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Les nouveaux habits du colonialisme

August 29, 1994 2 comments

IDEES

PAR PAUL JOHNSON *

 
Avant même les événements du Rwanda, les interventions en Somalie et en ex-Yougoslavie ont été l’illustration d’une version nouvelle du colonialisme. Il est temps de réévaluer l’histoire de celui-ci: ses ultimes avatars témoignaient moins d’une exploitation de pays sous-développés, que d’une volonté de les amener graduellement vers l’indépendance.

 
 
29 août 1994

 
Si nous assistons aujourd’hui à un renouveau du colonialisme, c’est sous une forme inédite. Cette nouvelle tendance devrait être encouragée, en théorie comme en pratique, car il n’y a pas d’autre solution pour porter secours aux pays dont les gouvernements locaux ont été laminés et où les conditions les plus élémentaires de ce que l’on appelle la vie civilisée ont disparu, comme c’est le cas dans nombre d’Etats du tiers monde. Certes, ces gouvernements ont maintes fois fait appel à l’assistance militaire de pays développés pour venir à bout de leurs conflits internes. Cependant, le jour où les marines américains ont débarqué en Somalie, ils ont littéralement franchi le Rubicon. En effet, pour la première fois, ils n’agissaient pas sur la demande d’un gouvernement, pour la bonne raison qu’il n’y en avait plus.

L’intervention, réalisée sous l’égide du Conseil de sécurité des Nations unies, affichait des visées humanitaires. D s’agissait avant tout de tenter de protéger la vie et la propriété privée dans un pays qui avait fourni la preuve tangible de son incapacité à s’autogouverner.

Le cas de la Somalie – où la communauté internationale n’ a eu d’autre choix que de jouer un rôle semi-colonial – n’est pas isolé. L’intervention militaire directe dans le conflit qui déchire l’ex-Yougoslavie a montré que le colonialisme nouvelle formule dépassait sa caricature d’hommes blancs régentant les affaires africaines et intégrait l’éventualité d’une intervention en Europe ou ailleurs.

Il n’en reste pas moins vrai que l’Afrique, où les gouvernements ont une fâcheuse tendance à s’effondrer plus vite qu’ailleurs, demeure le terrain de prédilection de ce type d’action. Quant aux appels au secours, ils ne proviennent pas des élites politiques locales, qui ne demandent qu’à conserver l’apparat du pouvoir, mais des citoyens ordinaires, las de faire les frais de l’incompétence de leurs gouvernants. L’origine de cette exhortation à un renouveau du colonialisme place le phénomène dans une perspective radicalement différente. La génération actuelle agrandi dans le rejet du colonialisme sous toutes ses formes. Elle le considère comme un fléau, une forme d’oppression grossière dont certains pouvoirs technologiquement supérieurs s’arrogent le droit d’user au détriment de populations plus vulnérables. Les anciennes puissances coloniales n’échappent pas à la règle. Ce n’est pourtant pas ainsi que le concevaient ses précurseurs historiques.

Premier à le pratiquer, l’Empire grec avait fondé des villes-colonies pour propager sa civilisation. Et les Romains ont marché sur les traces des Grecs. D’ailleurs, les populations ainsi colonisées s’accommodaient pour la plupart fort bien de cette forme de gouvernement. Au point que, au Ve siècle avant l’ère chrétienne, elles ont profondément déploré la destruction de l’Empire romain.

De la Renaissance au début du XXe siècle, les pays d’Europe d’abord, la Russie et les Etats-Unis ensuite, se sont âprement disputé les colonies. Tous étaient animés du même sentiment: apporter la civilisation à ceux qui n’avaient pas eu l’heur d’en faire l’expérience. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que le colonialisme a commencé à subir les assauts répétés de l’opinion libérale.

A l’issue de la Première Guerre mondiale, lorsque Woodrow Wilson imposa l’autodétermination en Europe, le principe du colonialisme était déjà sérieusement ébranlé. C’est pourquoi, au lieu de répartir les colonies qui appartenaient auparavant à l’Allemagne et à la Turquie entre les puissances victorieuses, le traité de Versailles préféra les placer sous tutelle. Estimant que ces territoires n’étaient pas encore en mesure de se gouverner seuls, la Société des Nations décida de leur octroyer certains pouvoirs administratifs destinés à les mettre sur la voie de l’indépendance. La Grande-Bretagne se vit confier l’Irak, la Jordanie, la Palestine et le Tanganyika (aujourd’hui Tanzanie). La France prit la Syrie et le Liban sous son aile. Quant aux Etats-Unis et au Japon, ils héritèrent de la responsabilité de quelques îles sur l’océan Pacifique.

La notion de «tutelle» trouvait son origine dans le droit civil britannique stipulant qu’un mineur de moins de 21 ans était pupille, c’est-à-dire placé sous tutelle judiciaire, jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité. En 1899, le Soudan anglo-égyptien devint le premier territoire à expérimenter un tel statut. En vertu du principe selon lequel une colonie est toujours destinée à acquérir son indépendance le moment venu, Egyptiens et Britanniques envisageaient, à terme, de former une élite locale susceptible de conduire leur ancien condominium vers l’indépendance. Cette notion, déjà implicite dans l’administration des territoires asiatiques et africains dépendant de la Couronne, fut par la suite consignée légalement. Ainsi sont nés les «dominions» britanniques d’Afrique du Sud, du Canada, d’Australie et de Nouvelle-Zélande.

La signature du traité de Versailles marqua donc l’avènement d’un postulat: toute colonie est, par essence, vouée à l’indépendance. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’hostilité au colonialisme n’a cessé décroître, alimentée d’un côté par la largeur d’esprit des Américains, de l’autre par la diffusion de l’idéologie soviétique.

La propagation de ces nouvelles valeurs morales, associée à l’impact de la Seconde Guerre mondiale, qui affaiblit considérablement les anciennes puissances coloniales européennes, en particulier l’Empire britannique, annonça l’ère de la décolonisation. Pourtant, les colonies n’avaient paradoxalement jamais été mieux administrées qu’au cours de cette dernière période. Leur niveau de vie avait progressé dans des proportions étonnantes. Le Ghana et le Nigeria, par exemple, avaient été remarquablement préparés à l’indépendance. Le Maroc, admirablement géré par la France, avait reçu du maréchal Lyautey une splendide infrastructure routière et fluviale. Quant au Congo, s’il fut tout d’abord durement exploité par la Belgique, il n’en fut pas moins doté d’une administration de tutelle exemplaire dans les années 50.

Bref, la décision de rendre leur liberté aux colonies fut prise au moment même où elles tiraient le meilleur profit de la tutelle européenne. Il y eut bien quelques administrateurs expérimentés pour s’élever contre un abandon aussi abrupt de la transition graduelle vers l’indépendance, mais leurs voix restèrent lettre morte. En géopolitique comme dans l’habillement, la mode a son mot à dire, et, à l’époque, elle était précisément à la décolonisation à marche forcée. Même si, au milieu des années 60, le vent s’apprêtait déjà à tourner. Puis vint l’heure des regrets. Non de la part des puissances coloniales, qui se sont retrouvées financièrement soulagées de ce que Kipling appelait leur «fardeau d’homme blanc», mais de celle de leurs anciens sujets. En Afrique, l’instabilité qui s’est emparée du Congo belge aussitôt après sa décolonisation, en 1960,n’a pas tardé à embraser le continent. Elle n’a d’ailleurs pas fait que des victimes. Certains ont même prospéré: les politiciens professionnels, les officiers de l’armée et les hommes d’affaires véreux. En revanche, la situation de l’immense majorité des citoyens s’est sérieusement dégradée, d’une part à cause de l’effondrement du gouvernement constitutionnel et de la disparition de l’autorité de la loi, d’autre part à cause de la corruption, des conflits incessants, des guerres tribales, des invasions et des pénuries. Les experts occidentaux qui avaient milité en faveur d’un transfert de pouvoir accéléré assuraient que le continent africain traversait une mauvaise passe et que, outre la multiplication des aides, la patience était de rigueur. Cette vision des choses est aujourd’hui dépassée. En effet, dans les années 80, on a fini par s’apercevoir que l’aide de gouvernement à gouvernement ne servait la plupart du temps qu’à cautionner des régimes incompétents, impopulaires ou corrompus. Au cours des années 80, les gouvernements occidentaux ont commencé à délaisser l’aide aveugle d’autrefois au profit de projets spécifiques et se sont mis à contrôler plus étroitement les dépenses, tandis que les organisations humanitaires internationales continuaient d’acheminer d’énormes quantités d’argent et de marchandises. Malgré l’amélioration notable de la première, les deux méthodes se sont heurtées trop souvent à un obstacle infranchissable: l’inconsistance du gouvernement local. La plupart du temps, des factions tribales ou des hordes de bandits réquisitionnaient les vivres, soit pour se les approprier, soit pour les écouler sur le marché noir. C’est ainsi que, au début des années 90, quelques organisations internationales ont commencé à prôner ouvertement la nécessité d’une présence militaire occidentale pour pallier l’absence critique de gouvernement dans des situations de crise comme celle de la famine en Afrique de l’Est,

Or l’ONU n’était, par mandat, autorisée à déployer des troupes que sur la demande expresse d’un gouvernement légitime. Dans ce cas, comment intervenir en Haïti, où le gouvernement est notoirement illégitime? Ou en Somalie, où il était inexistant? Les Nations unies et l’Occident allaient-ils rester les bras croisés?

Pendant les années 70, la réponse aurait sans doute été oui. Dans les années 80, la mode a commencé à changer. Les puissances occidentales étaient animées d’une volonté nouvelle de recourir à la force pour défendre les causes qu’elles estimaient justes. C’est l’Angleterre de Margaret Thatcher qui a remis l’ingérence au goût du jour lorsque, en 1982, elle a violemment riposté à l’occupation argentine dans les îles Malouines. L’année suivante, s’engouffrant dans la brèche, l’Amérique de Reagan écrasait militairement une tentative de coup d’Etat en Grenade. Ensemble, en 1990, les deux pays ont pris la tête d’une gigantesque coalition – à laquelle se sont joints nombre de pays du tiers monde – pour mettre fin à l’intrusion irakienne au Koweït.

La décision américaine d’envoyer des marines en Somalie sous l’égide des Nations unies a marqué un nouveau tournant décisif. Là, il ne pouvait être question d’invitation du gouvernement local puisqu’il n’existait aucune structure de ce type. En Somalie, la mission consistait à s’assurer que l’aide internationale atteignait bien ceux à qui elle était destinée en escortant les convois et le personnel humanitaires pour les protéger des bandes armées qui faisaient régner la terreur. Mais ce type d’intervention est frustrant par nature. Les Etats-Unis en ont déjà constaté les limites. Les militaires français ou belges engagés dans des «missions de sauvetage» en Afrique centrale ont été confrontés au même problème. S’ils parviennent à rétablir l’ordre pour une période et dans un périmètre déterminés, il leur est en revanche impossible de traiter l’origine des troubles, car celle-ci est politique et requiert une solution politique. C’est pourquoi, dès qu’ils se retirent, le chaos reprend ses droits. Les maux qui assaillent l’Afrique – ainsi que certains Etats non africains – n’ont rien à voir avec le colonialisme, la démographie, les catastrophes naturelles ou autres manques de crédits. Les gouvernements sont les seuls responsables de la plupart des plaies qui s’abattent sur les populations, y compris la famine. Des gouvernements illégitimes, incompétents ou corrompus, des gouvernements qui cumulent ces trois . tares ou encore des gouvernements fantômes. Pendant plus de trente ans, ignorant les causes, la communauté internationale s’est contentée de soigner les symptômes. Or, la cause dont découlent toutes les autres est évidente, même si personne n’a jamais osé l’admettre publiquement: certains Etats ne disposent pas du degré de maturité suffisant pour se gouverner seuls. Les laisser continuer ainsi, avec la violence et l’avilissement humain que cela implique, constitue une menace pour la stabilité de leurs voisins et une offense pour nos consciences. Il s’agit là d’un problème moral : le monde civilisé se doit de porter secours à ces contrées déshéritées en panant les gouverner.

 
* Auteur de l’Histoire du monde moderne et du Grand Mensonge des intellectuels (Robert Laffont), Paul Johnson travaille actuellement à une histoire du peuple américain. Ce texte a été écrit avant la crise rwandaise.
© New York Times Magazine.
Traduit de l’américain par Frédérique Carvajal.

 

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