L’ex-chef de la diplomatie rwandaise accuse Kigali de graves exactions

November 24, 1994 Leave a comment

24 novembre 1994

 
DANS UNE INTERVIEW à paraître aujourd’hui dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, l’ancien ministre rwandais des Affaires étrangères, Jean-Marie Vianney Ndagijimana, qui se cache depuis le 10 octobre en France, (après avoir été accusé par le gouvernement de Kigali de détournements de fonds, ce qu’il dément) accuse le régime rwandais de graves exactions, de «terreur »k l’égard des ministres hutus issus de l’opposition intérieure et d’une «politique délibérée de colonisation» par des Tutsis revenus au pays, du nord et de l’est du Rwanda.

Dans l’interview, le chef de la diplomatie rwandaise retrouvé par Jeune Afrique explique le fond politique de sa «défection». Avant de quitter Kigali pour une mission officielle aux Etats-Unis, il avait, dit-il, marqué son désaccord sur plusieurs points fondamentaux réclamant, notamment, l’élargissement du gouvernement, l’intégration des militaires de l’ancienne armée et de meilleures garanties de sécurité pour les réfugiés -hutus- rentrant au pays. Selon lui, le rapport d’enquête de l’Américain Robert Gersony, communiqué par son auteur à plusieurs membres du gouvernement rwandais et qui fait état d’environ 30.000 Hutus tués depuis la prise de pouvoir du nouveau régime, n’a provoqué aucune réaction. Les massacres sont présentés par le gouvernement comme «le fait d’individus isolés», qui auraient été sanctionnés. Or, depuis juillet, le nombre des responsables «soi-disant arrêtés», entre 70 et 80 soldats du FPR, «n’a jamais varié»…

Jean-Marie Ndagijimana formule de très graves accusations : «Le FPR mène une politique délibérée de colonisation des terres, à l’est et au nord. Dans le Mutara, des centaines de  milliers de Rwandais venant d’Ouganda se sont réinstallés. (…) Au sud-est, même phénomène: entre Kibongo et Butare, tout au long de la frontière avec le Burundi, sur une profondeur d’environ 50km, les populations indigènes ont fui ou ont été massacrées. A leur place, on a installé des Tutsis du Burundi. Des milices ont. même été constituées: un préfet l’a reconnu dans i discours officiel. Il s’est même félicité de leur bonne organisation.  Si les réfugiés du Zaïre et de Tanzanie rentrent chez eux, ce problème éclatera au grand jour. Voilà pourquoi le gouvernement ne fait rien pour accélérer leur retour.»

Toujours selon le chef de la diplomatie rwandaise, «un conflit grandissant oppose les Tutsis du Rwanda à ceux qui sont rentrés d’exil en Ouganda et au Burundi. Les premiers sont considérés parles seconds comme des collaborateurs!» Mais pourquoi lui-même ou le Premier ministre. Twagiramungu, des Hutus issus de l’opposition intérieure à l’ancien régime, ne dénoncent-ils pas la dérive du nouveau régime? En raison de la «terreur» du FPR, répond Jean-Marie Ndagijimana, qui rapporte ce propos du Premier ministre, plusieurs fois tenu en sa présence : «Mais qui va s’occuper de mes enfants, quand je serai mort7»… Le FPR lui-même serait d’ailleurs menacé d’éclatement et son chef, le général Paul Kagamé, en passe d’être débordé par des radicaux, dont le chef d’état-major de la gendarmerie, le colonel Kayumba.

Stephen SMITH

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Rwanda: les humanitaires sonnent à nouveau l’alarme

November 16, 1994 1 comment

MSF-FRANCE S’EST RETIRE LUNDI DES CAMPS DE REFUGIES DE BUKAVU

L’organisation humanitaire Médecins sans frontières a cessé lundi toutes ses opérations dans les camps de réfugiés rwandais de Bukavu, dans l’est du Zaïre, afin de «protester» contre les conditions déplorables de sécurité. «La situation s’est détériorée d’une manière telle qu’il est devenu impossible éthiquement de continuer à aider les auteurs du génocide et à être indirectement leur complice»,affirme MSF. Cette décision intervient moins de deux semaines après la menace, lancée par MSF et une quinzaine d’autres organisations, de retirer leur personnel si la communauté internationale ne prenait pas des mesures pour restaurer l’ordre et la sécurité. Une force sous contrôle de l’ONU. pourrait se déployer dans les camps. Au Rwanda même, selon un universitaire belge de retour de Kigali, «de nombreux Hutus (-.) ont fait l’objet d’arrestations, de “disparitions ” et d’assassinats».

 
EDITORIAL

 
PAR JACQUES AMALRIC

Les errements de Paris

Malgré l’opération Turquoise, la France a toujours mal au Rwanda. Empêtrés dans le soutien actif accordé au régime Habyarimana jusqu’à la fin de 1993, ses responsables ne supportent pas d’être considérés comme partiellement responsables du génocide qui a ‘ ensanglanté le pays. On peut les comprendre, et ils ont beau jeu de rappeler le rôle joué par la France pour la conclusion des accords d’Arusha en août 1993, qui prévoyaient la mise en place d’un processus de réconciliation nationale. L’accusation de coresponsabilité d’un génocide étant écartée, restent certaines responsabilités politiques, à commencer par les semaines de passivité devant les massacres qui ont précédé le « montage » de l’opération Turquoise. Mais oublions un instant ce passé pour constater que le discours tenu aujourd’hui à Paris reste dominé par l’hostilité au Front patriotique rwandais. Jamais, certes, les relations n’ont été bonnes entre la France et les exilés – anglophones – d’un FPR qui n’a pas ménagé ses efforts pour prendre sa revanche par les armes. Mais est-ce une raison pour banaliser le génocide rwandais et renvoyer dos à dos bourreaux et victimes ? C’est pourtant le langage qu’on entend à Paris, où on feint de s’étonner que la démocratie ne règne pas encore au Rwanda, et où on met pratiquement sur le même plan le génocide du printemps et les représailles dont ont sans doute été victimes des Hutus. En témoigne ce passage d’un argumentaire, daté du 28 octobre et envoyé par l’Elysée à plusieurs journalistes: «La démocratie qu’on nous annonçait ne règne toujours pas à Kigali. Un rapport d’Amnesty International dénonce la justice expéditive des nouveaux maîtres. Il n’y avait donc pas les bons et les méchants, les massacreurs et les libérateurs, cette vision manichéenne au nom de laquelle on a indignement caricaturé l’action de la France. Les donneurs de leçons d’hier sont étrangements muets.»

On pourrait en effet rester muet tant cette présentation des faits est caricaturale. D’autant plus que cette note reconnaît, quelques lignes plus loin, mais pas à propos du Rwanda il est vrai : «II n’y a pas de raccourci magique vers la démocratie. Pas plus en Afrique qu’ailleurs. Pas de démocratie dans la pénurie ou l’instabilité.» Ce que ce texte ne dit pas, en revanche, à propos de la pénurie qui règne au Rwanda, c’est que la France s’est opposée dans les instances européennes au déblocage de l’aide prévue, liant son feu vert non seulement à un » élargissement de la base politique du gouvernement » mais aussi au retour de réfugiés hutus, dont beaucoup sont entraînés et armés au Zaïre en vue d’une contre-offensive.

Cette hostilité, qu’on retrouve dans le refus de la France d’inviter le Rwanda au sommet de Biarritz, ne peut que renforcer l’extrémisme du bras armé de la minorité tutsie, dont les prétentions sont forcément illégitimes selon l’approche démographique et linguistique de la démocratie qui sous-tend la politique française. Est-ce bien cela qui est recherché ?

 

Les ONG demandent la protection de l’ONU

 
En annonçant publiquement le retrait de ses équipes des camps de la région de Bukavu au Zaïre où quelque 310.000 réfugiés hutus sont toujours entassés, MSF-France a pris une décision aussi nécessaire que douloureuse. « Nous ne pouvions plus travailler dans un camp où notre aide est utilisée, à des fins politiques et économiques par des gens qui ont une lourde responsabilité dans le génocide et sont de surcroît toujours impunis», commentait hier Dominique Martin, chargé de mission au Rwanda de MSF-France. L’ensemble des agences humanitaires travaillant dans les camps du Zaïre, que ce soit dans la région de Bukavu ou dans celle de Goma, au nord du lac Kivu, s’accorde à dénoncer le pillage de l’aide alimentaire par les responsables de l’ancienne administration rwandaise et par les cadres politiques du MRND, l’ancien parti au pouvoir.

Marché noir dans les camps 

« A défaut de maîtriser l’économie du pays, les anciens dirigeants ont vite compris que la revente au marché noir de l’aide alimentaire excédentaire obtenue grâce aux inscriptions de faux nouveaux réfugiés pouvait être une source importante de re venus», explique un responsable du Programme alimentaire mondial (PAM). La maîtrise de la distribution de nourriture, qu’ils ont obtenue des organisations non gouvernementales (ONG) sous la menace, leur donne de surcroît un quasi pouvoir de vie et de mort sur les réfugiés.«Le niveau de malnutrition dans les camps au Zaïre est d’autant plus inacceptable, estime le haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), que nous avons dû délibérément sur-évaluer de 20 à 25% le nombre des réfugiés pour assurer une livraison suffisante de nourriture à chacun.» Ainsi la population des camps de Bukavu, estimée à 400.000 personnes par le HCR, ne dépasserait pas 240.000 réfugiés en réalité selon MSF.

La plus grande partie de la nourriture détournée à l’initiative des anciennes autorités politiques et administratives rwandaises n’atterrit pas forcément sur les marchés noirs installés dans la périphérie des camps. Elle est, selon plusieurs témoignages d’ONG, acheminée clandestinement vers d’autres camps plus discrets où sont regroupés tes anciens soldats des Forces années rwandaises (FAR) et leurs familles. Selon le HCR, 15 à 20.000 de ces « réfugiés » seraient actuellement regroupés dans le seul camp de Sake, dans la périphérie de Mugunga, à 12 kilomètres au nord de Goma.

Le «terrorisme» des ex-soldats et miliciens

Cette présence des anciens militaires rwandais en uniforme à proximité des camps et celle, plus pressante encore, des miliciens à l’intérieur contribuent à terroriser les réfugiés et à les dissuader de retourner au Rwanda. Le HCR ne compte plus les meurtres et les passages à tabac de réfugiés « coupables » d’avoir rendu visite à l’officier du HCR chargé des rapatriements. « Le terrorisme qu’exercent les soldats de l’ex-armée rwandaise et les miliciens rendent notre mandat impraticable; commentait hier un responsable du PAM. « A Bukavu, nos équipes ont entendu des explosions et des coups de feu», ajoute Dominique Martin, de MSF, pour étayer la décision de l’ONG française de quitter les camps du Zaïre.

Si MSF se retrouve seule à prendre une telle décision, les autres ONG et les agences humanitaires des Nations unies n’ont pas pour autant décidé de rester coûte que coûte. Le HCR et le PAM s’interrogent volontiers sur le bien-fondé de leur mission d’assistance et de protection des refuges ». Mais ils précisent qu’à l’inverse des ONG comme MSF pouvant faire valoir des arguments d’ordre éthique – «  refuser d’engraisser les bourreaux»,    comme le résume MSF-Belgique qui, pour l’instant, ne part pas-,ils sont tenus par le mandat conféré par les Nations unies. « Nous attendons avec impatience le résultat des discussions initiées par Boutros Boutros-Ghali avec les membres du Conseil de sécurité» déclarent-ils de concert. La proposition du secrétaire général des Nations unies de mobiliser une force dé police internationale de six à huit bataillons (soit environ 4500 hommes) pour assurer la sécurité des réfugiés dans les camps du Zaïre devrait être étudiée «prochainement »par le Conseil de sécurité. « Il en va du maintien de nos équipes», rappelait hier un responsable d’Oxfam qui, avec quatorze autres ONG, a signé la semaine dernière un communiqué commun exigeant des Nations unies qu’elles améliorent «la sécurité des ONG et des réfugiés ».

Alain FRILET

 

Impunité et insécurité

 
Analyse

Stephen Smith

 
Tandis que les Hutus responsables du génocide profitent de l’aide humanitaire dans les camps à l’extérieur du pays, les Tutsis, hier victimes, commettent de nombreuses exactions à l’intérieur.

 
LE « DRAME RWANDAIS » n’est pas fini, loin s’en faut. Dans les camps de réfugiés qui entourent le pays et dans lesquels continuent de s’entasser plus d’un million et demi de Hutus, les bergers du génocide -les préfets, bourgmestres, généraux et officiers de l’ancien régime -préparent la reconquista. L’aide humanitaire les nourrit et, pis encore, fonde leur autorité sur une population qui, par leur intermédiaire, reçoit nourriture et soins. Le nombre des réfugiés étant souvent surestimé -ainsi le camp de Katale, près. de Goma, n’abrite que 60% des 200.000 bénéficiaires d’aide enregistrés officiellement-, il n’est même pas besoin de procéder à des détournements. La logique du « sanctuaire humanitaire » s’applique pleinement : prenant en otage la population hutue à l’extérieur du Rwanda, les responsables du génocide s’assurent les moyens et, comble d’ironie, la «légitimité populaire » d’un retour en farce au pays.

 
«Khmers noirs». En même temps, à l’intérieur du Rwanda, le génocide perpétré contre les Tutsis sert de prétexte à des actes de vengeance, à des exactions voire à des massacres frappés d’impunité et, pour ce qui concerne la communauté internationale, d’une coupable indifférence. Certes, en exigeant comme préalable à toute coopération que le « pouvoir tutsi » élargisse sa base sociale et fasse entrer l’opposition hutue « modérée » au sein du gouvernement, la France boycotte de facto le nouveau régime et, en tout cas, le prive de moyens matériels. Cuba, non, Kigali, oui! Tout en critiquant la politique américaine, la France fait de même dans son «champ » africain.- Le résultat à redouter à terme : quelles qu’aient été leurs intentions à l’origine, des « khmers noirs » finiront bien par exercer le pouvoir au Rwanda par la force des armes.

Plus de quatre mois après la prise de Kigali, la présomption d’innocence à l’égard du nouveau régime s’épuise néanmoins. Le manque de moyens en général, l’incapacité de rémunérer l’armée et la défaillance de l’appareil judiciaire ne suffisent plus à expliquer pourquoi des contestataires sont portés « disparus », sans enquête aucune, pourquoi des camps de Hutus sont rasés dans l’ancienne «zone humanitaire » française, entraînant mort d’hommes, pourquoi des civils sont abattus devant témoins, puis travestis en « miliciens » sur les ondes de la radio nationale, pourquoi le ministre des Affaires étrangères, faisant défection pour attirer l’attention sur la prise d’otage des Hutus, au sein du gouvernement, est accusé -sans preuves – de détournement de fonds- Les faits abondent, les témoins également.

 
Question: pourquoi « l’insécurité » -doux euphémisme – à la fois au Rwanda et dans les camps de réfugiés, à l’extérieur du pays, ne fait-elle pas l’objet d’une surveillance internationale? Parce que les Nations unies, présentes sur le terrain, perdent beaucoup de leur énergie dans – autre euphémisme -; des « frictions » internes : entre le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) qui suspend ses opérations de rapatriement, la Mission pour l’assistance au Rwanda (Minuar) qui, à Kigali, n’est même pas au courant des incidents violents qui lui ont été rapportés par des témoins et, enfin, les observateurs du Centre des droits de l’homme, jusqu’à la fin octobre, dépourvus de véhicules et de moyens de communication-

Dès lors, les faits restent opaques et les procès d’intention se multiplient : dénoncer l’insécurité au Rwanda équivaut à «gommer » la singularité du génocide, à banaliser le «mal absolu» en parlant de «petits» massacres. En même temps, dénoncer l’insécurité dans les camps, à l’extérieur du pays, revient à briser le tabou humanitaire de l’innocence des «victimes », à vouloir abandonner ces centaines de milliers de réfugiés qui, cet été, ont ému le monde. MSF-France, déjà en rupture de ban, en Ethiopie, en 1985, pour avoir protesté contre la «délocalisation» forcée des victimes de la famine, vient de franchir ce pas. A tort ou à raison? Ce débat reste à mener. Son noyau dur: Dans l’action humanitaire, est-ce l’action ou l’humanitaire qui, in fine et à quelle fin, doit l’emporter?

Menaces d’éclatement. En avril, au début du « drame rwandais », une carte d’état-major à Paris faisait apparaître, englobant à la fois le territoire du Rwanda et du Burundi voisin, un « Hutuland » d’une part et un « Tutsiland » d’autre part. Aujourd’hui, au lendemain d’un génocide, de la chute de l’ancien régime et de l’avènement d’un autre, dominé par le Front patriotique rwandais (FPR)t le Rwanda s’est dangereusement rapproché de cette mauvaise fiction «tribaliste». Le pays et, avec lui, toute la région des Grands Lacs sont menacés d’éclatement.

 
FILIP REYNTJENS, SPECIALISTE DE L’AFRIQUE A L’UNIVERSITE D’ANVERS

A Kigali, une justice « défaillante »

 
INTERVIEW
Par Stephen Smith
 
PROFESSEUR DE DROIT et de politique de l’Afrique à l’université d’Anvers et président du Centre d’études et de documentation africaines (Cedaf ) à Bruxelles, Filip Reyntjens est l’un des meilleurs spécialistes du Rwanda. Enseignant à l’université de Kigali dans les années 70, il était proche de l’ancien président Habyarimana. Cependant, à la fin des années 80, il a été le premier à révéler l’existence des «escadrons de la mort» de la présidence, le fameux « réseau zéro ». Pour «faire le point sur la structuration du paysage politique depuis le génocide et le départ en exil d’une partie importante de la population», Filip Reyntjens vient de séjourner à Kigali, où il a rencontré les protagonistes du nouveau régime et de nombreux représentants de la société civile.

 
Depuis la victoire du Front patriotique mandais (FPR), la diaspora tutsie rentre au pays. Ce retour est-il spontané ?

Même s’il ne fait pas de doute que le FPR a activement encouragé ce retour, on a l’impression qu’il est lui-même quelque peu dépassé par l’ampleur du phénomène. Plus de 400.000 réfugiés tutsis sont rentrés en quelques mois, principalement dans les villes, où cette arrivée en masse provoque une « tutsisation ». A titre d’exemple : dans le secteur de Masaka près de Kigali, 4.000 sur les 5.000 administrés actuels sont des nouveaux habitants.

 
Un climat d’insécurité s’est installé au Rwanda. Quelle est la responsabilité de l’armée qui, paraît-il, se met à vivre sur le pays?

Pendant les années de guérilla, le code de conduite du FPR était très sévère. Mais il n’est plus appliqué. Les derniers recrutements ont été si peu sélectifs qu’on a même incorporé des délinquants, voire des anciens membres de la milice Interahamwe (les principaux responsables du génocide, ndlr). Enfin, les militaires ne sont pas payés, le nouveau pouvoir n’ayant pas les moyens d’une quelconque rémunération. D’où un ensemble de phénomènes qui rappellent l’armée de l’ancien régime :1e retour de l’affairisme, l’occupation par certains officiers de plusieurs maisons «réquisitionnées » à Kigali, des barrages routiers montés par des soldats qui, puant la bière, se « servent ». Cette insécurité est d’autant plus néfaste que l’appareil judiciaire n’existe plus: sur 150 agents du ministère de la Justice, seuls 27 sont en place. Pour des réfugiés hutus rentrant au pays, quel est le risque de se faire arrêter comme responsables du génocide?

De nombreux Hutus, tant ceux qui n’avaient pas fui que ceux qui sont rentrés, ont fait l’objet d’arrestations, de « disparitions » et d’assassinats. Une simple dénonciation suffit pour provoquer une arrestation et, rien qu’à Kigali, on emprisonne une cinquantaine de personnes par jour en moyenne. J’ai pu consulter des dossiers quasiment vides: une vague dénonciation, des aveux tellement standardisés qu’on se demande si le suspect les a réellement faits. Or, les garanties judiciaires sont pratiquement inexistantes :en raison de la défaillance de l’appareil judiciaire mais aussi à cause d’une «présomption de culpabilité » qui pèse sur les détenus et rend impossible leur libération. Un haut magistrat du parquet m’a confié qu’il n’oserait pas libérer ces détenus, même s’il était convaincu de leur innocence. D’ailleurs, une quarantaine de personnes tout de même libérées provisoirement ont été arrêtées de nouveau ou ont «disparu». C’est justement le président du tribunal de première instance de Kigali, Gratien Ruhoraza, qui avait ordonné ces libérations provisoires. Or, depuis le 5 octobre, il a lui-même «disparu»…

Oui, il a été arrêté la nuit par deux militaires et, officiellement, ni le ministère de la Justice ni le procureur de la République ne savent où il se trouve. D’après la rumeur, il serait détenu au camp militaire Kami à Kigali. De nombreuses personnes sont détenues dans des installations militaires, des habitations, divers endroits. On ne connaît pas leur nombre ni leur conditions de détention . Il n’y a pas de registre , ni de dossier judiciaire. Enfin, on observe des pratiques inquiétantes’ de la part du FPR, comme le transfert de prisonniers la nuit ou interdiction d’accès à certains endroits déclarés « zones militaires ».

Avez-vous pris connaissance d’exactions précises et à quelle échelle?

Le nouveau régime n’est en place que depuis trois mois et, de toute façon, il ne dispose d’aucun moyen, il ne s’agit donc pas de le juger péremptoirement. Mais j’estime de mon devoir d’attirer l’attention sur des faits précis comme ceux-ci : d’après un rescapé entendu par un magistrat, environ 60 personnes rentrant de l’ancienne « zone humanitaire » française ont été exécutées début août à l’école agrovétérinaire de Butare. D’autres témoins affirment que de nombreuses personnes ont été tuées et enterrées dans la vallée entre le groupe scolaire de Butare et l’arboretum, dans une zone interdite d’accès par l’armée. Le 29août, un membre

d’une ONG internationale a vu plusieurs milliers de cadavres récents autour et dans une église de Mbiyo, entre Gako et Nuamata, dans le Bugsera. A la suite d’informations reçues, des observateurs australiens de l’ONU ont vu à Save, près de Butare, une cinquantaine de cadavres couverts de branches et de feuiûes, dans un boisement communal. L’armée leur a interdit l’accès et, deux semaines plus tard, les corps avaient évidemment disparu alors que la population locale affirmait qu’en viron 1750 personnes auraient été tuées à cet endroit.

Puis, à la mi-septembre, une autre équipe de l’ONU a dénombré une centaine de cadavres à Kayumba, toujours dans le Bugsera. Enfin, un témoin tutsi affirme qu’un grand nombre de Hutu, qualifiés d’Interahamwe, a fait et ferait encore l’objet d’exécutions sommaires à

Sake.près de Kibungo.

 

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L’insécurité des camps de réfugiés hutus au Zaïre inquiète les ONG

November 4, 1994 Leave a comment

4 novembre 1994

  

Quinze organisations humanitaires, parmi lesquelles Médecins sans frontières, Care et Oxfam, ne veulent plus secourir les responsables du génocide au Rwanda, réfugiés dans Test du Zaïre.

Hier, dans un communiqué conjoint, ces organismes ont déploré les conditions de sécurité dans les camps autour de Goma où, affirment-ils, quelque 650.000 réfugiés hutus sont littéralement «pris en otages » par les bourgmestres, préfets et autres dignitaires de l’ancien régime, instigateurs ce printemps de l’extermination de plus d’un demi-million de Tutsis. S’appuyant sur les « autorités de fait», les agences des Nations unies qui gèrent ces camps auraient mis en place, sous la pression de l’urgence, un système donnant «un accès inégal à l’aide internationale», au détriment des plus faibles que sont les personnes âgées et les enfants. Pour empêcher le retour des populations au Rwanda, désormais gouverné par le Front patriotique (FPR), les dignitaires de l’ancien régime feraient régner la terreur, à force d’intimidations et de lynchages nocturnes. A défaut d’une «action concrète et immédiate des Nations unies, telle que le déploiement d’une force de police, les signataires du communiqué-ultimatum se déclarent obligés d’envisager leur retrait des camps. A Genève, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a réagi en se déclarant «très inquiet. Déjà, au début de cette semaine, la section canadienne de Care a suspendu son aide alimentaire au camp de Katale, en raison de « l’insécurité généralisée» et des menaces de mort adressées à ses collaborateurs sur place.

S.Sm.

  

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Polémique sur les représailles rwandaises

October 27, 1994 Leave a comment

Un rapport du HCR accuse l’Armée patriotique rwandaise de «tueries» contre des hutus, mais des ONG présentes sur place affirment que les témoignages cités dans l’enquête ont été recueillis pour la plupart dans des camps où sont réfugiés les auteurs du génocide.

 
Rwanda, Tanzanie, envoyé spécial

 
ENQUETE

ALAIN FRILET

 
27 octobre 1994

 
LES NOUVELLES AUTORITÉS RWANDAISES sont-elles responsables des meurtres commis contre des civils hutus soupçonnés d’avoir pris part au génocide d’avril? Telle est, en substance, la question que viennent de poser coup sur coup Amnesty International et le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR)au vu des informations que les deux organisations ont récemment recueillies au Rwanda et en Tanzanie.

Si Amnesty affiche une certaine prudence en reconnaissant à la fois la dimension vengeresse de ces crimes et leur caractère isolé, le HCR, quant à lui, avait mis fin au rapatriement des réfugiés, estimant que l’Armée patriotique rwandaise (bras armé du FPR, au pouvoir), et donc indirectement le régime de Kigali, était responsable de tueries systématiques. Sur la base de plusieurs enquêtes, analysées dans le rapport confidentiel d’un consultant américain mandaté par le HCR, Robert Gersony, , 30.000 personnes au moins auraient été sommairement exécutées par les forces du Front patriotique rwandais, dont des civils hutus qui n’auraient pas été soupçonnés d’avoir participé aux massacres des Tutsis. Certains éléments ont été communiqués pour vérification par l’ONU au commandement de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar). Aucun charnier. Dépêchés sur le terrain, et en particulier dans la préfecture de Kibungo, dans le sud-est du pays, un peloton du contingent canadien au Rwanda s’est rendu sur plusieurs lieux des massacres dénoncés par le HCR. De retour le 18 octobre, après trois semaines de vérifications, les Casques bleus affirment n’avoir découvert aucun des charniers cités par le HCR ni pu recueillir le moindre témoignage attestant de ces massacres. «On nous avait indiqué l’existence d’une fosse commune, aux abords de Rwamagana, dans laquelle, selon les témoignages recueillis par le HCR, on retrouverait les cadavres d’une centaine de civils hutus massacrés par l’Armée patriotique rwandaise, raconte un des officiers chargés de l’expédition. On a retrouvé la fosse, mais, selon plusieurs témoignages, les soldats de l’Armée patriotique rwandaise n’avaient pas encore conquis cette région à la date avancée par le HCR pour ce massacre.» «Avec leurs gros blindés blancs et leur délicatesse légendaire, ironise en réponse un responsable du HCR, je ne pense pas que les Casques bleus puissent prétendre inspirer la confiance et faire une vérification sérieuse. En outre, ajoute-t-il, fis se sentent minables du fait que ça s’est passé sous leurs yeux, alors qu’ils étaient censés être déployés sur l’ensemble du territoire.»

Moins contestables, en revanche, sont les conclusions de la commission des experts désignés par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui, dans un rapport confidentiel du 29 septembre, déclare, au vu des éléments communiqués par le HCR, que bien qu’il «existe des éléments substantiels pour conclure à des assassinats en nombre contre des Hutus(..), ces allégations devraient faire l’objet d’une enquête plus approfondie». Un point de vue partagé en privé par de nombreuses associations humanitaires présentes au Rwanda, dont certaines opèrent dans la région incriminée. «La plupart des témoignages cités parles enquêteurs du HCR ont été recueillis dans les camps de réfugiés hutus de Tanzanie, où se cachent la plupart des auteurs du génocide», affirme, à Kigali, un membre du groupe des moniteurs onusiens des droits de l’homme. Ce dernier reproche notamment au HCR d’avoir livré ses conclusions sans attendre les résultats de la contre-enquête que son groupe est en train d’effectuer à la demande de Boutros-Ghali. Négocier avec les assassins d’hier. «La concordance des témoignages recueillis au camp de Benaco établit leur pertinence», plaide un délégué du HCR, qui souligne que chaque entretien avec les réfugiés s’est déroulé dans des conditions de stricte confidentialité. Une appréciation radicalement contestée par la majorité des ONG de Benaco, qui souhaitent toutefois garder l’anonymat par peur des représailles que pourraient exercer les chefs hutus du camp sur leur personnel. « Ce que le HCR oublie de dire, précise une infirmière travaillant depuis plusieurs mois à Benaco, c’est qu’il a profité des anciennes structures administratives et politiques du régime de Habyarimana pour faciliter leur travail dans le camp. »

Le HCR a, en effet, accepté que les préfets, les bourgmestres et les chefs miliciens assurent la gestion interne du camp, et il est aujourd’hui contraint de tout négocier avec les assassins d’hier. A tel point que plusieurs ONG s’interrogent encore sur le bien-fondé de leur présence, que certains envisagent même de suspendre.» comment peut-on rester dans un camp où des entraînements paramilitaires ont lieu régulièrement et où les chefs des interahamwe (milices du pouvoir hutu largement responsables du génocide, ndlr) continuent de prôner au grand jour leur haine des Tutsis et la reconquête du pouvoir»,confie l’administrateur d’une ONG. Expéditions punitives au Rwanda. En outre, selon la police tanzanienne chargée de la sécurité de ce camp de 250.000 réfugiés, plusieurs dizaines de paysans hutus auraient été froidement abattus pour avoir manifesté leur intention de retourner au Rwanda. «La nuit, quand toutes les missions humanitaires ont regagné leur base située à trente kilomètres du camp, on les entend chanter “Que le sang coule à nouveau, vive la revanche “», témoigne un des policiers.

Contraints à l’exil en raison de leur participation au génocide, les extrémistes hutus organisent également, selon certains membres du HCR, des expéditions punitives en territoire rwandais. «Leur but, m’ont raconté à plusieurs occasions des réfugiés hutus qui me demandaient de faciliter leur retour, explique un employé du HCR, consiste à massacrer des paysans hutus pour qu’ils continuent de fuir le Rwanda et permettre ainsi d’imputer ces crimes à l’APR. » Outre sa portée politique, cette stratégie de la terreur rapporte aux leaders du camp un véritable trésor de guerre. Chaque milicien, de retour de mission, est inscrit par le HCR comme nouveau réfugié, reçoit une seconde carte de rationnement, et permet à l’organisation interne du camp de s’enrichir en revendant au marché noir les rations et les couvertures supplémentaires. Incidemment, elle fait dire au HCR, qui tente d’en minimiser l’importance -on parle de 10 à 15% de fraude sur les 250.000 habitants du camp -, que le flux des réfugiés hutus ne s’est pas tari et de justifier le maintien, financièrement intéressant, de sa présence en Tanzanie.

 
Repères

 

Les différents rapports

 
Un accord sur le rapatriement des réfugiés rwandais a été signé lundi à Kinshasa par les Premiers ministres zaïrois et rwandais ainsi que par le HCR. Le texte prévoit que le rapatriement se fera sur la base d’un «volontariat» et ne fait plus mention de «zones tampons» au Rwanda. Deux rapports accusant le FPR de tolérer des massacres de Hutus avaient poussé le HCR à interrompre le rapatriement des réfugiés.

Le rapport Gersony (HCR). Cette étude, rendue publique fin septembre, a été rédigée par un consultant américain, Robert Gersony, et fait état de 30.000 Hutus tués au Rwanda. Pour rassembler ces informations, trois experts ont sillonné pendant cinq semaines 41 des 145 communes du Rwanda, recueillant plus de 200 témoignages.

Le rapport d’Amnesty. A l’occasion de la publication, le 20 octobre, d’un rapport sur les homicides commis par l’APR, bras armé du FPR, Amnesty confirme sur la base de témoignages que «des centaines, voire des milliers» de Hutus ont été tués, victimes d’ « actes de vengeance aveugles».     

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Mission africaine et révisionnisme

October 21, 1994 Leave a comment

CROQUIS D’EUROPE, par Bernard Kouchner

21 octobre 1994

  

Lobby, pression, intergroupe. Les parlementaires reçoivent sans cesse des propositions, subissent des pressions, se voient offrir des aides de la part des groupes d’intérêts et des industriels. Les intergroupes fleurissent, depuis la défense des animaux jusqu’au refus des automobiles à essence. Avec José-Maria Mendiluce qui fut le responsable du HCR en Bosnie, Pierre Pradier, ancien président de Médecins du Monde, nous avions décidé d’un intergroupe: Le Forum pour la prévention des conflits. A ce jour, plus de 120 députés nous ont rejoints, de la gauche à la droite modérée. Mais nous n’avons pas d’argent. Pierre Pradier et Francesca Sauquillo reviennent du Burundi, pour la première mission de ce Forum européen. Ils

décrivent Gitega, petite ville tranquille, sauf qu’au centre de la place publique, on a regroupé les «déplacés», faméliques, hargards, des Hutus. A quelques kilomètres, des Tutsis, regroupés aussi, entreprennent de massacrer quelques dizaines de Hutus, sous les yeux des gendarmes Tutsis à 80%. A Bujumbura, la capitale, la purification ethnique est en marche. Il ne fait pas bon être Tutsi. Pourrons-nous prévenir le génocide sur le modèle rwandais? Pradier et Francesca répondent oui. Ils affirment que l’Europe doit être sur place. Pourtant elle n’a même pas envoyé les observateurs requis par le Parlement pour le Rwanda. N’importe, il faut aller au Burundi. Les élections ont porté à la présidence, avec 70% des suffrages, un Hutu modéré. Un gouvernement de coalition existe. Aidons-le. Cela coûtera infiniment moins cher que l’humanitaire, toujours trop tardif. Révisionnisme. Je revois l’abbé Pierre, sur le seuil

de sa chambre à Esteville, me demander de prendre en charge sa dernière colère. Indigné par

le révisionnisme et le résultat de l’extrême-droite en Belgique et en Autriche, il souhaite qu’autour du Parlement les Douze réfléchissent ensemble à ce que fut l’horreur, le nazisme, l’holocauste: la «fracture de l’Europe». Redoutable honneur. J’ai demandé à mon ami de faire partie du bureau international pour les Droits des enfants que nous organisons entre le Canada et la France, pour que soient punis l’esclavage, la prostitution, les vols d’organes des enfants pauvres du monde. L’abbé Pierre, encore une fois, a dit oui. Dans l’avion de Montréal, je lis Jorge Semprun, L’Ecriture ou la vie. Je le vois, lui, le pudique, prendre dans ses bras au bloc 56, à Buchenwald, son professeur de la Sorbonne, Maurice Halbwacks, et réciter la gorge

sèche : «Mort o vieux capitaine, il est temps, levons l’encre». Et Halbwacks a souri. Semprun écrit comme il n’a jamais osé le faire. Sur le meurtre de l’Allemand aux yeux clairs dans le maquis, sur le communisme, sur la littérature, sur sa stratégie de survie. Il n’est pas revenu de la mort, Semprun. Il l’a traversée. Elle a gagné, la mort. A quel moment le mal absolu l’emporte-t-il sur la fraternité? Semprun, Malraux: l’humanitaire est né de ces interrogations. L’écriture ou la vie, son plus beau livre, mon plus beau livre depuis longtemps. Il a raison d’être en colère, l’abbé Pierre.

 

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L’ex-président rwandais va être discrètement enterré au Zaïre

October 1, 1994 Leave a comment

1er octobre 1994

  

Presque six mois après sa mort, le 6 avril à Kigali, le général Habyarimana sera inhumé ce week-end «dans la plus stricte intimité», au Zaïre «près de Coma».

Selon une source proche de la famille, l’ancien chef de l’Etat, dont le corps déchiqueté aurait été « conservé dans une glacière» sera provisoirement enterré en attendant des obsèques plus dignes». L’épouse du maréchal Mobutu, Boby Ladawa, devrait assister à cette cérémonie au côté, notamment, de la veuve Agathe Habyarimana. Cette dernière, il y a une semaine, a quitté la France, où elle avait jusqu’alors vécu en exil, pour s’installer au Gabon, «acceptant l’hospitalité du président Bongo».

«Mais c’est secret!», s’est exclamé hier, à propos de l’enterrement imminent, un des fils, Léon Habyarimana, joint au téléphone dans l’appartement du 16e arrondissement de Paris, où la famille du défunt président a trouvé refuge depuis le mois d’avril, n a confirmé que sa mère, mise en cause par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme comme cores-ponsable du «génocide planifié » des Tutsis, a quitté la France pour le Gabon. En cas de constitution d’un tribunal international chargé de juger les protagonistes des crimes contre l’humanité commis au Rwanda au lendemain du 6 avril, Agathe Habyarimana pourrait faire l’objet d’une demande d’extradition.

« C’est une question de décence que les restes du président soient enfin portés en terre.pour que son âme repose en paix», a expliqué un proche de la famille, selon lequel «le lieu de l’inhumation est tenu secret afin d’éviter des profanations par les rebelles du FPR» le Front patriotique rwandais. Le corps sera enterré «près de Goma», la ville jumelle, côté zaïrois, de Gisenyi, fief natal d’Habyarimana. C’est également autour de Goma, dans plusieurs camps, que s’entassent toujours quelque 800.000 Hutus ayant fui depuis l’arrivée au pouvoir du FPR.

  

S. Sm.

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Les rapports qui accusent Kigali

October 1, 1994 Leave a comment

Selon des documents confidentiels, établis pour le HCR, au moins trente mille personnes ont été exécutées depuis l’accession du FPR au pouvoir. Ces accusations ont provoqué l’arrêt des opérations de rapatriement des réfugiés et une polémique à l’ONU.

 
1er octobre 1994

 
ENQUETE
STEPHEN SMITH
 
UN BRAS DE FER politico-humanitaire s’est engagé, notamment au sein des Nations unies, à la suite de plusieurs enquêtes faisant état, depuis l’accession au pouvoir du Front patriotique rwandais (FPR), de tueries systématiques et organisées qui auraient fait plusieurs dizaines de milliers de victimes. Selon le rapport d’un consultant américain, Robert Gersony, au moins 30.000 personnes ont été sommairement exécutées par les forces du FPR au cours des quatre derniers mois. Sans avancer de bilan chiffré, les délégués sur place du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) viennent de corroborer cette accusation, confirmant l’existence de camps de détention et de nouvelles fosses communes. Au début de cette semaine, le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, a décrété un blackout sur la question, en attendant un examen approfondi de la question. Cependant, jugeant les faits rapportés accablants et extrêmement embarrassants, l’administration américaine, à priori favorable au nouveau régime rwandais, multiplie les réunions d’urgence.

Une première réunion s’est tenue jeudi soir au Département d’Etat à Washington. Puis, hier, le Conseil national de sécurité, auprès de la Maison Blanche, devait se saisir du problème. «Nous voulons croire que le gouvernement de Kigali ne soit pas responsable de ces exactions», a déclaré, sous couvert d’anonymat, un diplomate américain. «Assorti d’un sérieux avertissement, nous envisageons de fournir au pouvoir rwandais des moyens logistiques – des véhicules, des moyens de communications- pour mieux contrôler la situation. Jusqu’à preuve du contraire, nous préférons croire que ces tueries ne correspondent pas à une volonté organisée d’extermination.» Au regard, notamment, du rapport Gersony, c’est difficile:pendant cinq semaines, dans quarante et une des cent quarante-cinq communes du Rwanda, Robert Gersony s’est entretenu, dans des interviews individuelles, avec plus de 200 personnes puis, en petits groupes, avec une centaine de réfugiés dans différents camps. Sos révélations, qui avaient immédiatement provoqué un arrêt îles opérations de rapatriaient et une po polémique entre le HCR et la Mission des Nations unies pour le Rwanda (Minuar), ont depuis été étayées par de nombreux témoignages de première main, jugés très crédibles, qui font état d’exécutions sommaires à grande échelle.

Il y a quelques semaines seulement, les Nations unies incitaient fortement les réfugiés à l’étranger -environ 1,5 million de personnes, dont une écrasante majorité de Hutus, dans des camps au Zaïre, en Tanzanie et au Burundi – à rentrer au pays. Toute réticence était alors présentée comme simple manipulation des extrémistes hutus terrorisant les réfugiés et diabolisant le nouveau régime. Aujourd’hui, la simple apparition de camions du HCR dans les camps autour de Goma provoquent des émeutes violentes… A l’origine, Robert Gersony ne devait d’ailleurs enquêter que sur les meilleures conditions de rapatriement des Hutus exilés, pour le compte du HCR et, détail jugé aujourd’hui embarrassant à Washington, sur un financement de… l’Usaid, l’agence d’aide américaine. «Il est i difficile de soupçonner l’auteur ou son rapport d’être ‘ partial», a estimé une source au HCR.

Les responsables de la Minuar, à Kigali, ne cessent cependant d’allumer des contre-feux. Mercredi, son porte-parole avait annoncé l’arrêt des opérations de rapatriement à la suite de propagande négative. Le lendemain, le commandant en chef des Casques bleus de l’ONU, le major général canadien Guy-Claude Tousignant, avait même déclaré que «la sécurité s’est améliorée», qu’il n’avait «pas eu de rapports sur des tueries vengeresses»,concluant : «Il y a des incidents isolés, c’est tout.»une certitude étonnante alors que, sur 147 observateurs humanitaires de l’ONU qui, selon une décision prise au mois d’août, devaient être déployés d’urgence au Rwanda, seulement 28 sont arrivés sur place, souvent sans moyens de communication et de véhicules à leur disposition. Or, depuis des semaines, des cadavres -exécutés, les mains liés au dos – flottent à nouveau dans la rivière Akagera, sur la frontière avec la Tanzanie, et, selon le HCR, outre de nouveaux réfugiés arrivant en masse, d’anciens réfugiés, rentrés au pays, reviennent terrifiés dans les camps.

Le rapport Gersony aboutit à un bilan quotidien d’au moins 250 victimes. Afin de cerner l’ampleur exacte et le caractère spontané ou organisé des tueries en cours, une commission d’enquête de l’ONU, composée de membres du HCR et de la Minuar, est depuis une semaine à pied d’œuvre au Rwanda. Le fait qu’elle ait, dès le départ, associé des représentants du gouvernement mandais n’apparaît pas comme le meilleur gage d’impartialité.

 
Repères

Chronologie

6 avril 1994. L’attentat contre l’avion du président Habyarimana déclenche des tueries organisées.

9 avril. La France ferme son ambassade.

21 avril. Le Conseil de sécurité de l’ONU décide de réduire son contingent de Casques bleus. Des massacres de Tutsis, dans l’ensemble du pays, prennent l’ampleur d’un génocide.

17 juin. Alain Juppé plaide pour une «intervention humanitaire» au Rwanda qui, le 23 juin, prend la forme de l’opération Turquoise.

4 juillet. La prise de Kigali par le Front patriotique rwandais (FPR) marque la fin de l’ancien régime.

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