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Archive for January, 2006

PARIS ABANDONNE KINSHASA A SA DERIVE

January 27, 2006 1 comment

Sanctionnant la nomination par Mobutu d’un Premier ministre à sa botte, le Quai d’Orsay a annoncé hier «l’interruption de toute coopération civile et militaire avec le Zaïre» et le rapatriement imminent de ses ressortissants. Sur place, cependant, affrontements, attentats et pillages se poursuivent.

 
Kinshasa, envoyés spéciaux

 
L’Occident, la France en tête, lâche le maréchal Mobutu. Hier matin, à bord d’un hélicoptère de l’armée française, dix des douze ambassadeurs de   la   Communauté   européenne sont allés remettre au président zaïrois, sur son bateau au mouillage à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Kinshasa, une déclaration sèche de quatre lignes: « La Communauté et ses Etats membres considèrent que la mise en place d’un gouvernement qui ne répondrait pas aux critères contenus dans leur déclaration en date du 21 octobre entraînerait de graves conséquences sur le plan diplomatique, politique et économique, tant au niveau bilatéral que communautaire. » Deux heures plus tard, la France a sanctionné la nomination, mercredi, d’un Premier ministre à la botte du maréchal, là où la CEE avait exigé un «gouvernement de consensus jouissant d’un large soutien populaire». Avec effet immédiat, le porte-parole du Quai d’Orsay à Paris a annoncée / ‘interruption de toute coopération civile et militaire avec le Zaïre ».

, La mesure est sans précédent dans les relations franco-africaines, à moins de remonter à la rupture décrétée par le général de Gaulle, en 1958, avec la Guinée de Sékou Touré. L’interruption —et non pas la simple suspension— de toute coopération française avec le Zaïre entraînera le départ définitif de 174 coopérants, dont 80 militaires. Si la désorganisation totale du pays a déjà largement paralysé la coopération civile, la rupture sur le plan militaire est brutale. En principe dès aujourd’hui, la France cesse d’assurer l’encadrement de l’école militaire interafricaine de blindés à Mbanza, au sud de Kinshasa, et du Centre d’entraînement des troupes aéroportées (CETA), auquel appartient, notamment, la 31e brigade de parachutistes, l’unité d’élite du régime. Celle-là, il est vrai, s’est surtout illustrée depuis un mois, malgré ses instructeurs français, comme avant-garde |dans les pillages…

Une maisonnette en parpaings à moitié soufflée par l’explosion, la carcasse presque méconnaissable d’une voiture projetée au fond de la cour et le cadavre d’un chien déchiqueté par la charge s’offraient aux yeux des habitants du quartier de Bangu, dans la périphérie sud de Kinshasa. Dans la nuit, vers trois heures et demie, une bombe avait ouvert une brèche béante dans la maison. Les faux plafonds, y compris dans le voisinage, se sont tous effondrés. Cependant, dans les chambres de l’autre côté de la maison, -«Muanza Tshishimbi, son épouse Mo nique et leurs sept enfants n’ont pas été blessés.

«J’ai vu une jeep Pajero, avec des militaires dedans», a témoigné hier matin un garçon de 12 ans. Gardien d’un véhicule, il avait passé la nuit dans la rue. «Mais je ne les ai pas vus entrer dans la concession », s’est-il expliqué. Le soupçon se porte néanmoins sur les « hiboux », les escadrons parallèles de l’armée zaïroise. D’autant que la victime, Muanza Tshis-himbi, n’est pas un inconnu. Garde du corps d’Etienne Tshisekedi, il est depuis de longues années l’un des plus fidèles partisans du leader de l’opposition zaïroise, nommé fin septembre Premier ministre avant d’être brusquement révoqué, lundi, par le maréchal Mobutu. Selon l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti d’Etienne Tshisekedi, les maisons de deux autres de leurs partisans auraient également été plastiquées dans la nuit de jeudi à vendredi.

S’agit-il d’actes de vengeance et d’intimidation après les émeutes, jeudi, dans la «Cité» de Kinshasa? Le fait est que, hier, le bilan des combats de rue de la veille s’est alourdi. Selon des sources recoupées, au moins cinq personnes ont trouvé la mort dans les violences, une douzaine ont été blessées par balles et une soixantaine sérieusement malmenées dans les affrontements avec les forces de l’ordre.  Les victimes ne se situent pas toutes du côté des manifestants : un neveu du président Mobutu, qui tentait de défendre sa propriété l’arme à la main, a été lapidé à coup de briques par une foule enragée. Hier, Kinshasa, toujours quadrillée par les forces de l’ordre, a retrouvé un semblant de normalité, sans incidents comparables à ceux de la veille. Cependant, simultanément comme par effet d’entraînement, toutes les grandes villes du Bas-Zaïre, au Sud-Ouest de la capitale, ont été saccagées par des bandes de militaires. C’est le cas, notamment, de Kwilu Ngongo et de sa sucrière, de Lukala, où est implantée la plus grande cimenterie du Zaïre, ainsi que de Moanda, la base de l’exploitation pétrolière sur la côte. Hier en début d’après-midi, des témoignages recueillis par contact radio attestaient de la poursuite des pillages dans ces villes. De même, à Lubumbashi, la capitale du Shaba, le «nettoyage» des maisons d’expatriés ayant fui depuis le début de la semaine achèverait à présent l’œuvre de destruction.

Devant cette dégradation générale, les puissances occidentales ont décrété hier la phase ultime de leur opération d’évacuation. La Belgique, l’ex-puissance coloniale restée très présente dans le pays, a ordonné hier à tous ses ressortissants de quitter le Zaïre. De même, la France a renouvelé l’appel au départ de ses quelque 600 citoyens toujours sur place. Même s’il n’est pas explicitement annoncé, le retrait des contingents militaires, belge et français, est dans la logique de cette «démarche pressante». Après avoir permis, avec les meilleures garanties de sécurité, l’évacuation de quelque 20000 ressortissants de la Communauté européenne, le corps expéditaire, arrivé sur place le 25 septembre dernier, devra être rapatrié dans les meilleurs délais. « Sous huitaine », suppose-t-on dans les ambassades à Kinshasa. Et le Zaïre ? Il semble définitivement parti à la dérive. La nomination comme nouveau Premier ministre de Mungul Diaka n’a provoqué, outre l’éruption de colère à Kinshasa, qu’un dangereux retour aux réflexes tribaux. Lui-même Bandundu, l’ethnie à laquelle appartient la moitié des habitants de Kinshasa, Mungul Diaka s’est prévalu d’une assise populaire avec cette profession de foi tribale: « Si je dois choisir entre un frère et un ami, le choix est clair. » Région par région, le Zaïre menace de sombrer dans l’anarchie. La putréfaction de l’ancien ordre a atteint un stade où le « pouvoir central » ne s’exerce même plus sur la capitale. Hier, les journalistes de la radiotélévision zaïroise, après 48 heures sous la tutelle des militaires, ‘ ont pris l’antenne pour annoncer un «service public new look»: promettant une « information saine et honnête», ils ont demandé « pardon au peuple pour leur compromission avec les forces opposées au processus démocratique»…

Caroline DUMAY
Stephen SMITH

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Categories: Zaïre

L’horreur cherche ses mots

January 21, 2006 Leave a comment

 

Alors que le calme semble être revenu, le pays s’interroge sur les circonstances des massacres interethniques qui ont embrasé le nord du territoire. Partout la même litanie: «On ne comprend pas. » Des enquêtes sont en cours.

 

Août 1988

 

Bujumbura, envoyé spécial

 

Le grand chien aux allures de berger allemand va mourir. Il traîne près de la demeure de son maître, se couche sans illusions.. Attend. C’était une des plus belles maison de Ntega, l’une des communes où ont débuté les affrontements entre Hutu et Tutsi qui ont provoqué l’intervention de l’armée. Son propriétaire, un riche commerçant Tutsi de la région, a été l’un des premiers visés.

Des tracts ont d’abord circulé le dénonçant comme un exploiteur qui avait fait fortune après les massacres de Hutu en 1972. Le 15 juillet, près d’un millier de villageois sont montés jusqu’à sa villa armés de machettes, de lances, d’arcs et de flèches. Ils se sont emparés de sa femme et de ses enfants tandis que lui-même se barricadait, armé d’un fusil. Pour le faire sortir, les assaillants ont blessé sa famille à coups de machette. Le sang de ses gosses n’a pas convaincu le commerçant. On a lâche la femme et les enfants.

L’assaut a débuté. Il a duré près de six heures. Le propriétaire a finalement cédé et, en tentant de s’enfuir, il a été intercepté, tué à coups de machette, jeté dans une fosse septique. Entre-temps ses enfants et sa femme ont eux aussi été ‘ assassinés alors qu’ils tentaient de panser leurs premières blessures. Aujourd’hui, en observant la maison défoncée, brûlée et recouverte de pierres, on imagine la scène. Tout a été pillé ou frénétiquement détruit par des hommes et des femmes qui, la veille, semblaient entretenir les meilleurs rapports avec leurs futures victimes. Même chose un peu plus loin où la sœur Béatrice a vu quelques-uns de ses paroissiens Tutsi massacrés par leurs voisins. Il ne reste qu’un billot de bois, rouge du sang de la vingtaine d’hommes et de femmes que l’on a décapités, et un corps boursouflé et sans tête sculpté à coups de machette. Autour, une région vide de ses habitants, des maisons pillées, brûlées, détruites ou quelques corps d’enfants, de femmes et d’hommes sur lesquels s’acharnent les vautours.

Le directeur de la presse écrite du Burundi, originaire de la région, contemple la maison de ses parents dévastée. Son père a eu les jambes coupées avant d’être tué devant sa mère: «Je ne comprends pas, j’ai été élevé avec ceux qui ont fait ça, c’était des voisins, des amis. » En effet, personne ici ne comprend ce qui, du jour au lendemain, a poussé la population de deux villages proches de la frontière du . Rwanda, Netega et Maranga, à s’entre-tuer. On s’interroge, et, à Bujumbura, on est inquiet de l’avenir même si, pour l’instant, le reste du pays reste apparemment calmé.

Bien sûr, il y a l’histoire. La domination historique des Tutsi, minoritaires, sur les Hutu. Les massacres de 1965 et de 1972 qui ont fait plusieurs centaines de milliers de victimes Hutu. La persistance de la domination tutsi au gouvernement, dans l’administration et dans l’armée, malgré les efforts accomplis par le président Buyoya qui a pris le pouvoir en 1987. Le ressentiment des quelques intellectuels hutu qui ont échappé aux éliminations massives de 1972… Mais tout a été si soudain. Si violent.

Alors, on cherche en évitant les explications trop simples de certains responsables burundais qui affirment qu’il s’agit là « d’une tentative de déstabilisation de la nation organisée par un pays voisin ». On évoque les manœuvres militaires qui se déroulaient dans la région. On dénonce l’incurie des responsables tutsi locaux qui n’ont pas su se mettre à l’écoute de la population hutu majoritaire. Peut-être même leurs faux pas qui ont poussé certains militants hutu à se croire inquiétés.

En tout cas, des habitants hutu de Ntega et Maranga ont été convaincus par certains des leurs de l’imminence d’un nouveau massacre et ont pris les devants. Tuer pour ne pas être tués. Tuer de manière panique, convaincus par quelques intellectuels qu’on allait à nouveau s’en prendre à eux.

Les autorités burundaises répètent que des enquêtes sont en cours. A Bujumbura, quelques fonctionnaires hutu et tutsi s’inquiètent. Dans une pétition, ils se demandent pourquoi l’armée n’est pas intervenue assez tôt alors qu’elle était sur place, parlent de provocations et demandent une commission d’enquête interethnique, en soulignant que les Hutu doivent être associés de manière plus réelle à l’exercice du pouvoir.

Du même coup, on s’aperçoit que rien n’est réglé même si les métissage successifs ont aplani les différences entre Hutu et Tutsi. Certains des signataires se demandent même en privé si les partisans de l’ancien président Bagaza n’ont pas laissé pourrir la situation afin de dénoncer le «laxisme » du nouveau régime et de revenir à leur ancienne hargne anti-hutu.

Une attitude, qui, de l’autre côté, va renforcer les analyses les plus figées des intellectuels hutu rêvant de prendre le pouvoir à leurs rivaux historiques. Un sentiment que l’on éprouve en écoutant certains réfugiés hutu pérorant du Rwanda contre le régime du Burundi. Cependant, tout cela ne doit pas faire oublier l’intervention militaire burundaise, qui a sans doute provoqué plus de morts que les premiers massacres..

En attendant, le couvre-feu est toujours maintenu de 5heures à 19heures dans l’ensemble du pays, lès habitants doivent être munis de laissez-passer et les barrages policiers ou militaires sont toujours aussi nombreux sur les routes. Il est vrai qu’il y a deux jours des équipes sanitaires chargées d’enterrer les cadavres ont été attaquées à coups de lances alors qu’elles étaient protégées par une escorte militaire.

Gilles MILLET

Categories: Burundi