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PARIS ABANDONNE KINSHASA A SA DERIVE

January 27, 2006 1 comment

Sanctionnant la nomination par Mobutu d’un Premier ministre à sa botte, le Quai d’Orsay a annoncé hier «l’interruption de toute coopération civile et militaire avec le Zaïre» et le rapatriement imminent de ses ressortissants. Sur place, cependant, affrontements, attentats et pillages se poursuivent.

 
Kinshasa, envoyés spéciaux

 
L’Occident, la France en tête, lâche le maréchal Mobutu. Hier matin, à bord d’un hélicoptère de l’armée française, dix des douze ambassadeurs de   la   Communauté   européenne sont allés remettre au président zaïrois, sur son bateau au mouillage à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Kinshasa, une déclaration sèche de quatre lignes: « La Communauté et ses Etats membres considèrent que la mise en place d’un gouvernement qui ne répondrait pas aux critères contenus dans leur déclaration en date du 21 octobre entraînerait de graves conséquences sur le plan diplomatique, politique et économique, tant au niveau bilatéral que communautaire. » Deux heures plus tard, la France a sanctionné la nomination, mercredi, d’un Premier ministre à la botte du maréchal, là où la CEE avait exigé un «gouvernement de consensus jouissant d’un large soutien populaire». Avec effet immédiat, le porte-parole du Quai d’Orsay à Paris a annoncée / ‘interruption de toute coopération civile et militaire avec le Zaïre ».

, La mesure est sans précédent dans les relations franco-africaines, à moins de remonter à la rupture décrétée par le général de Gaulle, en 1958, avec la Guinée de Sékou Touré. L’interruption —et non pas la simple suspension— de toute coopération française avec le Zaïre entraînera le départ définitif de 174 coopérants, dont 80 militaires. Si la désorganisation totale du pays a déjà largement paralysé la coopération civile, la rupture sur le plan militaire est brutale. En principe dès aujourd’hui, la France cesse d’assurer l’encadrement de l’école militaire interafricaine de blindés à Mbanza, au sud de Kinshasa, et du Centre d’entraînement des troupes aéroportées (CETA), auquel appartient, notamment, la 31e brigade de parachutistes, l’unité d’élite du régime. Celle-là, il est vrai, s’est surtout illustrée depuis un mois, malgré ses instructeurs français, comme avant-garde |dans les pillages…

Une maisonnette en parpaings à moitié soufflée par l’explosion, la carcasse presque méconnaissable d’une voiture projetée au fond de la cour et le cadavre d’un chien déchiqueté par la charge s’offraient aux yeux des habitants du quartier de Bangu, dans la périphérie sud de Kinshasa. Dans la nuit, vers trois heures et demie, une bombe avait ouvert une brèche béante dans la maison. Les faux plafonds, y compris dans le voisinage, se sont tous effondrés. Cependant, dans les chambres de l’autre côté de la maison, -«Muanza Tshishimbi, son épouse Mo nique et leurs sept enfants n’ont pas été blessés.

«J’ai vu une jeep Pajero, avec des militaires dedans», a témoigné hier matin un garçon de 12 ans. Gardien d’un véhicule, il avait passé la nuit dans la rue. «Mais je ne les ai pas vus entrer dans la concession », s’est-il expliqué. Le soupçon se porte néanmoins sur les « hiboux », les escadrons parallèles de l’armée zaïroise. D’autant que la victime, Muanza Tshis-himbi, n’est pas un inconnu. Garde du corps d’Etienne Tshisekedi, il est depuis de longues années l’un des plus fidèles partisans du leader de l’opposition zaïroise, nommé fin septembre Premier ministre avant d’être brusquement révoqué, lundi, par le maréchal Mobutu. Selon l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti d’Etienne Tshisekedi, les maisons de deux autres de leurs partisans auraient également été plastiquées dans la nuit de jeudi à vendredi.

S’agit-il d’actes de vengeance et d’intimidation après les émeutes, jeudi, dans la «Cité» de Kinshasa? Le fait est que, hier, le bilan des combats de rue de la veille s’est alourdi. Selon des sources recoupées, au moins cinq personnes ont trouvé la mort dans les violences, une douzaine ont été blessées par balles et une soixantaine sérieusement malmenées dans les affrontements avec les forces de l’ordre.  Les victimes ne se situent pas toutes du côté des manifestants : un neveu du président Mobutu, qui tentait de défendre sa propriété l’arme à la main, a été lapidé à coup de briques par une foule enragée. Hier, Kinshasa, toujours quadrillée par les forces de l’ordre, a retrouvé un semblant de normalité, sans incidents comparables à ceux de la veille. Cependant, simultanément comme par effet d’entraînement, toutes les grandes villes du Bas-Zaïre, au Sud-Ouest de la capitale, ont été saccagées par des bandes de militaires. C’est le cas, notamment, de Kwilu Ngongo et de sa sucrière, de Lukala, où est implantée la plus grande cimenterie du Zaïre, ainsi que de Moanda, la base de l’exploitation pétrolière sur la côte. Hier en début d’après-midi, des témoignages recueillis par contact radio attestaient de la poursuite des pillages dans ces villes. De même, à Lubumbashi, la capitale du Shaba, le «nettoyage» des maisons d’expatriés ayant fui depuis le début de la semaine achèverait à présent l’œuvre de destruction.

Devant cette dégradation générale, les puissances occidentales ont décrété hier la phase ultime de leur opération d’évacuation. La Belgique, l’ex-puissance coloniale restée très présente dans le pays, a ordonné hier à tous ses ressortissants de quitter le Zaïre. De même, la France a renouvelé l’appel au départ de ses quelque 600 citoyens toujours sur place. Même s’il n’est pas explicitement annoncé, le retrait des contingents militaires, belge et français, est dans la logique de cette «démarche pressante». Après avoir permis, avec les meilleures garanties de sécurité, l’évacuation de quelque 20000 ressortissants de la Communauté européenne, le corps expéditaire, arrivé sur place le 25 septembre dernier, devra être rapatrié dans les meilleurs délais. « Sous huitaine », suppose-t-on dans les ambassades à Kinshasa. Et le Zaïre ? Il semble définitivement parti à la dérive. La nomination comme nouveau Premier ministre de Mungul Diaka n’a provoqué, outre l’éruption de colère à Kinshasa, qu’un dangereux retour aux réflexes tribaux. Lui-même Bandundu, l’ethnie à laquelle appartient la moitié des habitants de Kinshasa, Mungul Diaka s’est prévalu d’une assise populaire avec cette profession de foi tribale: « Si je dois choisir entre un frère et un ami, le choix est clair. » Région par région, le Zaïre menace de sombrer dans l’anarchie. La putréfaction de l’ancien ordre a atteint un stade où le « pouvoir central » ne s’exerce même plus sur la capitale. Hier, les journalistes de la radiotélévision zaïroise, après 48 heures sous la tutelle des militaires, ‘ ont pris l’antenne pour annoncer un «service public new look»: promettant une « information saine et honnête», ils ont demandé « pardon au peuple pour leur compromission avec les forces opposées au processus démocratique»…

Caroline DUMAY
Stephen SMITH

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Categories: Zaïre

Le Zaïre expulse 26 réfugiés rwandais vers le Rwanda

November 29, 1994 Leave a comment

Vingt-six réfugiés rwandais ont été expulsés dimanche soir vers le Rwanda par les autorités zaïroises, qui les accusent d’être à l’origine des troubles survenus ce week-end dans le camp de Katalé, au nord de Goma.
 
29 novembre 1994

 
C’est la première fois que les autorités zaïroises prennent une telle mesure, depuis l’arrivée en juillet de quelque 800.000 réfugiés dans cette région du Nord-Kivu, à l’est du Zaïre. Les troubles   qui   avaient commencé    vendredi après l’intervention de l’armée zaïroise, déclenchée par plusieurs vols et délits commis par des réfugiés, s’étaient soldés par la mort de 18 réfugiés et d’un garde civil zaïrois.

Le transfert des vingt-six Rwandais s’est effectué en présence des autorités civiles et militaires de Goma, ainsi que de représentants d’organisations carita-tives et du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Côté rwandais, des observateurs de la Mission des Nations unies au Rwanda (Mi-nuar II) ont assisté à l’opération. Plusieurs organisations caritatives présentes dans les camps de Goma avaient récemment dénoncé la terreur que font régner les miliciens hutus et les anciens membres des Forces armées rwan-daises (FAR) dans les camps où ils détournent les aides alimentaires.

Ces incidents ont coïncidé avec la tenue, samedi et dimanche, d’un sommet réunissant les chefs d’Etat du Zaïre, du Rwanda et du Burundi, pour faire le point sur la situation dans les camps de réfugiés établis au Zaïre. Selon la radio zaïroise, les chefs d’Etat de ces trois pays qui forment la Communauté économique des pays des grands lacs (CEPGL)se sont attachés «à la recherche de la paix au Rwanda et au Burundi» et ont projeté de créer des zones de sécurité au Rwanda sous le contrôle des Nations unies.

Déjà le 24 octobre, le Zaïre, le Rwanda et le HCR avaient signé des accords tripartites prévoyant notamment le rapatriement des réfugiés sur la base du volontariat et leur prise en charge dans des centres d’accueil sur le territoire rwandais. Selon les milieux gouvernementaux zaïrois, la partie rwandaise n’aurait toujours pas désigné les membres de sa délégation devant faire partie de la sous-commission chargée des rapatriements. (AFP)

Categories: Rwanda, Zaïre

La remise en selle du maréchal Mobutu

June 23, 1993 1 comment

Point final de son «coup d’Etat de velours», entamé avec la répression sanglante de janvier, le président zaïrois négocie le limogeage du Premier ministre Etienne Tshisekedi, opposant de toujours. Avec le consentement tacite de l’étranger.

  

Kinshasa, envoyé spécial

  

23 juin 1993

  

  

Dans le quartier résidentiel de Limété qui s’étend le long de la grande voie de sortie

vers l’aéroport, au nord de Kinshasa, deux troncs d’arbres barrent une petite rue. Devant une villa sans autre particularité, une cabane en bois sert de guérite à une garde d’honneur

improvisée. Ici habite le Premier ministre du Zaïre. Etienne Tshisekedi. Elu par la Conférence nationale souveraine à une écrasante majorité, en août dernier, il «gouverne» depuis son arrière-cour. Car Etienne Tshisekedi -surnommé «E.T.» tant son intransigeance le fait apparaître comme extraterrestre au sein de la classe politique zaïroise- est combattu par le

maréchal-président Mobutu. Lequel, pour préserver son régime contesté, a recours à une stratégie de dédoublement: pays à la dérive, le Zaïre s’offre le luxe de deux gouvernements, de deux parlements, de deux monnaies. Mais il n’a toujours qu’un seul Président qui moins que jamais, n’est décidé à partir.

Le jeu de bonneteau institutionnel occupe les esprits. Ainsi, aux récentes réunions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la CEE avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). les deux gouvernements du Zaïre, celui d’Etienne Tshisekedi et celui de Faustin Birindwa. Le remier ministre de Mobutu, ont envoyé chacun une délégation. Officiellement boycotté par la communauté internationale, à l’instigation de la «troïka» tutélaire que forment la Belgique, la France et les Etats-Unis, le gouvernement du maréchal-président ne s’en est pas moins imposé. D’abord, parce qu’il est reconnu par la majorité des pays du tiers monde, notamment africains. Ensuite, parce qu’il est seul en mesure de régler les arriérés de cotisation. Enfin, parce que tous les pays, y compris les censeurs occidentaux, continuent de reconnaître les ambassadeurs appointés par Mobutu.

Ce vice de forme rejoint un problème de fond, jusqu’alors inavoué: malgré leur soutien public apporté à Etienne Tshisekedi. les pays occidentaux ne sont satisfaits ni de l’un ni de l’autre gouvernement au Zaïre. Paris renvoie dos à dos les deux gouvernements, jugeant celui d’Etienne Tshisekedi «politiquement inacceptable et ethniquement déséquilibré», selon une exégèse de sa position adressée par le Quai d’Orsay à l’ambassadeur de- France en Ethiopie, censé assurer sur place la liaison avec l’Organisation de l’unité africaine (OUA). S’employant à renouer les fils du dialogue entre le Président et l’opposition, l’archevêque de Kinsangani. Msr Laurent Monsengwo. est identifié comme «seul espoir de solution de la crise institutionnelle et politique au Zaïre». Objectif fixé: faire en sorte «que le président Mobutu, tout en restant en place avec des pouvoirs limités, transfère ses compétences à un gouvernement ayant l’aval du Haut Conseil de la République (HCR) ». le parlement provisoire issu des états-généraux.

Les Occidentaux ne sont donc pas prêts à «chasser» Mobutu. D’ailleurs, le voudraient-ils, en auraient-ils les moyens, une fois écartée l’action militaire qui. en fait, n’a été envisagée qu’en septembre 1991. lors des premiers pillages à Kinshasa? Depuis des mois, la troïka occidentale se concerte au sujet d’un «gel» des biens à l’étranger du président Mobutu. De longues listes sont dressées et échangées, inventaires minutieux de quelque 150 propriétés dont, cependant, seulement une dizaine est enregistrée au nom du maréchal-président. Pour les saisir, les Etats-Unis disposent d’un dispositif légal approprié, alors que la Belgique a dû adopter spécialement une «loi anti-Mobutu». Quant à la France, une législation datant de 1966 permet de contrôler l’accès aux biens publics d’un Etat étranger. A condition, toutefois, que. la demande en soit faite par un gouvernement légal et reconnu…

Vu la confusion au Zaïre, les chancelleries occidentales estiment urgent de temporiser, en attendant la formation d’un «gouvernement de large union nationale» qui. comme le cache son nom. impliquerait la mise à l’écart d’Etienne Tshisekedi. Depuis plusieurs semaines déjà, la France se fait l’avocat d’un tel «compromis». d’autant qu’une première sanction – le refus de visas aux ‘partisans du président Mobutu- a seulement prouvé le pouvoir de nuisance intact de ce dernier. Déjà agacé par la «brimade» des visas supprimés. Mobutu refuse d’accréditer comme successeur à Philippe Bernard, l’ambassadeur as- assassiné en janvier à Kinshasa. Georges Vinson. actuellement en poste en Thaïlande, un fidèle de François Mitterrand devenu diplomate grâce au «tour extérieur» -de promotion. Réclamant un «vrai ambassadeur», les officiels zaïrois daubent sur les «prérogatives régaliennes» du chef de l’Etat… en France.

Habituée à de telles vexations, au gré des relations tumultueuses qu’elle entretient avec son ancienne colonie, la Belgique opte désormais pour la plus grande fermeté. «C’est comme si le départ de Mobutu était une fin en soi quel qu’en soit le prix pour le pays». commente une source française, qui relève que «les Belges se déniaisent maintenant que le Zaïre n ‘a pratiquement plus d’intérêt pour eux». Sur les 2.5% que représente, pour le commerce extérieur belge, toute l’Afrique : au sud du Sahara, le Zaïre compte pour moins d’un dixième, soit 0.4% globalement.

Egalement très ferme au début de l’année, les Etats-Unis se sont ralliés à la stratégie française du «compromis». Le 12 mai. lors d’une réunion de la troïka à Washington. George Moose, le «Monsieur Afrique» de Bill Clinton, a donné son feu vert à une tentative de la dernière chance pour Mobutu, «à condition qu’il donne des gages réels de sa bonne volonté». Ce que l’homme fort du Zaïre a finalement fait: pour la première fois le 21 mai. et à plusieurs reprises depuis, le maréchal-président s’est entretenu avec l’opposition radicale de l’«Union sacrée». L’objet des négociations initiées par MsrMon-sengwo. président du HCR: une nouvelle’ charte de la transition qui limiterait le pouvoir présidentiel à la défense et la diplomatie étrangère, son «domaine réservé». Ne feraient cependant plus partie de ce que l’opposition zaïroise préfère appeler des «domaines de collaboration»: les finances du pays. Prié de gérer mieux ses possessions, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, le chef de l’Etat se verrait attribuer une «liste civile» généreuse, mais ne pourrait plus envoyer ses fourgons à la Banque du Zaïre…

«Le problème est simple: faut-il, oui ou non. se débarrasser de l’un des pires dictateurs sur terre?», persiste .cependant Etienne Tshisekedi. De plus en plus isolé, il reproche à M?r Monsengwo «d’engager l’opposition dans une voie sans issue»: la palabre avec Mobutu. «Mais qu’est-ce qu ‘ils ont fait pour empêcher le Président d’aller de l’avant?, s’insurge le prélat contre cette obstination. Mobutu est toujours là. Ceux qui voulaient le déboulonner aussi. C’est ça. l’efficacité? En attendant. le peuple souffre, et je ne suis redevable qu’à lui.» Trois ans après le début de la démocratisation au Zaïre, dans l’ancienne «cité indigène» de Kinshasa, on ne mange en effet plus à sa faim. Une tartine arrosée d’une «sucrée», boisson non alcoolisée comme le Coca-Cola, constitue pour beaucoup le repas de la journée. Selon une étude nutritionnelle de Médecins sans frontières-Belgique (MSF). en mars. 9% des enfants de moins de cinq ans sont déjà «malnutrits». Près de 5 000 d’entre eux. les plus sévèrement touchés, ne survivent que grâce à 28 centres de nutrition intensive. A moins de braquer à nouveau les puissances étrangères. le président Mobutu réussira son «coup d’Etat de velours», comme un diplomate occidental appelle, par euphémisme, la restauration autoritaire qui a débuté fin janvier avec la répression sanglante de la dernière mutinerie de l’armée. La Division spéciale présidentielle (DSP) avait alors rétabli l’ordre au prix de centaines de tués, militaires et civils confondus. Puis le chef de l’Etat avait nommé et imposé par la force «son» gouvernement: celui de Faustin Bi-rindwa. longtemps compagnon de route d’Etienne Tshisekedi… Ce dernier, avec ses amis, a été privé de tout: de l’accès aux ministères, des voitures officielles, du téléphone international et même du Palais du peuple, la salle de réunion du parlement intérimaire. Faute de mieux. Tshisekedi a siégé pour la dernière fois… au zoo.

  

Stephen SMITH

  

Categories: Zaïre

Mobutu boude le nouveau Premier ministre

August 18, 1992 Leave a comment

18 août 1992

 
Si le maréchal Mobutu a accepté hier la démission du Premier ministre Nguz Karl I Bond, il n’avait toujours pas entériné en fin de soirée la nomination de son remplaçant, l’opposant Etienne Tshisekedi. Elu samedi dernier par la Conférence nationale souveraine, ce dernier aurait du être confirmé dans ses fonctions dans un délai de 48 heures. Le chef de l’Etat du Zaïre avait pourtant promis, dimanche, sa « coopération totale pour une transition que notre peuple veut pacifique ». Selon l’agence Reuter, des tractations visant à « désamorcer la crise » se poursuivaient entre des proches du maréchal Mobutu, au pouvoir depuis vingt-sept ans, et des représentants de Msr Monsengwo, l’archevêque de Kisangani et président de la Conférence nationale.

Selon des milieux d’opposition qui redoutaient hier une « nouvelle cohabitation houleuse », le chef de l’Etat zaïrois demanderait des « garanties supplémentaires » de ses « prérogatives constitutionnelles » pendant la phase de transition, fixée à deux ans. En attendant, il refuserait non seulement de nommer Etienne Tshisekedi, qu’il avait déjà limogé après seulement six jours aux affaires l’automne dernier, mais aussi de signer la « charte de la transition », le document fixant, précisément, les pouvoirs des différentes institutions jusqu’à l’adoption d’une nouvelle Constitution et la tenue d’élections libres. Par. ailleurs, l’ex-Premier ministre a annoncé que la situation était « grave » dans la province du Shaba, où trois personnes ont été tuées lors d’affrontements hier. Enfin, depuis hier, le Zaïre est en état de rupture de stock

pétrolier, avec seulement quelque 5 000 tonnes de carburant – essence, gasoil et kérosène-pour l’ensemble d’un pays cinq fois grand comme la France, rapporte l’AFP en précisant que la consommation moyenne mensuelle du Zaïre est de l’ordre de 40 000 à 50 000 tonnes. La rupture des stocks pétroliers, qui a provoqué hier la fermeture de toutes les stations-service à Kinshasa, survient après l’arrêt des approvisionnements par les fournisseurs qui réclament des

arriérés de paiements de l’ordre de 20 millions de francs. 

 
S.Sm.
 
Rwanda : accord

 
Un accord est intervenu hier entre le gouvernement et les rebelles du Front patriotique rwandais annonçant la fin de 22 mois de guerre civile. Un gouvernement intérimaire multipartiste incluant des membres du FPR devrait être formé prochainement. «Nous nous sommes mis d’accord sur un nouveau système respectant la loi et les droits de l’homme », a déclaré le ministre des Affaires étrangères. Les observateurs de l’OUA se montraient optimistes. Les rebelles sont principalement issus de la minorité tutsi qui dirigeait le pays jusqu’aux soulèvements des années 50 et 60 qui ont porté au pouvoir la majorité hutu.

Categories: Zaïre

L’opposition veut écarter Mobutu en douceur

April 21, 1992 Leave a comment

Soucieuse d’assurer une transition pacifique, la Conférence nationale choisissait hier de ne pas écarter totalement de sa direction les partisans de Mobutu. Tout en réservant à celui-ci un futur présidentiel honorifiques.

 
Kinshasa, envoyé spécial

21 avril 1992

 
 
Ce n’est pas, comme il l’avait souhaité, dans la «joie pascale» que se déroulait  hier l’élection de Mgr Laurent Monsengwo, président de la conférence  épiscopale du Zaïre et archevêque de Kisangani. à la tête du « bureau définitif» de la Conférence nationale. Les quelque 2700 délégués de cette «assemblée du peuple» qui, dès mercredi dernier, avait proclamé sa «souveraineté » et le caractère « impératif, exécutoire et opposable à tous» de ses décisions, se sont empêtrés dans des tractations sans fin pour désigner les 11 membres de l’instance dirigeante de leurs assises. Si l’élection du prélat, favorable à une « réconciliation nationale sans exclusion’», ne faisait aucun doute hier soir, l’entrée dans le présidium de la Conférence nationale de trois proches du président Mobutu s’est, en revanche, âprement discutée jusque tard dans la nuit.

Invoquée à tout bout de champ par des orateurs souvent passionnés, la «dynamique dans la salle» était au départ franchement hostile à tout compromis avec «l’ancien régime». Ce dernier, cependant, n’appartient pas encore au passé, du moins en dehors du « Palais du peuple », à Kinshasa, où siège, depuis sa réouverture, le 6avril, la Conférence nationale. Aussi, paradoxalement, c’était hier le noyau dur de l’opposition zaïroise, l’alliance des partis politiques regroupés au sein de « l’Union sacrée », quia tenu à associer la «mouvance présidentielle», fidèle au maréchal Mobutu . « II faut les impliquer au maximum pour éviter qu’ils ne portent, par la force, un coup d’arrêt à la Conférence nationale ou. s’il le font quand même, pour les mettre devant leurs responsabilités aux veux de l’opinion nationale et internationale», a notamment fait valoir Alexis Tambwe, de l’Union des démocrates indépendants (UDI).

Depuis la mutinerie d’une partie de l’armée, en septembre dernier, les violences et pillages qui ont coûté la vie à plus de 250 Zaïrois et qui ont provoqué l’évacuation de quelque 15000 expatriés, puis l’éphémère passage à la tête du gouvernement du principal opposant Etienne Tshisckcdi. démis par le maréchal Mobutu dix jours après sa nomination comme Premier ministre, l’opposition zaïroise a fait du chemin. Aujourd’hui, l’euphorique espérance d’une rupture nette avec vingt-sept années de régime « mobutiste » l’a cédé à des considérations à la fois plus réalistes et plus… tactiques. Pour dissuader d’un scénario violent «à l’algérienne» le tout-puissant dictateur d’hier, qui garde toujours la haute main sur ce qui reste des finances et de l’armée du pays, l’opposition a accepté de négocier avec lui une « Charte de la transition ».

Ce contrat de mariage forcé, d’une durée limitée à dix-huit mois au grand maximum, se négocie laborieusement en marge de la Conférence nationale. La semaine dernière, alors que celle-ci se préoccupait encore de son règlement intérieur et de la validation des mandats de ses délégués, les protagonistes de l’Union sacrée, d’un côté, et de l’ex-parti unique (MPR), de l’autre, discutaient déjà de « garanties mutuelles qui permettraient le passage à la démocratie, sans dérapage dans la guerre civile ». C’est bien d’un changement de régime qu’il s’agit. Mercredi dernier, dans un texte dactylographié de plusieurs pages. l’opposition a demandé au président Mobutu de «s’effacer» pendant la période de transition : autorisé à régner mais non plus à gouverner, il est prié d’inaugurer les chrysanthèmes au lieu de faire main basse sur la caisse de l’Etat. La réincarnation du maréchal en reine d’Angleterre requiert un solide effort d’imagination. Cependant, pour favoriser cette métempsycose, l’opposition zaïroise a fait des concessions importantes. En échange d’une «attitude constructive» de la part du chef de l’Etat, elle s’engage à reconnaître sa légalité, bien que le mandat présidentiel soit arrivé à échéance le 4décembre dernier, à «ne pas s’en prendre nia sa personne .ni à sa famille, ni son entourage» et. surtout, à lui permettre de se représenter à la prochaine élection présidentielle. En attendant, pour éviter des problèmes qui. en octobre dernier, avaient abouti au brusque limogeage du Premier ministre Tshisekedi, le maréchal vivrait dans les limites pécunaires d’une «liste civile». Celles-ci ne sont pas étriquées: pendant la transition, le budget autonome de la présidence serait fixé à 50 millions de dollars. A titre de comparaison : la « liste civile » du roi des Belges s’élève à environ 5 millions de dollars, celle de la reine d’Angleterre à 9 millions et le budget du Président américain à moins de 12 millions.

 
Stephen SMITH
 

Categories: Zaïre

Mobutu Sese Seko au fil de l’eau

November 9, 1991 1 comment

 Le maréchal reçoit les journalistes à bord du «Kamanyola», son bateau-présidence, sous bonne garde. Pressé par l’Occident de trouver un terrain d’entente avec ses opposants, il espère précipiter, sous quatre mois, des présidentielles qu’il semble sûr de remporter.

 

Samedi 9 novembre 1991

 

Kamanyola, envoyé spécial

 

Maréchal, nous voilà! L’hélicoptère des forces armées zaïroises se pose sur la plate-forme spécialement aménagée du Kamanyola, le bateau-présidence du maréchal Mobutu. Sur le pont arrière, les mains jointes sur la tête, le «chef» du Zaïre salue en triomphateur quelques dizaines de pêcheurs qui l’acclament, debout dans leurs frêles pirogues au milieu du fleuve. Puis, il se tourne vers ses invités: trois journalistes occidentaux, une équipe de télévision zaïroise, son «conseiller» français, Michel Lambi-net, et, gentil organisateur du voyage, son « intendant général », René-Henri Buisine, également français. C’est après un quart d’heure de vol en rase-mottes sur les eaux boueuses du fleuve Zaïre —le deuxième du monde après l’Amazone, avec un débit moyen de 40000 m3 par seconde— que le Kamanyola est apparu : bateau « mixte » du temps colonial, mi-cargo, mi-paquebot fluvial, l’ancien Général Holtzen a été racheté par le président Mobutu en 1967. Depuis, en « homme du fleuve », il monte et descend régulièrement le cours du Zaïre entre Kinshasa et Kisangani, sur plus de 1700 kilomètres. Sur ce trajet, rien, aucun îlot, pas un bras mort ou le moindre comptoir n’est ignoré par le président. Celui-ci vit son pays à la courbe du fleuve.

Un luxe relatif

Depuis son «discours d’ouverture démocratique », le 24 avril de l’année dernière, le chef de l’Etat n’a passé de nuit ailleurs que sur son bateau. A quai à N’Sélé, le domaine présidentiel à une cinquantaine de kilomètres au nord de Kinshasa, le Kamanyola sert aussi de quartier général et de lieu d’audience. Dans le «salon», une pièce au deuxième pont remplie de canapés aux couleurs un peu criardes, des généraux zaïrois aux bottes lustrées se frottent aux diplomates occidentaux en attente d’être reçus par le «chef». Grâce à un téléphone satellitaire, le bateau-présidence est à tout moment relié au monde entier, alors qu’il est impossible de joindre, par le réseau normal, ne serait-ce que la capitale toute proche. En croisière sur le fleuve, un système de vidéo centrale diffuse les films préférés du couple présidentiel: les grands comiques français, de Louis de Funès à Pierre Richard, en passant par Fernandel et Bourvil.

Détendu et affable, aux côtés de son épouse Bobi, le président Mobutu a souhaité la bienvenue à bord à ses invités avant de les installer dans les quatre cabines de luxe au deuxième pont. Le luXe du Kamanyola est relatif. Rien n’y manque, ni saumon, ni cigares, ni Champagne rosé. Mais le confort reste sans excès ostentatoire. Il n’y a pas de robinets en or et, dans les douches, coule l’eau brunâtre du fleuve. En revanche, tout est fait pour assurer la sécurité et le bien-être du président. Une petite centaine de soldats — le chiffre exact est tenu pour un «secret militaire»— fourmillent sur le bateau. Des caisses de munitions, des RPG et missiles antiaériens encombrent les coursives du premier pont.

Végétarien depuis six mois, soumis à un régime minceur draconien, le président zaïrois prend ses repas en famille. Mais il ne ménage pas sa compagnie sur le petit pont à’ l’arrière d’où il salue, infatigable, les gens du fleuve qui l’ovationnent.1 De toute évidence, le rituel le comble de bonheur. Des deux rives, aussi bien zaïroise que congolaise, les pirogues partent à la rencontre du bateau présidentiel. Hissé à l’avant, le drapeau rouge frappé d’un léopard indique de loin que le « chef» est à bord. Aussi, après l’avoir acclamé, les pêcheurs s’agrippent à la coque du Kamanyola. Bon prince, le président, penché sur le bastingage, les mains jointes sur la tête en triomphateur, ordonne alors de couper les moteurs. Sa garde et l’équipage font le plein de poisson, de mangues, de bananes et de manioc. Puis, debout à compter leurs liasses, les piroguiers se détachent du bateau. Un dernier salut au«chef», les mains pleines agitées sur la tête et, déjà, ils ne sont plus que des petits points sur un fleuve où la politique et le commerce naviguent de concert.

Des pagnes à l’effigie du chef

En fin d’après-midi, le Kamanyola accoste au large d’un campement de pêcheurs. Prévenues par un Zodiac de l’imminente visite présidentielle, quelque deux cents personnes se sont alignées sur la plage. En pagnes à l’effigie du maréchal, elles entonnent des chants à la gloire du «chef». A l’écart, des malades attendent d’être appelés à bord et examinés par le médecin personnel du président. Sous un auvent couvert de tôle ondulée, un groupe électrogène flambant neuf, cadeau du président, attend d’être alimenté. Ce soir, il y aura de la lumière. Ce sera la fête au village. Puis, replongé dans l’obscurité, il faudra attendre la prochaine visite du «chef»…

La nuit tombée, le spectacle se répète à Lukolela. Les puissants projecteurs du bateau glissent sur la plage, sur une foule blottie autour du monument au RPR, le Rassemblement populaire pour la révolution, l’ex-parti unique récemment rebaptisé en Rassemblement populaire pour le renouveau…

Huit missionnaires et deux forestiers chinois sont invités à bord. Sur place depuis quatorze heures, un abbé yougoslave se déclare «maintenant slovène». Trois Filles de la charité, une Française, une Américaine et une Espagnole, rappellent au chef de l’Etat que la congrégation pourvoit ici soins,. santé et éducation pour 80000 habitants dispersés sur 7000 kilomètres carrés.

« Depuis que la Belgique a arrêté sa coopération, en mai 1990, plus aucun médicament ne nous parvient», dit l’Espagnole. Le maréchal écoute, invite les sœurs à dresser, sur le champ, une liste des médicaments qui font le plus cruellement défaut. «Mon hélicoptère vous les apportera dans les meilleurs délais », promet-il. Quant au ciment pour le dispensaire; il leur laisse l’argent tout de suite: 24millions de zaïres, l’équivalent de seize mois de solde dans l’armée ou de six nuits au grand hôtel de la capitale.

Après vingt-six ans de sainte alliance anticommuniste, l’Occident a-t-il coupé les ponts avec le maréchal Mobutu ? Le « chef» du Zaïre, irrité par la question, le nie. Mais il vitupère contre «l’ingérence des anciennes puissances coloniales», «plaint l’Afrique noire dont la souveraineté est à nouveau foulée des pieds ». Pourtant, au début de l’année à Paris, n’a-t-il pas été « très amicalement reçu pendant trois heures » par Pierre Mauroy, dans la résidence privée du premier secrétaire du Parti socialiste? Et le député-maire de Romorantin, Jeanny Lorgeoux, le «meilleur ami» de Jean-Christophe Mitterrand, conseiller de son père pour les affaires africaines, n’a-t-il pas plaidé la cause du Zaïre et de son maréchal qu’il tutoie? Le lobby était peut-être plus commercial que politique, admet aujourd’hui le président zaïrois. Il est sans nouvelles de «Jeanny» depuis que des émeutes ont secoué son régime il y a sept semaines.

Ainsi, après le brusque arrêt de toute coopération française, il y a dix jours, le président du Zaïre a-t-il fait appel à « quatre anciens militaires français, des officiers de haute valeur qui aideront le général Mahélé à restructurer notre armée». Des mercenaires ? «Comment pouvez-vous insulter des gens que nous recommande le général Lacaze ?», s’indigne le maréchal. Et de rappeler que le général Jeannou Lacaze, l’ancien chef d’état-major général des armées françaises, lui sert de conseiller militaire «depuis dix ans, alors qu’à l’époque il était encore en fonction chez vous, au service du président Mitterrand». Un partage et un cumul de fonctions qui, « à l’époque », n’avait gêné personne…

Branle-bas de combat à bord

Même au plus tard de la nuit, les acclamations n’ont pas cessé. Vers deux heures du matin, en insomniaque penché sur le bastingage, le président du Zaïre répond toujours aux clameurs d’un campement de pêcheurs sur la rive. Mais soudain, à midi, alors que le Kamanyola passe le «cap des Deux Palmiers», à 300kilomètres au nord de Kinshasa, c’est le branle-bas de combat à- bord. Au large, du côté congolais du fleuve, deux hélicoptères de l’armée française auraient été repérés. Aussitôt, la garde présidentielle épaule ses Sam-7 pour défendre le «chef». Ce dernier finit par mettre fin à l’alerte rouge. « Dans mon entourage, c’est la psychose, s’excuse-t-il. On redoute un coup de main contre moi… »

Les temps de la canonnière sont révolus. A présent, c’est sous la forme avenante de Melissa Wells, l’ex-sportive nommée ambassadrice des Etats-Unis à Kinshasa, que les mauvaises nouvelles parviennent au président du Zaïre. Après la France et la Belgique, Washington exige à son tour un «partage du pouvoir avec l’opposition». Déposée à bord du Kamanyolo par l’hélicoptère, Melissa Wells a été chargée d’expliquer au maréchal que c’est sa «dernière chance ». Il faut arriver, par la «conférence nationale» appelée à siéger la semaine prochaine, à trouver un terrain d’entente avec les contestataires. Le maréchal l’envisage en homme qui a toujours su diviser pour régner, qui fait venir d’une imprimerie de Munich des tonnes de billets neufs et qui, surtout, veut précipiter des élections présidentielles « dans quatre mois ». En pleine saison des pluies, dans un pays presque cinq fois grand comme la France, mais qui n’a en commun, d’un bout à l’autre, que l’omniprésent portrait officiel du «chef».

Joseph Désiré Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga —littéralement : l’homme qui « couvre toutes les poules»— veut, à tout prix, rester en place. « Entre Kinshasa et Kisanga- ; ni, aucun de mes opposants ne réussira à avoir plus de 100 voix contre moi », se vante-t-il. Le pari est insensé. Même les Filles de la charité, à Lukolela, avec ses 15000 habitants, en doutent. Mais le maréchal, après un quart de siècle de règne sans partage, ne veut se l’avouer. Pour l’homme dans la cabine présidentielle du Kamanyola qui, au départ de ses hôtes, joue aux cartes avec sa femme, le pouvoir reste ce qu’il a toujours été : un long fleuve tranquille.

Stephen Smith

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Mobutu se retourne contre Bruxelles et Paris

October 30, 1991 1 comment

Tandis que la composition du cabinet Diaka devait être annoncée hier soir, Mobutu, toujours très contesté, a demandé à la Belgique de retirer ses troupes. L’ambassadeur français a de son côté été comparé à un proconsul.

 
30 octobre 1991

 
Kinshasa, envoyé spécial

 
Signe d’une forte tension persistante, une simple rumeur a suffi hier soir pour faire descendre dans la rue des milliers de Kinois. Dans une explosion de joie spontanée, ils se sont mis à chanter et danser dans les quartiers pour fêter le « retour au pouvoir » d’Etienne Tshisekedi. Le principalopposant au maréchal Mobutu avait déjà été nommé, une première fois, à la tête d’un «gouvernement de crise», mais seulement pour être démis par le Président trois jours plus tard. Hier soir, après une nouvelle série de rencontres entre le pouvoir et l’opposition, la capitale zaïroise tout entière a cru au « retour de Tshisekedi » comme à la parousie du Christ. Plus dur sera le réveil: hier, tard dans la soirée, devait être annoncé le nouveau gouvernement formé par le Premier ministre… Bernardin Mungul Diaka, l’opposant fantoche du président Mobutu. Y a-t-il tout de même entente, de part et d’autre, pour que le gouvernement Mungul Diaka gère les affaires courantes en attendant que soit convoquée la «conférence nationale» qui, elle, nommerait un Premier ministre indépendant de la présidence? Hier soir, l’alambiqué jeu politique zaïrois n’avait pas encore livré tous ses secrets procéduriers. Néanmoins, à nouveau, la «cohabitation» entre le président Mobutu et Etienne Tshisekedi, son plus farouche opposant depuis dix ans, s’est révélée impossible. Pour ne pas perdre la face, le chef de l’Etat ne voulait pas rappeler l’homme qui, il y a deux semaines”, l’avait publiquement apostrophé comme «menteur» et «monstre humain». De son côté, échaudée par l’expérience, l’Union sacrée, le regroupement des principaux partis d’opposition, n’a voulu accepter aucun compromis. Tshisekedi dit : «C’est moi ou le chaos.» Mobutu répond: «C’est moi et le chaos», a résumé un diplomate le dialogue de sourds qui, depuis le week-end dernier, a mobilisé la classe politique zaïroise. Avec un nouveau médiateur en coulisse : le nonce apostolique Alucio Rapisarda.

Travail ingrat. Ceux qui, dans le passé, avaient servi d’honnêtes courtiers entre le pouvoir et l’opposition au Zaïre sont aujourd’hui désignés à la vindicte populaire, plus ou moins manipulée par la présidence. C’est le cas de la Belgique, l’ancienne puissance coloniale, à qui le maréchal-Président vient de demander, avec un joli coup de menton public, de « retirer ses troupes dès la fin des opérations d’évacuation en cours ». Ce qui était de toute façon prévu… Il n’empêche que -le président Mobutu a ainsi réagi aux propos très explicites du chef de la diplomatie belge, Mark Eyskens, qui, la veille, l’avait pressé d’abandonner son «domaine réservé» et, notamment, sa mainmise sur l’armée. «Il faut trouver une date qui soit réaliste pour nous et acceptable pour Mobutu », a indiqué hier l’ambassade de la Belgique à Kinshasa, au sujet de l’ultimatum présidentiel. Ainsi, au lieu de dimanche, les dernières « évacuations protégées » à l’intérieur du Zaïre devraient-elles s’achever jeudi ou, au plus tard, vendredi. Ensuite, les 750parachutistes belges actuellement déployés devraient rentrer en Belgique, via le Gabon.

Autre victime de l’ire présidentielle : l’ambassadeur de France à Kinshasa, Henry Réthoré. Après s’être vanté la veille d’avoir fait enregistrer ses conversations avec le Quai d’Orsay, en violation flagrante de la convention de Vienne garantissant l’immunité diplomatique, le président Mobutu a livré le représentant de la France aux attaques de la presse. Salongo, le quotidien le plus fidèlement « mobutiste », a publié hier, sur la une, un éditorial intitulé : « Ambassadeur de France : un proconsul». On y lit notamment : « Le Zaïre ne sera jamais la France. Et Paris n ‘imposera jamais sans coup férir son jeu politique ni ses pions sur le damier national du Zaïre. Elle trouvera toujours sur son chemin des nationalistes de l’envergure et de la trempe de Mobutu Sese Seko pour lui tenir tête et répondre au tac au tac»… Chute du commentaire: «Monsieur l’ambassadeur proconsul, rentrez chez vous. » Seule réaction de l’ambassade de France, qualifiée au passage d’« officine de subversion » : « Nous restons à l’écoute, mais pas sur écoute»… L’ironie s’impose lorsque, en même temps que le maréchal-Président tente de faire vibrer la corde nationaliste, les « barons » de son régime font la queue devant les ambassades occidentales pour obtenir des visas d’entrée : chevalières en or incrustées de diamants et souliers à bride croco, beaucoup d’entre eux finissent par s’impatienter en lançant au planton un superbe: « Vous ne me connaissez pas?!» Par familles entières, l’entourage du maréchal Mobutu s’est ainsi clairsemé au cours des dernières semaines. Hier, un C-130 de l’armée de l’air sud-africaine a également sorti du pays des hommes d’affaires et membres du «bureau d’intérêts sud-africains » à Kinshasa. Avant tous les autres, l’ambassadeur de facto de l’Afrique du Sud, Hermann Hanekom, a quitté le Zaïre, premier pays d’Afrique noire à avoir, en son temps d’apartheid toujours bien en place, officiellement reçu le président Botha.   

Stephen SMITH

 

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