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L’horreur cherche ses mots

 

Alors que le calme semble être revenu, le pays s’interroge sur les circonstances des massacres interethniques qui ont embrasé le nord du territoire. Partout la même litanie: «On ne comprend pas. » Des enquêtes sont en cours.

 

Août 1988

 

Bujumbura, envoyé spécial

 

Le grand chien aux allures de berger allemand va mourir. Il traîne près de la demeure de son maître, se couche sans illusions.. Attend. C’était une des plus belles maison de Ntega, l’une des communes où ont débuté les affrontements entre Hutu et Tutsi qui ont provoqué l’intervention de l’armée. Son propriétaire, un riche commerçant Tutsi de la région, a été l’un des premiers visés.

Des tracts ont d’abord circulé le dénonçant comme un exploiteur qui avait fait fortune après les massacres de Hutu en 1972. Le 15 juillet, près d’un millier de villageois sont montés jusqu’à sa villa armés de machettes, de lances, d’arcs et de flèches. Ils se sont emparés de sa femme et de ses enfants tandis que lui-même se barricadait, armé d’un fusil. Pour le faire sortir, les assaillants ont blessé sa famille à coups de machette. Le sang de ses gosses n’a pas convaincu le commerçant. On a lâche la femme et les enfants.

L’assaut a débuté. Il a duré près de six heures. Le propriétaire a finalement cédé et, en tentant de s’enfuir, il a été intercepté, tué à coups de machette, jeté dans une fosse septique. Entre-temps ses enfants et sa femme ont eux aussi été ‘ assassinés alors qu’ils tentaient de panser leurs premières blessures. Aujourd’hui, en observant la maison défoncée, brûlée et recouverte de pierres, on imagine la scène. Tout a été pillé ou frénétiquement détruit par des hommes et des femmes qui, la veille, semblaient entretenir les meilleurs rapports avec leurs futures victimes. Même chose un peu plus loin où la sœur Béatrice a vu quelques-uns de ses paroissiens Tutsi massacrés par leurs voisins. Il ne reste qu’un billot de bois, rouge du sang de la vingtaine d’hommes et de femmes que l’on a décapités, et un corps boursouflé et sans tête sculpté à coups de machette. Autour, une région vide de ses habitants, des maisons pillées, brûlées, détruites ou quelques corps d’enfants, de femmes et d’hommes sur lesquels s’acharnent les vautours.

Le directeur de la presse écrite du Burundi, originaire de la région, contemple la maison de ses parents dévastée. Son père a eu les jambes coupées avant d’être tué devant sa mère: «Je ne comprends pas, j’ai été élevé avec ceux qui ont fait ça, c’était des voisins, des amis. » En effet, personne ici ne comprend ce qui, du jour au lendemain, a poussé la population de deux villages proches de la frontière du . Rwanda, Netega et Maranga, à s’entre-tuer. On s’interroge, et, à Bujumbura, on est inquiet de l’avenir même si, pour l’instant, le reste du pays reste apparemment calmé.

Bien sûr, il y a l’histoire. La domination historique des Tutsi, minoritaires, sur les Hutu. Les massacres de 1965 et de 1972 qui ont fait plusieurs centaines de milliers de victimes Hutu. La persistance de la domination tutsi au gouvernement, dans l’administration et dans l’armée, malgré les efforts accomplis par le président Buyoya qui a pris le pouvoir en 1987. Le ressentiment des quelques intellectuels hutu qui ont échappé aux éliminations massives de 1972… Mais tout a été si soudain. Si violent.

Alors, on cherche en évitant les explications trop simples de certains responsables burundais qui affirment qu’il s’agit là « d’une tentative de déstabilisation de la nation organisée par un pays voisin ». On évoque les manœuvres militaires qui se déroulaient dans la région. On dénonce l’incurie des responsables tutsi locaux qui n’ont pas su se mettre à l’écoute de la population hutu majoritaire. Peut-être même leurs faux pas qui ont poussé certains militants hutu à se croire inquiétés.

En tout cas, des habitants hutu de Ntega et Maranga ont été convaincus par certains des leurs de l’imminence d’un nouveau massacre et ont pris les devants. Tuer pour ne pas être tués. Tuer de manière panique, convaincus par quelques intellectuels qu’on allait à nouveau s’en prendre à eux.

Les autorités burundaises répètent que des enquêtes sont en cours. A Bujumbura, quelques fonctionnaires hutu et tutsi s’inquiètent. Dans une pétition, ils se demandent pourquoi l’armée n’est pas intervenue assez tôt alors qu’elle était sur place, parlent de provocations et demandent une commission d’enquête interethnique, en soulignant que les Hutu doivent être associés de manière plus réelle à l’exercice du pouvoir.

Du même coup, on s’aperçoit que rien n’est réglé même si les métissage successifs ont aplani les différences entre Hutu et Tutsi. Certains des signataires se demandent même en privé si les partisans de l’ancien président Bagaza n’ont pas laissé pourrir la situation afin de dénoncer le «laxisme » du nouveau régime et de revenir à leur ancienne hargne anti-hutu.

Une attitude, qui, de l’autre côté, va renforcer les analyses les plus figées des intellectuels hutu rêvant de prendre le pouvoir à leurs rivaux historiques. Un sentiment que l’on éprouve en écoutant certains réfugiés hutu pérorant du Rwanda contre le régime du Burundi. Cependant, tout cela ne doit pas faire oublier l’intervention militaire burundaise, qui a sans doute provoqué plus de morts que les premiers massacres..

En attendant, le couvre-feu est toujours maintenu de 5heures à 19heures dans l’ensemble du pays, lès habitants doivent être munis de laissez-passer et les barrages policiers ou militaires sont toujours aussi nombreux sur les routes. Il est vrai qu’il y a deux jours des équipes sanitaires chargées d’enterrer les cadavres ont été attaquées à coups de lances alors qu’elles étaient protégées par une escorte militaire.

Gilles MILLET

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