, il rattrapera ainsi l’actualité d’un continent qu’il sait « marginalisé » et qui, du Libéria au Rwanda en passant par la Somalie, semble en train de se suicider. Au Rwanda, le moment est tout choisi pour se porter sur le terrain: en raison, bien sûr, du dramatique exode, des souffrances et des ravages du choléra qui, en pleine trêve d’été, ont bouleversé l’opinion publique française. Mais aussi parce que l’opération Turquoise, mal partie, et surtout du mauvais côté, celui des «bourreaux», s’est miraculeusement rachetée auprès des victimes qu’elle n’avait nullement prévues : non pas les Tutsis, déjà largement massacrés à son arrivée, mais les réfugiés hutus fuyant le Front patriotique rwandais (FPR) victorieux. Enfin, l’engagement massif des Etats-Unis change à nouveau les données du problème: du fait de la disparité des moyens et aussi parce que les Américains, vierges d’une compromission particulière   avec   l’ancien   régime, pourront s’installer, eux, à Kigali, auprès des nouveaux maîtres du pays. Tout juste lavée des soupçons du passé, la France clamera donc sa «re lève» qui. en fait, est déjà amorcée.

Un voyage peut en cacher un autre: finalement, le premier déplacement officiel en Afrique d’Edouard Balladur – sans compter son voyage, en février, pour les obsèques du «doyen» ivoirien Félix Houphouët-Boigny -s’achèvera en raid humanitaire. Au départ, selon l’immuable rite de passage qui, sous la Ve République, impose à tout présidentiable de se faire adouber par les «amis de la France» sur le continent noir, le chef du gouvernement devait, lui aussi, prendre son masque africain. A l’arrivée, au Rwanda, il devrait montrer son visage humain… En tout cas, la rupture est forte, aussi symboliquement: après les tapis rouges, les dîners officiels et les toasts portés à la «communauté de destin», Edouard Balladur délaissera le Concorde emprunté en compagnie d’Edmond Alphandéry et de Michel Roussin, le ministre des Finances et de l’Economie, et son collègue de la Coopération. C’est en Falcon et en petit comité qu’Edouard Balladur se rendra «auprès des malheureux».

A l’ombre du Rwanda, on oublierait presque que les anciennes colonies de la France ne se portent pas très bien, elles non plus. Hier après-midi, en empruntant la route depuis l’aéroport de Dakar, bordée de ces immondices qui font le bonheur des vautours, le Premier ministre français a débuté son périple dans la «capitale de la dévaluation». C’est en effet ici, au Sénégal, qu’a été décidé, en janvier, le premier «réajustement» – une baisse de valeur de 50% – du franc CFA, jusque-là lié d’une parité immuable pendant un demi-siècle à la monnaie française. Six mois plus tard, Edouard Balladur revendique, dans une interview qu’il vient d’accorder à l’hebdomadaire Jeune Afrique: «La dévaluation, c’est moi. » Et il estime que «le bilan est positif». Ce qui, globalement, correspond à la réalité mais n’empêche pas qu’au premier trimestre de l’an I de la dévaluation. le Sénégal a vu chuter ses importations de 20%. et ses exportations, qui devaient pourtant être «stimulées» par la mesure, de 40%. Aussi parlera-t-on politique à Dakar, alors que la Côte-d’ Ivoire, bon élève de la dévaluation, aura droit à un discours sur la compétitivité retrouvée, et le Gabon, qui organise un mini sommet des chefs d’Etat d’Afrique centrale pour l’occasion, sera gratifié d’une façon un peu incongrue de considérations sur la «dimension culturelle» et la francophonie. Aujourd’hui, devant l’Assemblée nationale sénégalaise, dans un pays où des députés sont élus depuis un siècle et demi, mais aussi les leaders d’opposition régulièrement envoyés… en prison, Edouard Balladur précisera ses idées sur la démocratisation du continent. Aucune surprise n’est attendue: ne voulant pas «donner de leçons», le Premier ministre répétera simplement qu’il «n’est pas convenable de transiger sur la liberté des élections». A la question de savoir si tel n’a pas été le cas lors du dernier scrutin présidentiel au Gabon, son entourage répond: «La France ne s’est pas prononcée sur la régularité de ces élections mais constate que des discussions sont engagées avec l’opposition»… La «solidarité exigeante» qu’Edouard Balladur veut ériger en nouvelle vertu des relations franco-africaines se résume, pour l’essentiel, à un appel à la rigueur financière. Aussi, à la différence de ses prédécesseurs, le Premier ministre vient-il en Afrique sans «cadeaux» à distribuer, mais sans chefs d’entreprise qui l’accompagneraient dans son voyage non plus. «En vingt-quatre heures utiles dans chaque pays», avant de se rendre au Rwanda, Edouard Balladur compte labourer le « champ» traditionnel de la France en Afrique, qui est aussi électoral: sur 1,3 million de Français à l’étranger, 300 000 vivent sur le continent noir.

 
Stephen SMTTH

Categories: Rwanda

Le Burundi, de nouveau prêt à exploser

July 12, 1994 Leave a comment

Comme au Rwanda voisin, l’histoire des Hutus et des Tutsis du Burundi n’est qu’une suite de massacres et de haine. Et à l’heure de la désignation du nouveau président, les passions s’exacerbent encore.

  

Bujumbura, envoyé spécial

  

12 juillet 1994

  

Tous les matins et tous les soirs, au poste frontière entre le Burundi et le Zaïre, c’est le ballet des voitures officielles. Le soir, une bonne partie du gouvernement burundais part dormir à Uvira, sur la rive zaïroise du lac Tanganyika. Le matin, les ministres reviennent gouverner leur pays où, neuf mois après l’assassinat du premier président hutu par l’armée tutsie, ils ont toujours peur de passer la nuit. Il est vrai qu’entre-temps, un autre président hutu a trouvé la mort, le 6 avril dernier, dans l’attentat contre l’avion du chef de l’Etat rwandais. Juvénal Habyarimana. qu’il accompagnait. A présent, c’est également du Rwanda, ironiquement de la «zone humanitaire» instaurée par l’armée française, que viennent des appels haineux à la «vengeance»: depuis Bugarama Radio Rutemangingo — « celui qui coupe aux articulations » – appelle la majorité hutue au Burundi à «en finir une fois pour toute avec l’oppresseur tutsi». Depuis l’indépendance des deux pays, en 1962, le Rwanda et le Burundi ont fonctionné comme des vases communicants. La composition ethnique de leur population est identique:85%de Hutus, 14% de Tutsis et 1 % de Twa, des pygmées aborigènes. Le Rwanda avait fait dès 1959 sa «Révolution sociale», portant au pouvoir les Hutus majoritaires, alors que le Burundi, par la force des armes, était resté sous la férule -successivement- d’un capitaine, d’un colonel et d’un major tutsi. Cette asymétrie politique a provoqué des flux et reflux de réfugiés, au gré des circonstances. A chaque massacre, de part et d’autre de la frontière, les rescapés se sont mis à l’abri dans l’espoir de faire, un jour, de leurs anciens bourreaux de nouvelles victimes.

A présent, depuis la «zone humanitaire» dans le sud-ouest du Rwanda. les Hutus les plus extrémistes entrent au Burundi. Illégalement, car la frontière vient d’être fermée et l’armée burundaise y monte la garde. Cependant, majoritairement tutsie, l’armée burundaise ferme les yeux sur les «partants»: les Tutsis, surtout des intellectuels et des jeunes, qui rejoignent les «zones libérées» du Front patriotique rwandais (FPR), le mouvement rebelle. Ainsi, la polarisation s’exacerbe dans les deux camps: le Burundi est infiltré de Hutus assassins et rend au Rwanda des Tutsis revanchards.

«Dire que l’intervention française au Rwanda a achevé de fragiliser le Burundi est une litote plutôt qu ‘une exagération», soupire, à Bujumbura. un ambassadeur occidental. Dans la capitale burundaise, les chancelleries suivent depuis la mort du président Cy-prienNtaryamira,le6avril,rinterminable feuilleton de la succession. Aujourd’hui, à l’expiration du délai constitutionnel d’intérim assuré par le président de l’Assemblée nationale, Alexis Kanyarengwe. il devait toucher à sa fin. Mais «l’intérimaire» vient de demander une prolongation. Se poursuivent, donc, les tractations entre représentants de tous les partis, des églises et de la «société civile » : dans tin grand hôtel de la place, où, sur les murs, les portraits officiels des deux prédécesseurs tués depuis neuf mois font figure de galerie d’ancêtres portant la poisse…

Une histoire qui piétine

« Tout est prêt pour le coup d’Etat, il ne nous manque plus qu’un Président», ironise le journal L’Aube de la démocratie, violemment anti-Tutsis. Une démocratie assassinée en octobre dernier: c’est alors que le premier président élu régulièrement. Melchior Ndadaye, un Hutu, a été battu à mort dans le camp des parachutistes. Depuis, l’histoire au Burundi n’a guère fait de progrès. « Nous menons dans ce bas monde un bal infernal, diabolique, capable de nous pousser à un suicide collectif», écrit, dans son éditorial commémorant la fête de l’indépendance, le 1er juillet. Le Renouveau, qui n’y croit plus: «Des extrémistes mortifères de tous bords se transforment en vampires, en anthropophages buvant le sang et mangeant la chair de leurs concitoyens». C’est à peine exagéré. Dans les jours qui ont suivi la tentative de coup d’Etat et l’assassinat du président Ndadaye, en octobre dernier, les Hutus des collines s’étaient constitués en «comité d’autodéfense». Bilan: des dizaines de milliers de, Tutsis massacrés. Loin de cesser, le bain de sang n’a que changé de camp lorsque l’armée est intervenue pour « rétablir l’ordre », parfois à la mitrailleuse lourde. Là encore, il y eut des dizaines de milliers de victimes. Depuis l’équilibre de la terreur entre, d’un côté, la majorité écrasante des Hutus et, de l’autre, l’armée tutsie monopolisant la force publique, a évité le pire. «Nationaliser l’armée, comme le revendiquent les Hutus, au prorata des réalités démographiques ». est – sur le papier – une idée démocratique. Dans les circonstances actuelles, sa concrétisation serait cependant, selon l’expression locale, «pousse-génocide».

«Un pays au bord de l’abîme»

D’où les négociations: bien que leurs «frères exaspérés» distribuent déjà des armes dans les collines, les Hutus se sentent obligés de composer avec les Tutsis en uniforme. Ainsi, dans le salon du grand hôtel, on parle abondamment de «responsabilité civique». de « démocratie réelle » et de « l’unité nationale ». Sur le terrain, entre-temps, des convois de l’armée tombent dans des embuscades meurtrières avant de revenir en force pour ratisser des quartiers dans le cadre d’un programme de «désarmement» qui, bien souvent, consiste à tirer à vue sur des civils… L’Aube de la démocratie écrit: «H y en a même parmi eux qui détruisent leurs propres maisons pour mettre cela sur le dos des Hutus, afin de susciter la colère et l’intervention des militaires. »

Unanimes, les ambassades occidentales à Bujumbura estiment que seule la désignation de l’actuel président -hutu- par intérim, Alexis Kanya-rengwe, peut sauver «unpays au bord de l’abîme». L’expression est de l’intéressé lui-même qui espère l’emporter face aux extrémistes des deux camps, grâce à l’appui de F état-major de l’armée. Seulement, dans ses rangs, on ne veut plus accepter «un autre président hutu» qu’à condition d’invalider, a posteriori, les premières élections libres ayant, il y a un an. Porté au pouvoir Melchior Ndadaye. «Ce n’était qu’un recensement ethnique», explique un soldat signataire d’un tract pourfendant «une quelconque légitimité sortant des urnes». Aussi, le futur président ne devrait-il son pouvoir qu’au bon vouloir de l’armée.

Molestés, agressés depuis que les forces françaises sont intervenues au Rwanda. les coopérants de Bujumbura sont partis, officiellement, «en anticipant sur leurs vacances». En réalité, pour éviter de spectaculaires évacuations, l’ambassade a «bloqué» des places sur les vols réguliers, notamment sur celui du lundi, d’Air France. Pour les expatriés qui restent, les plans d’évacuation sont «au point». Le Burundi se prépare à désigner son président. En toute sérénité: dans un pays où des charlatans vendent le «fétiche des abeilles» qui, selon leur boniment, «entrent dans les narines- des militaires tutsis et tuent leur cerveau», où 350 000 Tutsis rescapés des massacres d’octobre travaillent, le jour leurs champs, mais rentrent la nuit, dormir dans des camps, sous la protection d’une armée dont deux tiers des effectifs ont à l’époque perdu – au moins -un parent…

En octobre dernier, à la radio, on se référait aux tueries en cours en parlant d’Agashawu. «la petite colère». On redoute la grande.

Stephen SMITH

Categories: Burundi

«Turquoise crée plus de besoins que de solutions»

July 12, 1994 Leave a comment

LE FLUX DES REFUGIES RESTE INTARISSABLE

12 juillet 1994

  

Philippe Biberson. président de Médecins Sans Frontières, était reçu le 8 juillet au Quai d’Orsay, comme d’autres ONG, par Alain Juppé qui a demandé leur concours à l’opération humanitaire au Rwanda.

  

LIBERATION. Le gouvernement français qui redoute une «catastrophe humanitaire », reproche aux ONG de traîner les pieds. Quelles sont les raisons de votre «retard» pour reprendre leur expression, de vos hésitations ou vos réticences?

  

PHILIPPEBIBERSON.Unretardpar rapport à quel calendrier? Celui des politiques, celui des militaires de l’opération Turquoise? Cessons cette polémique stérile. Médecins Sans Frontière est au Rwanda depuis le début de la crise. Il y a un mois nous étions dans cette zone dite maintenant « zone de sécurité» pour évaluer les besoins humanitaires. Nous avons hier décidé d’installer une mission dans la région de Gikongoro. Nous travaillerons dès jeudi pour répondre à des besoins que nous avons évalués. La communauté internationale est du reste bien mal venue pour donner des leçons aux ONG, elle qui n’est intervenue que trois mois après le début des massacres. Nous, au moins, n’avons pas quitté Kigali.

  

LIBERATION. A présent, êtes-vous prêts à vous engager et, le cas échéant, à quelles conditions?

  

P.B. Les seules réticences tiennent à la confusion qui a été entretenue par la nature de cette intervention dont on ne sait quels objectifs elle poursuit. Les ONG ne peuvent pas apparaître comme étant au service de l’intervention française. En le faisant, elles se priveraient de toute crédibilité auprès des populations quelles qu’elles soient. Aucun retard n’est à mettre au compte de ces réticences. De la même façon que notre engagement présent ne peut en rien être interprété comme une caution à Topé-ration française. En habillant une opération militaire d’un qualificatif humanitaire, on courait le risque de créer plus de problèmes que d’en résoudre, voire d’aboutir à une catastrophe. A chacun son métier! L’intervention Turquoise, il faut bien le constater, a créé plus de besoins qu’elle n’en a résolus.

Les populations ont été attirées dans une vaste nasse où elles sont devenues totalement tributaires de l’aide internationale. Il n’y a pas d’autre choix que de leur venir en aide. LIBERATION. Le fait de travailler, au lendemain d’un génocide, du côté aussi des assassins, les milices pro-gouvernementales qui se sont réfugiées dans la zone humanitaire, vous gêne-t-il?

P.H. Nous travaillerons effectivement dans des zones où des responsables de massacres se mêlent au milieu de populations civiles qui ont. elles, besoin d’une aide massive. Là encore à chacun son métier. Le notre est d’alléger les souffrances, celui des politiques est normalement de juger les responsables des massacres. Par dessus tout, que cette aide humanitaire ne dispense pas les politiques de faire le travail qui leur reste à faire: rendre justice au peuple

rwandais.

Recueilli par S.Sm.

Categories: Rwanda

Humanitaire, trop humanitaire…

PAR STEPHEN SMITH*
 
8 juillet 1994

 
Sur le terrain, nous dit-on, la preuve est apportée: l’armée française au Rwanda est bien celle du salut humanitaire. Elle a pressé des bonnes sœurs à monter dans des hélicoptères, toutes pales tournantes, elle a chargé ses bras tatoués d’orphelins et protégé des survivants tutsis. Reste qu’elle attend, l’arme au poing, les rebelles du FPR. «Qu’ils viennent, ces Khmers noirs!» Pour le moment, ils ne sont pas venus. Le FPR a pris la France au mot, préférant à la bataille pour la «zone humanitaire», au sud-ouest, la formation d’un gouvernement d’union nationale, à Kigali. Pourquoi? Parce que, les vainqueurs se doivent de politiser leur révolte, ethniquement insensée. Après le génocide, les Tutsis ne représentent plus qu’entre 5 et 10%. Les autres sont morts. Morts comme on voudrait que le soit l’encombrant passé: celui de la «fraternité d’armes franco-rwandaise» dont parle toujours – pour combien de temps? – Radio Rwanda.

A Paris, les tenants du «Hutu power» extrémiste ont été mis sur la touche. A présent, c’est Alain Juppé – lisse, policé, intelligent – qui «communique» sur le Rwanda: des appels, plusieurs, des opinions, changeantes, des sentiments, inalterablement bons. L’idéal, c’est désormais notre «devoir d’homme». C’est, aussi, un devoir de deuil et de réflexion. Au Rwanda, le génocide s’est préparé comme une pollution d’esprit Puis, il s’est accompli «normalement». Des Hu-tus massacrent des Tutsis, ou l’inverse, au Rwanda ou au Burundi voisin, quoi de plus normal? L’extraordinaire, pour le quidam en France, c’était de retenir qui – Hutus ou Tutsis? – s’est fait «raccourcir d’une tête». Régulièrement, naturellement. Or, le même quidam, assis devant sa petite lucarne, secrète à présent de la compassion. Abondamment. « Tous les jours, on tue encore des dizaines de personnes», lui apprend cette même télévision qui, d’ordinaire, n’a pas de temps d’antenne pour l’Afrique, «continent en perdition». Après la mort de centaines de milliers, spectaculairement découpés, même des dizaines d’Africains comptent. Au Rwanda, puisque de lui seul il est question. En même temps, on meurt par centaines ou par milliers en Angola, au Libéria, au Shaba ou au Sud-Soudan.

L’humanitaire, c’est l’amnésie du présent: l’élan de la charité, le geste qui sauve, la pensée qui s’abîme dans l’océan tiède des bons sentiments. «J’aide, donc je suis humain.» Qui osera dire que, ce faisant, on peut être, aussi, narcissique au plus haut point? Comme les Américains hier en Somalie, nous intervenons au Rwanda d’abord pour nous rendre l’espoir d’être encore humains: égoïste-ment, pour notre rédemption. Bien sûr, au passage, nous sauvons des vies, nous portons secours aux veuves et orphelins. «Monte, on va évacuer l’homme qui a une balle dans le poumon. » Et le caméraman filme l’évacuation d’un pauvre hère, par hélicoptère. Serait-il mort autrement? C’eût été «normal»: sur un continent où, par exemple dans ce Niger sahélien oublié, un tiers des enfants meurent avant l’âge de 5ans, un blessé de guerre ne survit que miraculeusement. Combien de dispensaires fonctionneraient, combien de temps, pour le prix de son évacuation?

Blasphème. Poser la question, ce n’est plus être «bon». La vie n’a pas de prix sauf, d’habitude, quand elle est africaine. Mais à présent, par temps d’exception, il est indécent de parler du coût de notre intervention. Nous sauvons à tout prix, parce que, soudain, il y va de notre «devoir d’homme». Heureusement, pour nos budgets d’aide et de coopération, notre humanité agissante a la longévité des bonnes résolutions. Entre deux accès d’altruisme, l’Afrique revient à ses experts, au FM, à la Banque mondiale, aux journalistes spécialisés, «officiers aux affaires indigènes» de la modernité. Qu’ils se taisent à présent La France, pas celle des barbouzeries mais la grande, celle des tambours roulants, aide le Rwanda comme un prêtre se donne: dans un acte d’oblation.

Le deuil et la réflexion Comment ne pas être bouleversé que, dans «notre» Afrique francophone, un suicide national se soit accompli? Que le Libéria et la Somalie n’aient été que le prodrome d’une contagieuse maladie, l’augure d’un nouveau paradigme, celui de l’autodestruction? Désormais, il n’y aura plus pour l’Afrique que, de temps en temps, de bons sentiments. Au compte-gouttes, comme une transfusion. C’est comme si, dans un pays où il n’y a plus de santé publique, on enverrait des ambulances rutilantes, un Samu toutes sirènes hurlantes. C’est morbide et, pour tout dire, dégoûtant

Mais le chantage humanitaire fonctionne. «Vous votiez peut-être au ‘on les laisse crever? Mais nous y allons, même s’il n ‘y avait plus qu ‘un seul homme à sauver», ont tonné ceux qui, il y a un an seulement, n’ont rien voulu savoir des Tutsis massacrés par milliers, des grenades jetées, à Kigali, dans les chambres à coucher des opposants. «Nous avons fait ce que nous pouvions.» En effet: comme au Libéria, en Somalie, au Sud-Soudan, d’autres cimetières de nos bons sentiments. Nous y sommes intervenus trop tard, le temps d’un émoi, d’un frisson, le temps de tourner une page de publicité humanitaire entre deux omissions. «Humain, trop humain», ironisait Nietzsche quand l’humanité était encore un peu humaine. Depuis qu’elle est humanitaire, la critique a perdu sa raison. Est-ce fou d’arrêter le bras qui sauve? Non. Pas quand c’est le bras qui, d’habitude, arme, le sauveteur qui, d’ordinaire, ne sauve que sa paix d’âme. Au contraire: il faut être fou pour préférer aux intérêts – froids, cruels mais réels – la chimère médiatique et l’ordalie des bons sentiments. Pourquoi? Voyez donc ces hommes qui ne sont plus que des victimes «ciblées».

* Journaliste à Libération

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